La mère de l’invention

La nécessité est la mère de l’invention, dit-on, et les crises ont pour effet de provoquer la nécessité. Celle du coronavirus pourrait-elle préparer la voie à l’instauration du revenu minimum garanti ?

La nouvelle Prestation canadienne d’urgence (PCU), qui assurera un revenu de 2000 $ par mois pour une période de quatre mois à tous les Canadiens qui seront privés de leur emploi en raison de la COVID-19, qu’ils aient droit à l’assurance-emploi ou non, pourrait être considérée comme une sorte de projet pilote à une échelle encore inédite.

D’une certaine façon, le gouvernement du Québec y sera associé, dans la mesure où le premier ministre Legault a indiqué qu’il pourrait verser lui-même une indemnité équivalente en attendant l’arrivée de l’aide fédérale. Le programme de subvention salariale annoncé vendredi par le premier ministre Trudeau réduira le nombre de bénéficiaires, mais on peut quand même prévoir de nombreux retards dans le versement de la PUC, de sorte que la participation de Québec pourrait être significative.

Québec solidaire voit plus grand. Il voudrait que ce « mini-revenu minimum garanti temporaire » soit accessible à toute personne qui en ferait la demande et s’ajoute à l’aide sociale, dont les bénéficiaires ont souvent recours aux banques alimentaires qui sont débordées et à des organismes communautaires dont certains pourraient suspendre leurs activités. Selon Gabriel Nadeau-Dubois, le fait que ces 2000 $ soient imposables préviendrait les abus. De toute évidence, on n’en est pas là.


 
 

L’idée d’un revenu minimum garanti, permanent celui-là, n’est évidemment pas nouvelle. Cela a toujours fait partie du programme de QS, et le PQ a jonglé périodiquement avec cette possibilité depuis des décennies. La défunte ADQ avait déjà présenté un projet de loi à cet effet en décembre 2000. C’est dire qu’il ne s’agit pas d’une idée spécifiquement de gauche.

Que ce soit en Europe, notamment en Finlande, aux États-Unis ou dans certaines provinces canadiennes, on a lancé au fil des ans de nombreux projets pilotes qui n’ont jamais eu de suite. Le plus intéressant est peut-être celui qui a été mené entre 1974 et 1979 dans la petite ville de Dauphin, au Manitoba, où on avait offert une somme de 6000 $ à chacune des 1000 familles qui y habitaient, sans discrimination entre les personnes aptes ou inaptes au travail. La pauvreté y a complètement disparu pendant cinq ans, mais des changements de gouvernement, aussi bien à Ottawa qu’à Winnipeg, ont mis fin au projet.

Dans son livre intitulé Un revenu garanti pour tous. Introduction aux principes de l’allocation universelle, publié en 2001, l’ancien ministre libéral François Blais, alors professeur à l’Université Laval, écrivait : « Aujourd’hui, face à la crise que traverse l’État-providence, nous avons l’occasion, comme société, d’élargir notre solidarité en remplaçant intelligemment les programmes qui composent notre filet de sécurité sociale par une formule plus équitable : le revenu minimum annuel garanti et inconditionnel pour chaque citoyen et chaque citoyenne ». Gabriel Nadeau-Dubois aurait pu prononcer ces mots cette semaine.

Quand Philippe Couillard a retiré à M. Blais le portefeuille de l’Éducation pour le renvoyer à l’Emploi et à la Solidarité sociale, au début de 2016, il l’a chargé d’examiner la possibilité d’implanter un tel programme, qui aurait certainement été du meilleur effet après les années d’austérité. Au grand déplaisir du ministre, le comité d’experts mandaté à cet effet en est toutefois arrivé à la conclusion que cela causerait « des problèmes d’équité, d’incitation au travail et d’acceptabilité sociale ».


