Pas faits pour vivre en cage

Depuis le début de la pandémie, les autorités adoptent des mesures jamais vues pour venir en aide aux plus vulnérables. On se préoccupe des sans-abri, on est soudainement sensibilisés aux besoins financiers des organismes communautaires, les initiatives citoyennes de solidarité et d’assistance aux plus vulnérables se multiplient.

Dès l’arrivée de la COVID-19 au Canada, de nombreux experts ont sonné l’alarme sur la situation de la population carcérale, qui fait très certainement partie des groupes les plus à risque d’être infectés par le virus. Même en temps normal, l’hygiène y est difficile et de nombreux établissements sont surpeuplés. La distanciation y est pratiquement impossible. Déjà, à Port-Cartier, deux détenus et neuf employés ont été déclarés positifs. Même avec les suspensions de visites et les mesures de sécurité supplémentaires, on ne peut cesser les allers-retours des travailleurs entre les établissements carcéraux et leurs foyers. La pandémie atteindra les prisons. On ne sait simplement pas encore quand, et à quel rythme.

La COVID-19 repousse jour après jour les limites du politiquement possible. Dans une multitude de secteurs, des mesures que d’aucuns auraient jugées comme du pelletage de nuages d’utopistes il y a à peine quelques semaines prennent désormais forme sous nos yeux. Mais le leadership politique manque encore pour les populations incarcérées.

Pourtant, bien des prisonniers à faible risque, admissibles sous peu à la libération conditionnelle ou dont la fin de la sentence approche, pourraient être renvoyés chez eux sans que la sécurité publique en soit affectée. Certains juges considèrent depuis peu les risques associés à la pandémie dans leurs décisions de remise en liberté sous caution. Et choisir de garder des masses de personnes enfermées ensemble dans des conditions sanitaires douteuses en pleine pandémie défie encore plus le sens commun lorsqu’il ne s’agit même pas de criminalité. C’est le cas dans les centres de surveillance de l’immigration, où l’on enferme, grosso modo, des personnes que le gouvernement croit préférable de garder à l’œil pendant que leur demande d’asile est évaluée ou en attendant que leur expulsion soit effectuée. Et qu’en est-il des détenus particulièrement vulnérables aux complications s’ils contractent la COVID-19 ? Est-il vraiment nécessaire de persister ainsi à mettre leur vie en danger ?

Plusieurs migrants détenus à Laval ont ainsi résolu d’entamer une grève de la faim, la semaine dernière, après plusieurs tentatives infructueuses de dialoguer avec les autorités. Pour les personnes incarcérées, les moyens de se faire entendre sont très limités. Si des moyens efficaces de libérer ceux qui ne sont pas une menace à la sécurité publique ne sont pas adoptés très bientôt, il ne faudrait pas s’étonner que de tels mouvements se multiplient ici et ailleurs au pays.

La lenteur d’action politique ne peut s’expliquer que par la méconnaissance quasi totale d’une grande partie de la société des réalités du milieu carcéral. On se fait une idée caricaturale, alimentée par la médiatisation des cas extrêmes, du genre de personnes qui s’y trouve. Par exemple, le Syndicat des agents correctionnels du Canada, qui s’oppose à l’heure actuelle à de telles mesures d’urgence, tente dans ses sorties publiques d’assimiler tous les prisonniers à des individus dangereux et violents. On se dit aussi que toute sentence est méritée, sans savoir exactement à quelles conditions de vie on juge juste de condamner ces personnes. On réfléchit peu à la possibilité de réhabilitation dans un milieu bâti surtout pour la punition et la surveillance. Et puis, surtout, on les oublie, ces personnes, comme si elles existaient complètement à l’extérieur de la société. On ne pense pas à leurs parents, à leurs conjoints, à leurs enfants. Ni, apparemment, à leur santé.

