Le profiteur et les mous

La décision du « roi d’Amazon », Jeff Bezos, de « déprioriser » les ventes de livres devrait nous convaincre qu’il faudra que nos gouvernements s’attaquent enfin aux géants du Web et à leur effet délétère sur nos vies — quand le tintouin de la COVID-19 sera derrière nous.

En apparence, l’affaire est banale : le 17 mars, Amazon a décrété la deprioritization du livre. Cela signifie que le livre n’est plus une priorité à Seattle. En clair, le distributeur ne fera plus d’efforts particuliers pour tenir des stocks de livres ni pour les livrer rapidement. Car Jeff Bezos a décidé de répondre à la demande de papier de toilette et de gel nettoyant.

Quel profiteur ! Car qu’est-ce qu’Amazon, sinon un empire commercial qui a tout fait pour casser les réseaux traditionnels de distribution de la culture ? Le distributeur a commencé par le livre avant de l’étendre aux autres produits culturels, puis aux autres produits tout court. Il s’y est employé avec la grâce du rouleau compresseur. Et il l’a fait avec d’autant plus de facilité qu’il a longtemps agi au mépris des lois des pays touchés, en plus de s’opposer à toute forme de redevance, même aux impôts. Son succès, qui a précédé de plusieurs années celui de Google, a montré la voie. Et d’autres multinationales du Web suivent l’exemple et sabotent des pans entiers de nos vies en construisant d’immenses machines algorithmiques à contrôler nos pensées et nos gestes — au vu et au su de tous.

Et au moment où les librairies sont fermées et où les petits éditeurs ont du mal à écouler leurs livres, voici qu’Amazon casse à nouveau le système de distribution culturel pour prioriser la moumoune, les essuie-tout et la margarine. Et il peut le faire impunément parce que nos gouvernements ont abdiqué depuis 20 ans leur pouvoir d’agir sur le Web.

Secouer l’espèce de fatalisme

Depuis quelque temps, j’en étais venu à me dire que nous sommes gouvernés par des pleutres soumis à des lobbys tels des girouettes faute d’avoir des idées par eux-mêmes et des convictions — la définition même du terme « sans dessein ».

Or, s’il y a bien une leçon à tirer de la crise provoquée par les mesures sanitaires, c’est que les gouvernements jouissent de très grands pouvoirs et qu’ils sont parfaitement capables d’en faire usage de manière décisive, quitte à nous faire boire le calice jusqu’à la lie par millions.

Une fois que ce sera derrière nous, j’espère qu’ils sauront être aussi décisifs face aux grands enjeux tels que le sort des Autochtones et l’environnement, problèmes qui demeurent entiers même s’ils ont disparu de nos manchettes.

Pour les francophones, un autre enjeu crucial sera de voir les gouvernements remettre à leur place les géants du Web en matière de culture au sens large. Nos identités individuelles et collectives se forgent de plus en plus à travers cet environnement cybernétique. Et en ces jours étranges de crise sanitaire, ces opérateurs assurent bien souvent notre seul lien avec le monde extérieur, pompant toujours plus de données personnelles, ouvrant sans cesse de nouvelles avenues de manipulation, aggravant jour après jour les problèmes de cybersécurité.

Paradoxalement, en matière de culture, le Québec et le Canada, de concert avec la Francophonie et la France, avaient mené et remporté une grande bataille pour créer la Convention de l’UNESCO sur la diversité culturelle. Cette Convention donne aux États la légitimité de défendre leur culture contre les lois aveugles du marché. Et depuis, qu’a-t-on fait avec cet outil extraordinaire ?

Rien.

Ottawa et Québec sont assis sur le trottoir et regardent passer le rouleau compresseur sans lever le petit doigt, sauf pour applaudir.

Il faudra bien que les gouvernements comprennent qu’en protégeant la culture, ils protègent aussi ce qui est sans doute la principale industrie du pays. Les Espagnols, il y a quelques années, avaient estimé le poids de leur langue à 15 % du PIB du pays. La proportion est sans doute très proche pour le français au Québec, et nous serions très certainement surpris des chiffres pour le Canada dans son ensemble. Parce que la culture, cela génère énormément d’activité et parce que le français, comme l’anglais d’ailleurs, ouvre à un espace beaucoup plus large et de plus en plus fécond.

Et pourtant, on néglige la culture et, pire, on laisse faire les géants. Et on ne décide de rien en disant qu’on décidera plus tard, sans se rendre compte qu’il n’y a pas pire décision que celle de ne jamais décider. Exactement le contraire de ce qu’ils font avec la COVID-19.

Plus insultant encore : les artistes figuraient parmi les premiers groupes à souffrir des restrictions sanitaires, et nos premiers ministres n’ont encore rien fait pour les aider, sauf pour leur demander de travailler gratis à passer des messages aux jeunes.

Il y aura des leçons à tirer de tout cela quand la poussière sera retombée.


 
17 commentaires
  • Jean Lacoursière - Abonné 30 mars 2020 07 h 25

    J.-B. Nadeau écrit :

    « Depuis quelque temps, j’en étais venu à me dire que nous sommes gouvernées par des pleutres soumis à des lobbys tels des girouettes faute d’avoir des idées par eux-mêmes et des convictions — la définition même du terme "sans dessein". »

    Hahaha !