 
 

Sans oublier l’incontournable problème constitutionnel. Dans l’apologie du premier ministre Legault à laquelle il s’est livré dans une récente entrevue à La Presse, Lucien Bouchard a déclaré : « Remarquez qu’il ne fait pas de politique. Il ménage ses relations avec le gouvernement fédéral et les autres gouvernements. » Cette retenue ne peut qu’être temporaire. Une fois la crise passée, la réalité des relations fédérales-provinciales va reprendre ses droits, avec le lot de chicanes que cela implique.

Un revenu minimum garanti ne résulterait pas simplement de l’addition des sommes versées dans le cadre des divers programmes d’aide provinciaux et fédéraux, mais de leur intégration. Quand on pense aux interminables négociations que nécessite le moindre projet commun, il y a de quoi faire des cauchemars.

Dans les années 1970, le projet de Dauphin avait été piloté conjointement par le gouvernement Trudeau et le gouvernement du Manitoba, alors dirigé par le néodémocrate Edward Schreyer, que M. Trudeau avait par la suite nommé gouverneur général. On a du mal à imaginer une collaboration semblable entre Québec et Ottawa. S’il est vrai que la nécessité est la mère de l’invention, l’accouchement peut être difficile.

29 commentaires
  • Yann Leduc - Abonné 28 mars 2020 04 h 02

    Le SALAIRE UNIVERSEL plutôt que le REVENU UNIVERSEL.

    Le Salaire universel (aussi appelé Salaire à vie ou Salaire à la qualification) m'apparaît plus intéressant que le Revenu universel. Le sociologue et économiste Bernard Friot, qui milite pour le premier, fait la différence entre les deux :

    " Un salaire, ça reconnaît qu'on produit, alors qu'un revenu ça reconnaît qu'on a des besoins. Un revenu, c'est dans l'ordre du pouvoir d'achat, alors qu'un salaire c'est la reconnaissance qu'on contribue à production de valeur économique. Attribuer un salaire à la personne, c'est postuler que toute personne est en capacité de produire de la valeur économique, de contribuer au bien commun. Alors que dans le capitalisme, les personnes sont suspectées de ne pas être capable d'en produire en permanence. "

    Le Salaire universel fait appel à l'idée de justice sociale, chacun reçoit un salaire garantit, selon ses qualifications, pour produire des biens, tu es un travailleur actif. Le revenu universel fait appel à la charité, chacun reçoit un minimum et on te dit, tu peux essayer de survivre avec ça et n'être qu'un assisté social, ou bien tu peux aller travailler si tu veux plus.

    Pour un vidéo explicatif sur le Salaire universel : https://www.youtube.com/watch?v=uhg0SUYOXjw

    • Denis Blondin - Abonné 28 mars 2020 14 h 52

      Très juste. Un mot peut être bien plus qu'un mot. Il peut être chargé de beaucoup de sous-entendu. Dans ce cas, la notion de salaire pourrait aussi avoir aussi un effet incitatif auprès de tous les citoyens, leur rappelant qu'ils peuvent en retour contribuer à quelque chose dans la société et qu'ils s'inscrivent ainsi dans une chaîne d'échanges.

    • Jean-François Trottier - Abonné 29 mars 2020 07 h 44

      MM Leduc et Blondin,

      pour ma part j'ai pensé à sculpter un cheveu en forme de statue de la Liberté.

      Quoi? Vous êtes contre la Liberté vous?

      Un revenu est un revenu. Le mot pourboire n'a pas plus de valeur morale qu'un autre. Le mot rente non plus. Le Ministre du Revenu n'est pas un sale voleur, ni un quêteux. Oui, chaque mot a ses propres échos sémantiques, et au pire des pires, il est possible qu'il soit nécessaire de faire venir au conscient cet enchevêtrement de sens, non pas pour interdire un mot, ni pour donner à un autre un sens qu'il n'a pas, mais pour enrichir la parole et de là la pensée.
      En clair, que les censeurs s'encensent entre eux et nous sacrent patience.

      Un salaire se reçoit en échange d'un travail, pas de la possibilité d'un travail. C'est pas parce que je suis capable d'être Président des USA (je suis au moins aussi con que l'actuel, hé!) que l'on me donnera un salaire équivalent.

