La fin du monde est à 20h

Depuis lundi, je me suis prise à écouter à la radio d’Ici Première Marc Labrèche : un phare dans la nuit. L’idée d’une émission en direct quotidienne poussant comme champignon sur les affres du jour, sans canevas, a tout du défi généreux mais casse-gueule. L’entreprise se rode au petit bonheur la chance, sur pont tendu vers des auditeurs englués dans leurs propres toiles d’araignée et des invités au bout d’un fil sans fin. Ajoutez des plages de musique, de théâtre détourné et d’humour, de réflexions et de citations fictives taillées sur mesure pour les besoins de la pandémie. Rendez-vous donc en cette petite fin du monde, à 20h et des poussières.

L’animateur de 3600 secondes d’extase et de La fin du monde est à 7 h a habitué son public à un humour caustique plus allumé que celui de la moyenne des ours. Nous voici en sa compagnie à l’an zéro d’une ère chamboulée.

À son premier essai, Marc Labrèche n’avait pas encore trouvé le ton juste. Son Phare dans la nuit opposait alors deux cas de confinements extrêmes. Celui d’un couple d’échangistes aux ébats recyclés sur Skype et celui de l’abbé Alain Mongeau, prêtre guitariste de son état, officiant pour ses fidèles via Facebook. Rire de ces activités conçues pour se dérouler en groupe dans leurs champs d’activités aux antipodes, l’animateur n’osait s’y résoudre tout à fait. Après tout, les gens ont le droit de batifoler ou de prier à leur guise. Alors ses maigres gags tombaient à plat. Dès sa seconde plongée, Labrèche retrouvait son point d’équilibre, entre un éthicien, une prof d’accordéon en ligne et des apartés amusants. Il saute sans filet, mais retombe sur ses pattes comme un chat. Souhaitons-lui bonne chance.

On retrouvait déjà des vidéos d’artistes en ligne. Reste que cette émission est ici la première à naître sur le terreau même du coronavirus. Des concurrentes ajustent leurs flûtes et attendons la suite.

Quoi écrire ?

Quelles œuvres d’art pousseront sur ce cataclysme aux inquiétants lendemains ? se demande-t-on. Certains créateurs, planchant sur les projets d’hier, m’avouent à quel point leur démarche leur paraît désormais frivole et comme ils peinent à maintenir le cap sur d’anciennes lancées. Quoi écrire, au fait ?

De son Paris désert, l’auteur dramaturge Wajdi Mouawad (Incendies) rédige déjà son journal de confinement, mis en ligne sur le site soundcloud.com. : « Je n’ai jamais eu les mains aussi propres qu’en ces jours de solitude. Et pourtant malgré la propreté de mes mains, je dois bien être responsable de quelque chose. Lady Macbeth sans le savoir ? Mais alors, quelle est cette tache qui ne s’en va pas et que je n’ai de cesse de frotter ? Quel crime ai-je commis ? Quel roi ai-je égorgé ? », demande-t-il d’une voix lancinante.

Les grandes catastrophes nourrissent de tout temps la réflexion et l’imaginaire des artistes. Puiseront-ils aux affres du jour des visions cauchemardesques ou bien des récits héroïques de solidarité sur une planète en renaissance après ce terrible coup de semonce ? Les uns et les autres sans doute.

Parions que le contenu des dystopies futures se rapprochera davantage du film Contagion, de Steven Soderbergh (2011), sur fond de pandémie que de menaces extraterrestres ou de zombies émergeant du sol craquelé. Tant de fictions sur la dérive de vaisseaux de croisière fantômes sans port où accoster sont à fignoler. Et tant de plongées futures sur les querelles de familles encabanées s’entredéchirant jusqu’au pire. D’éventuels scénarios sur les choix déchirants de médecins forcés de sauver des jeunes avant leurs aînés s’arrimeraient aux réalités d’une Italie hébétée sous disette d’équipements et de soignants debout sur leurs deux pieds.

Les modèles d’inspiration peuvent s’étirer à l’infini, à coup d’œuvres post-apocalyptiques nourries de virus ricaneurs en mutations perpétuelles et de droits de la personne bafoués par des dictateurs étirant l’élastique des contraintes jusqu’à le faire sauter. Mais tous ne hurleront pas à la lune. Des lendemains meilleurs se romanceront aussi. Certains se relèveront les manches, à l’heure d’écrire, cherchant quelques lumières au bout du tunnel.

Ces miroirs, distorsions ou espoirs de notre quotidien déboussolé, devraient se bousculer dans l’espace créatif. Bien des émissions restent à naître et d’œuvres à enfanter pour mieux stigmatiser ou apaiser les tensions d’une planète affolée. Nous les lirons et les regarderons, sans regards étrangers posés sur leurs sources. Plutôt en témoins figurants forcés de tirer quelque leçon des surréalistes déboulonnages de nos piliers collectifs. Reste que, cette fois, la réalité pourrait bel et bien dépasser la fiction. Assez pour mettre au défi les créateurs de pousser le bouchon de l’imagination plus loin que nos ahurissants climats d’aujourd’hui. Pas facile ! Non, mais…


 
2 commentaires
  • Clermont Domingue - Abonné 2 avril 2020 02 h 07

    Espoir...

    On voit naître la solidarité.Puisse-t-elle s'étendre à toute l'humanité!

  • Hélène Narayana - Inscrite 2 avril 2020 23 h 35

    La fin d'un monde

    Ce n'est pas la fin du monde mais plutôt la fin d'un monde.
    Il est à souhaiter que le prochain saura respecter la planète et ceux qui l'habitent.