Des livres en points de lumière

« Proust, c’est long et les vacances, c’est court », disait l’autre, en remettant la lecture de la cathédrale littéraire aux calendes grecques. Proustienne émérite, je veux bien prêcher pour ma paroisse en encourageant tout un chacun à plonger dans la magistrale Recherche durant ces jours de confinement. L’expérience m’a toutefois démontré que seules les personnalités introspectives goûtaient la prose sinueuse du Parisien alité. Pour tout dire, les gens d’action bâillent sous l’avalanche des analyses — géniales aux yeux des amateurs. À chacun son registre. Suffit en somme de trouver chaussure à son pied.

Quels que soient le tempérament et les goûts du lecteur, reste que la période de repli sur soi peut se transformer en occasion idéale pour découvrir ou relire ses classiques. Non seulement La peste de Camus, écho à nos cataclysmes, mais toutes sortes d’œuvres qui n’atterrissent pas sur les rayons des derniers best-sellers (otages des librairies fermées), en attente d’être redécouvertes. Tant de gens proclament au long de l’année que le temps leur manque, voyez-vous, pour s’immerger dans Montaigne, Balzac, Flaubert, les auteurs phares du XXe siècle ou tout ce qu’on voudra. Idem pour de grands romans québécois : Les chroniques du Plateau Mont-Royal de Tremblay, Bonheur d’occasion de Gabrielle Roy et d’autres merveilles au rayon des ouvrages maison.

« Un jour viendra, promis ! Plus tard. Demain c’est sûr, mais pas aujourd’hui ! » assurent les procrastinateurs.

Or, et si c’était le bon moment, justement… Pas pour les parents qui ne savent plus où donner de la tête, mais pour d’autres qui dans leur enfermement s’ennuient. Et pourquoi s’en priver, au fait ?

Après tout, ça rend fou de taper le mot « coronavirus » toute la journée et Netflix peut parfois aller se rhabiller. Ceux qui n’ont pas de bibliothèques garnies se nourrissent facilement en ligne. Lire nous entraîne ailleurs. Et certaines œuvres sont si belles qu’on relit une phrase déjà passée pour mieux savourer une deuxième fois sa cadence, sa portée et son style. Oubliant un moment, si possible, le virus menaçant.

La poésie retrouvée

Tenez, en ce moment, je suis plongée dans les sublimes Cahiers de Malte Laurids Brigge de Rainer Maria Rilke, si bien traduit de l’allemand par Maurice Betz aux Éditions du Seuil. Le grand écrivain autrichien, né à Prague en 1875, donna naissance au nouveau roman de langue allemande avec cet ouvrage-là. Aragon aura célébré l’auteur dans ses vers chantés par Ferré : « Le ciel était gris de nuages / Il y volait des oies sauvages / Qui criaient la mort au passage / Au-dessus des maisons des quais / Je les voyais par la fenêtre / Leur chant triste entrait dans mon être / Et je croyais y reconnaître / Du Rainer Maria Rilke. » Ainsi le décrivait son ami philosophe Rudolf Kassner : « Rilke était poète, même quand il se lavait les mains. » À méditer en lavant les nôtres…

Sa prose lyrique dans les Cahiers, entre des pérégrinations à Paris durant la Belle Époque, à l’ombre des poèmes de Baudelaire et des fantasmes d’une enfance dans un château hanté, j’en avais presque oublié la beauté et la fulgurance. Attrapé dans un rayonnage égaré de ma bibliothèque, le livre portait encore les marques de passages autrefois soulignés. Je ne les renie pas. Ils semblent accompagner nos questionnements, tel celui-ci aux accents prophétiques : « Est-il possible qu’on ait eu des millénaires pour observer, réfléchir et écrire, et qu’on ait laissé passer ces millénaires comme une récréation pendant laquelle on mange sa tartine et une pomme ? Oui, c’est possible. »

Des œuvres québécoises retrouvées m’auront accompagnée de concert ces derniers temps. Poussière sur la ville d’André Langevin (1953) s’est beaucoup trop assoupi dans la mémoire collective. Il faut dire qu’Arthur Lamothe en avait tiré un film moins inspirant que le livre. Mais ce blues de libération amoureuse d’une femme, sous désarroi puis acceptation du mari narrateur, est un bijou de sensibilité et de style, non sans résonance avec certains écrits de Marguerite Duras. Le roman préfigurait l’éclatement futur de la Révolution tranquille hors des carcans, ici dans une petite municipalité minière où le scandale arrive. « La ville a bien travaillé. Elle resserre son étau sur nous, si bien que nous sommes comme deux fauves en cage dans l’appartement que nous ne quittons pas », écrit-il. Et j’ai cru voir flotter là encore le reflet de bien des confinements contemporains.

Tout autant à travers Les chambres de bois d’Anne Hébert sur une épouse emmurée par un mari artiste et névrosé : « D’autres fois, l’aiguille n’en finissait pas de tirer les fils de l’enfance retrouvée qu’elle repiquait aussitôt en petits points vifs et réguliers, de quoi parer l’immobilité du jour. » Lire, c’est une évasion, mais une sorte de troublant miroir aussi.

4 commentaires
  • Bernard Terreault - Abonné 4 avril 2020 10 h 55

    Suis-je normal ?

    Je ne me considère pas comme une ''personnalité introspective'', j'ai toujours fait bien plus que mes 40 heures de travail par semaine dans ma carrière scientifique, même à la retraite j'ai toujours la (fausse) impression de manquer de temps, mais ''À la Recherche du temps perdu'' a été LE roman qui m'a le plus captivé, avec ''The Alexandria Quartett'' de Durell.

  • Claude Saint-Jarre - Abonné 4 avril 2020 11 h 38

    Revenant d'une marche dans un petit boisé.

    Bonjour! Je relis mes quelque 600 livres, en passant par les passages soulignés et pages pliées. ( 5 " p" de suite, ignorance ou poésie?:) )
    Deux idées dans la même direction: 1) dans la biographie de Gaston Miron, de Neveu, Gaston, enfant, qui sait lire, en visite chez son grand-père, analphabète cultivateur. Gaston est à lire le journal, sur le balcon. Le grand-père le félicite et exprime des regrets tristes, larmoyants sur le fait qu'il ne sait pas lire... mais oubliant que lui, cultivateur, sait lire la météo, la nature, pour bien réussir à faire pousser les récoltes. La littératie à la nature existe bel et bien. 2) Idris Aberkane, dans son livre: L'âge de la connaissance, dit que la Nature est une bibliothèque dont nous brûlons les livres. Il dit ça pour faire la promotion du biomimétisme, science qui s'inspire de la nature.
    Lecture fascinante ( dirait Charles Tisseyre!) s'il en est!

  • Pierrette Gratton - Abonné 4 avril 2020 15 h 48

    Pierrette Gratton, abonnée

    Monsieur Terreault, je partage tout à fait votre avis.
    Et je me considère absolument normale!
    Salutations distinguées.
    P.G.

  • Odile De Planche - Abonnée 5 avril 2020 15 h 29

    Découverte

    Odile Déplanche

    J'ai découvert un magnifique écrivain américain, Cormac Mc Carthy. Mais pas son roman très connu ''La route''. En prévision des jours à venir, j'avais emprunté à la bibliothèque ''La trilogie des confins'' cette brique de plus de 1000pages. Envoûtant. Je crois que je vais le relire dès qu'il va être terminé, retrouvant une habitude de mon enfance, car il fallait relire mes livres avant d'en avoir des neufs. je connaissais mes livres presque par coeur, mais le plaisir était malgré tout immense.