      Si l'on signifie que celui qui reçoit ce revenu est un acteur économique et tient donc un rôle important, alors on parle de consommateur, et devinez? Nous en sommes tous!

      La question est grave en ce sens qu'elle relève d'un des principaux moteurs de nos sociétés occidentales : la névrose. Croire qu'on peut cacher un mal en le taisant, ou croire qu'on peut transformer un objet en un symbole, par exemple de Liberté, ou égalité, ou autre, c'est névrotique.
      C'est du "De quoi que j'ai l'air?", ou le génial "mets des caleçons propres parce que si t'as un accident je veux pas avoir l'air folle".

      Bien pire, c'est de la morale. De la morale imposée. Du moralisme, la base perverse de tous les monothéismes qui se dressent en loi universelle et totale.

      J'aimerais bien dire que vous ergotez sur une niaiserie, mais voilà, c'est pire : vous nagez dans la novlangue, celle qui restreint la pensée et au passage prend les gens pour des imbéciles en croyant qu'un mot va leur imposer la "bonne" façon de penser.
      De l'élitisme.

    • André Labelle - Abonné 29 mars 2020 15 h 39

      Votre commentaire est absurde et sans fondement réel. Évidemment un marxiste aime mieux parler de salaire et un capitaliste de revenu. C'est qu'ils sot tous les deux dans leur chapelle, leur idéologie. Et pendant ce temps il y en a qui crèvent de faim. Quelle tristesse que ces guéguerres de mots qui ne mènent à rien.
      Personnellement j'estime que dans notre société, pas celle qui pourrait exister dans 2, dix ou vingt générations, aujourd'hui, un actif engendre des revenus ( ils peuvent être de toutes sortes évidemment ). Dans notre société les personnes ont de la valeur, elles sont un actif. Elles créent de la richesse. Quel problème que de leur offrir un revenu.
      Le salaire est souvent défini comme le revenu de l'ouvrier, de l'esclave moderne.
      Bref tout ça c'est comme discuter du sexe des anges. De la masturbation intellectuelle. De la connerie.

      «Il ne faut pas prendre les gens pour des cons. Il y a déjà
      assez de cons qu'on prend pour des gens.»

      -Guy BEDOS

  • Serge Grenier - Abonné 28 mars 2020 08 h 37

    On peut rêver...

    Chacun chez soi, avec amplement de temps pour réfléchir, nous nous rendons compte que toutes nos différences s'effacent devant notre principale ressemblance : nous somme tous de simples mortels. Et il y a une loi au-dessus de toutes les autres lois : la loi du plus fort. Et maintenant il devient apparent que les plus forts, c'est nous en bas de l'échelle sociale. Alors, ceux d'en haut n'ont qu'à bien se tenir.

    « Quand on pense aux interminables négociations que nécessite le moindre projet conjoint, il y a de quoi faire des cauchemars. »

    Les prochains qui nous mettent des bâtons dans les roues vont se mériter des coups de pied au cul.

    • Jean-François Trottier - Abonné 29 mars 2020 11 h 33

      Dé quéssé que quoi comment et où, calv....?

      M. Grenier,

      1. La loi du plus fort est tout au plus une règle ponctuelle. Bin oui, le lion mange la gazelle, mais le lion ne mange pas de lion.
      Et l'éléphant non plus, tout fort qu'il soit.

      On a constaté que des Néandertaliens et Cro-Magnon on vécu jusqu'à un âge avancé malgré de graves handicaps qui les empêchaient de chasser. Donc ils étaient nourris en échange de... quoi au juste? Rien? Ou bien à titre de détenteurs du savoir hérité peut-être? On l'ignore, mais en tout cas ils n'étaient pas les "plus forts". C'est la nécessité qui fait loi et rien d'autre. Ensuite reste la compassion. Partout!