Pourtant, les limitations aux libertés individuelles que nous sommes contraints d’accepter désormais peuvent mener à des réflexions insoupçonnées. La semaine dernière, le magazine américain Mother Jones publiait les conseils que Keith Lamar, un prisonnier placé depuis 27 ans en isolement dans un établissement à sécurité maximale, pouvait avoir pour la population générale soudainement confinée à la maison. Pour conserver un minimum de santé mentale, il faudrait d’abord et avant tout apprendre à être bien avec soi-même. Puis s’assurer de cultiver son esprit : apprendre, méditer, écrire, se développer malgré tout. Nombreuses sont les personnes qui, il y a quelques semaines à peine, n’auraient pas cru qu’elles pourraient apprendre ainsi d’un détenu et de son expérience.

Bien sûr, les mesures de distanciation sociale actuelles ne sont pas comparables à l’emprisonnement pur et simple, surtout si l’on pense à l’isolement dans les pénitenciers, reconnu depuis longtemps comme une forme de torture. La quarantaine force toutefois à prendre pleine conscience de l’impact de la limitation des déplacements et des contacts sociaux sur le bien-être. Et peut-être à avoir un peu plus de considération pour les gens qu’on croit juste d’enfermer et qui sont, faut-il le rappeler, loin d’être tous des violeurs ou des assassins dangereux. L’être humain, on le sait maintenant plus que jamais, n’est pas fait pour vivre en cage.


 
12 commentaires
  • Pierre Rousseau - Abonné 2 avril 2020 08 h 15

    Un système punitif, peu enclin à la réhabilitation

    Dans notre système pénal, l'emprisonnement est une norme de châtiment qui est fort courante. On manque souvent le bateau de la réhabilitation et on préfère enfermer le « criminel » plustôt que d'essayer de voir s'il y aurait un autre moyen d'assurer la sécurité de la société. D'ailleurs le Canada est un pays qui incarcère plus les délinquants que bien d'autres démocraties occidentales et on dirait que plus on emprisonne les gens, plus les taux de criminalité augmentent. Les États-Unis en sont un exemple frappant car, dans le monde occidental c'est là où on emprisonne le plus et c'est un des pays avec les taux de criminalité les plus élevés.

    Dans nos prisons provinciales (peines de moins de 2 ans et en prévention), la grande majorité des détenus ont commis des crimes mineurs qui mettent rarement en danger la société. On trouve les criminels les plus endurcis dans les pénitenciers fédéraux (peines de 2 ans et plus) mais souvent pour des récidives de crimes pas si graves, à cause de leur « feuille de route ». Plusieurs de ces détenus auraient pu être réhabilités si on avait tenté une approche communautaire, plus réparatrice, plus tôt dans leur « carrière » criminelle mais on a préféré la voie de la facilité avec une peine de prison relativement courte.

    C'est dans ce contexte que frappe la pandémie et met ces gens face à des risques beaucoup plus élevés, comme les résidences pour les aînés à cause de la promiscuité et du confinement. Doit-on persister et fermer les yeux sur le fait que c'est la société qui a souvent une approche démesurée face aux délinquants, concients que leur vie est en jeu ? On a aboli la peine de mort au Canada dans les années 60, il serait déplorable d'y revenir.

  • Antoine Thériault - Abonné 2 avril 2020 08 h 44

    Chroniques d'Émilie Nicolas

    Alors que je recevais le Devoir papier tous les matins, dû à la COVID-19, je me suis résigné à la version en ligne afin de réduire les chances de contamination. Je tiens à vous partager, bien que cela puisse relever de mon erreur personnelle, que les chroniques d'Émilie Nicolas ne me semblent pas aussi accessibles et publicisées sur la version en ligne en comparaison à celle papier. Je m'explique : alors que dans la version papier, les chroniques d'Émilie Nicolas apparaissaient au même titre que toutes les autres en marge de vos pages, elles semblent isolées et peu publicisées dans votre version en ligne. En effet, les chroniques d'Émilie Nicolas ne sont pas sur la page d'acceuil du Devoir en ligne ; plus encore, dans la section "opinion", ses textes ne sont pas présentés avec sa photo et ne sont pas présentés dans l'entête de la section, ce qui dilue le contenu d'Émilie Nicolas parmi les lettres et commentaires des abonné.e.s. Sans vouloir subordonner les abonné.e.s aux journalistes, il me semble que les chroniques d'Émilie Nicolas méritent une place dans la version en ligne aux côtés de tou.te.s les autres chroniqueu.ses.rs. Je suis particulièrement attaché aux chroniques réfléchies d'Émilie Nicolas et me désole d'avoir à chercher son contenu, même lors de la journée où son texte est publié.