    Pas de souci, monsieur Nadeau. À moins d'une pression de la masse leur faisant craindre sinon pour leur peau (hélicoptère près à évacuer Macron ?), au moins pour leur élection, les desseins des puissants retrouveront après la covid-19 les oreilles des gens que nous élisons.

    Ç'a toujours fonctionné de même.

  • Raynald Rouette - Abonné 30 mars 2020 07 h 46

    Inféodés aux intérêts privés


    Voilà où nous en sommes aujourd'hui, ainsi nos gouvernements depuis l'apparition du néolibéralisme au début des années 1980. Sans oublier l'apparition des traités de libres-échanges aussi complexes que nébuleux. Il est aussi difficile, sinon impossible, d'obtenir ou de faire respecter un jugement contre ces puissants ploutocrates. La question est, après cette crise, de savoir s'il sera possible de retrouver une certaine autonomie ou indépendance...?

  • Yves Corbeil - Inscrit 30 mars 2020 08 h 05

    Une remise en question de nos choix individuels

    Vous pouvez tous autant que vous êtres remettre en question ce que les puissants font et continueront à faire pendant, après et bien après cette épidémie mondiale, remettre en question ce que nos dirigeants ont fait ou pas fait avant et pendant cette épidémie mondiale, vous pourvez même spéculez sur ce qu'il se passera après mais il n'y a qu'une chose que vous pouvez réellement faire et c'est que vous ferez vous suite à cette épidémie mondiale.

    Tout ce qu'il se passe doit impérativement suscité une remise en question de vos choix de vie personnelle et si vous faites ça, les gouvernements et les Jeff Besos de la planète n'auront pas le choix d'ajuster les leurs..

    Pour nous Québécois qui s'en tirons encore pas si mal depuis le début, espérons que ça se poursuive. Il est important qu'on réalise qu'en temps de crise et même en temps normal, il est toujours préférable de pouvoir compter sur soi et non de dépendre sur l'autre pour subvenir à ses besoins de base. Alors pour la suite, le gouvernement provincial qui nous dirige doit se donné comme mission humanitaire et sanitaire de rapatrier le maximum de responsabilités de Ottawa afin que dans un future à très court terme nous ayons les outils nécessaires pour faire face aux situations comme celle-ci qui se multiplieront.

    Si tu es vraiment préparer, tu déclenche les mesures d'urgences au bon moment mais quand tu ne l'es pas comme on le constate dans bien des endroits sur terre, tu improvise dans une cacaphonie comme on voit à Ottawa ou le chef est cacher dans son bunker depuis le début de cette crise.

    La séparation, ce n'est pas vraiment le temps d'en parler mais c'est le moment de pause forcer idéal d'y réfléchir sérieusement pour la suite du Québec et des québécois, Nos valeurs, nos priorités, notre culture et notre façon de voir la vie diffère grandement du reste des autres en Amérique du Nord. On peut vivre en harmonie avec tous ceux-là sans problème mais on doit avoir la liberté de choisir en temps de cris

  • Olivier Côté - Abonné 30 mars 2020 08 h 07

    Mauvaise foi...

    La base de l'article est de mauvaise foi : " le 17 mars, Amazon a décrété la deprioritization du livre." Non, ils ont décrété la dépriorisation de ce qui n'est pas essentiel. Avec raison. Ils veulent éviter de saturer les réseaux de distribution à domicile, qui débordent.

    Cet article sélectionne les faits et les présente d'une manière malhonnête. Je ne suis pas contre le fond du message, mais la fin ne justifie pas les moyens, dans un journal qui se dit sérieux.

    • Hélène Paulette - Abonnée 30 mars 2020 10 h 10

      Or donc, pour vous le papier-cul serait plus essentiel que le livre... Il y a là "matière" à réflexion!

    • Régis Guérin - Abonné 30 mars 2020 16 h 23

      J'approuve le propos de Hélène Paulette. C'est le livre, tout comme le bon film, qui sort les "confinés à la maison" de l'ennui et qui permet de s'instruire encore un peu plus. Bien au contraire, l'article de Nadeau est loin d'être de mauvaise foi.

    • Clermont Domingue - Abonné 31 mars 2020 09 h 42

      Au pis- aller , le livre peut servir de papier...

  • Hermel Cyr - Abonné 30 mars 2020 08 h 11

    Excellente chronique

    Oui, on espère qu’une leçon sera tirée de cette crise et qu’il y aura des conséquences politiques envers ces profiteurs d’une mondialisation « culturophages ». Il sera temps d’appliquer les mesures de la Convention de l’UNESCO sur la diversité culturelle de 2005, dont le Québec est signataire d’ailleurs. Mais on se demande comment on pourra s’y prendre pour faire revivre les éditeurs, libraires et autres diffuseurs victimes des prédateurs de la mondialisation è la Bezos.

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 30 mars 2020 18 h 22

      Boycotter Amazon est facile comme les fraises inmangeables.et tant de gadgets insignifiants mais surement que les Netflix auront encore
      des adeptes meme pour leurs citrons.