      2. Votre vision de "nous" et "eux" va totalement à l'encontre de cette prétendue "inclusion" que la gauche prétend défendre... dans la parfaite unanimité.
      Y a les possédants "en haut" et coupables, les non-possédants victimes, et au-dessus flotte une brillante intelligentsia qui a le temps de penser et représente le phare du monde. De l'élitisme délirant quoi. Surtout quand le réflexion se limite à l'Internationale...

      Pile comme avec les petits think tanks qui se croient aptes à décider du sort du monde, par exemple les whiz kids de Chicago qui ont créé de toute pièce le néolibéralisme avec, eux aussi, les meilleures intentions du monde! You bet!
      Et puis ceux qui s'auto-proclament les "représentants du peup" (Le peup? Belle appropriation culturelle pour s'investir du pouvoir de donner des coups de pied au cul) et qui te me vous règlent tous les problèmes d'un grand coup de théorie sublime.
      Entre méchants comploteurs et stupides victimes ils sont les "sages et érudits". Et ils restent dans cette position en trouvant de nouveaux méchants à chaque trimestre. Hé! Hors de la "lutte des classes" point de salut!
      Comme disait Vian, faut qu'ça saigne.

      C'est ce que la social-démocratie condamne comme l'une des pires perversions de l'histoire.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 28 mars 2020 09 h 32

    Pour que le revenu minimum garanti ait une chance de fonctionner, il faut qu'il soit pancanadien

    S'il n'est adopté qu'au Québec, tous les éclopés du Canada anglais rappliqueront au Québec dans le temps de le dire. S'il faut un an de résidence au Québec pour avoir droit au programme, ils patienteront.

    • André Labelle - Abonné 29 mars 2020 15 h 41

      Et nous n'aurons plus de pénurie de travailleurs ... LOL !

  • Gilles Théberge - Abonné 28 mars 2020 09 h 41

    « La pauvreté y a complètement disparu pendant cinq ans, mais des changements de gouvernement, aussi bien à Ottawa qu’à Winnipeg, ont mis fin du projet.»

    Pourquoi...?

    • Brigitte Garneau - Abonnée 29 mars 2020 11 h 56

      En effet, il serait bon de savoir pourquoi ont-ils mis fin à ce projet.

  • Denis Blondin - Abonné 28 mars 2020 09 h 42

    Le comité d'« experts » du ministre Blais

    Le comité d'« experts » du ministre Blais ne comptait que des comptables, et aucun sociologue, psychologue travailleur social, ou autres spécialiste des sciences « humaines ». Alors les comptables ont compté des chiffres et ont trouvé la colonne des coûts trop élevée à leur avis, en ignorant l'essentiel des bénéfices. En plus, ils ont eu l'imbécilité de reprocher au projet de revenu universel son « iniquité ». Sans doute ignoraient-ils le sens de ce mot trop abstrait.

    Or, avec un régime de revenu minmium universel, les bénéfices ne se limiteraient pas seulement à l'économie des programmes sociaux actuels, de leur lourdeur bureaucratique, des leurs iniquités et leur effet global sur la stigmatisation sociale des pauvres et le fait que leurs enfants héritent trop souvent d'une culture de la dépendance et d'une image de soi comme incapables. En se libérant de ce carcan socio-psychologique, la très grande majorité des pauvres verraient se libérer du même coup leurs propres capacités à étudier ou à s'engager dans toutes sortes de projets personnels, dont l'ensemble de la société retirerait des bénéfices importants.

    Seule une expérimentation assez prolongée d'un tel régime pourrait permettre d'évaluer la colonne des bénéfices, mais l'ignorer ne peut découler que d'un aveuglement volontaire ou de l'existence des préjugés sur les pauvres, trop souvent perçus comme des pauvres d'esprit.

    La responsabilité de cette opportunité ratée ne peut être attribuée qu'au ministre Blais, lui qui se pavanait comme un universitaire spécialiste de la question, mais qui a choisi d'en confier l'examen à un comité de comptables.