    • Daphnee Geoffrion - Abonnée 2 avril 2020 09 h 42

      Je lis le Devoir en ligne depuis des années.
      Je n'ai jamais manquée une chronique de Mme.Nicolas.
      Elle est souvent en tête de liste même..mais il y a un roulement.
      Je pense que vous allez vous adaptez, ce n'est pas Lapresse plus, LeDevoir en ligne on fait vite le tour !

  • Daphnee Geoffrion - Abonnée 2 avril 2020 09 h 02

    La solution pour les détenus est souvement l'isolement en cellule comme au USA mais ce n'est pas souhaitable pour leur santé mental, surtout qu'ils n'ont rien fait.
    Il faut être réaliste, ils sont beaucoup, et les sortir de là et assurer leur surveillance en plus de la quarantaine ou la distantion, n'est pas possible.
    Il faut parcontre tous les tester de facon préventive et isoler les positifs dans leur cellule, isoler les plus agée dans une aile, c'est un lieu clos, ils ont bien peu de contact déjà avec l'extérieur, ce qui est une bonne chose présentement.
    Avec un bon sytème de dépistage préventif, on pourrait évitez la pandemie interne en conservant une certaine vie carcéral normale.
    Je suis loin d'être spécialsite mais j'ai deux oncles qui ont été screw tout leur vie dans différente prison.
    Ils rigoleraient de votre affirmation sur l'hygiène difficile d'accès dans nos prisons.
    Il y a bien des problèmes dans les prisons en général mais au Qc nos prisonniers sont bien traités, mieux que nos personnes agées dans les chsld, à tout les niveaux, surtout l'hygiène.
    Mais bon, je comprend votre point mais il ne faut pas exagérer non plus.

  • André Savard - Abonné 2 avril 2020 10 h 07

    Un peu de réalisme

    Parmi les leçons à tirer de cette crise, il y a la capacité de faire un suivi strict des personnes infectées. C'est de suivi dont nous avons besoin et non pas d'élargissement. Il suffit d'avoir travaillé en maison de transition pour savoir ce qu'est une personne au sortir de la prison et combien le milieu criminel procure au délinquant une adaptabilité propre dont ordinairement il n'a pas le goût de se défaire. Le cas que madame Colas cite est un cas qui serait probablement à surveiller en maison de transition. L'adaptation dont fait montre un délinquant en confinement et son attitude dans une société ouverte sont la plupart du temps très différentes.

  • Yves Corbeil - Inscrit 2 avril 2020 12 h 01

    @Daphnee Geoffrion

    J'ai aussi un ami screw et je peux vous dire qu'il n'a jamais apporté son lunch au travail. Le confinement qu'on suggère à toute la population ils l'ont et les couples sont fixe pour ceux qui partagent une cellule. Comme vous dites il reste juste à tester pour identifier les positifs puis les mettre en quarantaine dans une aile à cette effet. Mais au départ il faut éduqué le personnel pour qu'ils se protègent et protègent les détenus ensuite. Oui ça fait un peu drôle à lire le souci de cette dame quand on connait maintenant les conditions dans lesquelles travaillent le personnel des services essentiels dans plusieurs domaines avec les manquements organisationnels qui viennent avec.

    • Daphnee Geoffrion - Abonnée 2 avril 2020 14 h 24

      De plus en plus nos journalistes tournent en rond avec des réflexions enfantines.