Coronavirus: propositions de crise

«Notre système scolaire à trois vitesses est tragiquement inégalitaire et ces inégalités commencent dans la famille, avant même l’arrivée des enfants à l’école.»
Photo: Catherine Legault Archives Le Devoir «Notre système scolaire à trois vitesses est tragiquement inégalitaire et ces inégalités commencent dans la famille, avant même l’arrivée des enfants à l’école.»

Nos institutions d’enseignement étant fermées — et elles le seront pour sans doute une période assez longue —, que faire en attendant qu’elles rouvrent ?

Nous vivons des temps exceptionnels et je ferai cette fois une exception en prenant position sur cette délicate question sur laquelle, je tiens à le dire, je n’ai aucune expertise particulière à revendiquer.

Mais je me console en me disant que les circonstances que nous traversons sont à ce point inédites, ont tant de conséquences imprévisibles, que personne, je le soupçonne, n’a vraiment toutes les compétences qu’il serait souhaitable d’avoir pour parler ici avec une totale assurance.

Quelques convictions

Je pense raisonnables et peu controversées, du moins pour toutes les personnes informées et de bonne foi, les propositions suivantes.

Le bien-être physique et psychologique de tous, à commencer par celui des élèves et des étudiants, mais sans oublier celui des enseignants et des professeurs, doit toujours avoir priorité.

On doit à ce propos prendre en considération le fait que l’anxiété des uns et des autres, notamment des parents, est en ce moment très grande.

Il ne peut exister de solution s’appliquant à tout le monde et à tous les niveaux — ce qui vaut pour le primaire ne vaut pas nécessairement pour le secondaire, pour le cégep ou pour l’université.

Notre système scolaire à trois vitesses est tragiquement inégalitaire et ces inégalités commencent dans la famille, avant même l’arrivée des enfants à l’école. Cela reste plus vrai encore en ce moment et nous devrions avoir le souci de ne pas aggraver les choses.

L’école, il n’est pas inutile de le rappeler au moment de penser à ce qui va prendre sa place en ces heures tragiques, a plusieurs fonctions. Elle éduque en transmettant des savoirs, certes ; mais elle socialise aussi, forme le futur citoyen, transmet des valeurs et prépare à exercer un métier.

En bout de piste, c’est le moment de faire preuve de cette vertu pratique appelée prudence, par laquelle on décide de ce qu’il convient de faire dans les circonstances, mais sans dogmatisme, à la lumière des faits les mieux établis et en fonction de ce qu’on juge être le bien. Ces décisions restent révisables, à la lumière des événements.

Si on convient de ce qui précède, voici, très modestement avancées, quelques idées pouvant inspirer ceux et celles qui ont des décisions à prendre.

Pistes d’action

Au moment où j’écris ces lignes, pour les écoles (primaires et secondaires), deux mesures ont été annoncées par le ministère.

La première invite le personnel des écoles (les enseignants, mais aussi tous les autres) à faire un suivi (téléphonique, idéalement) auprès des élèves, en commençant par les plus vulnérables. Je salue cette initiative, qui a entre autres le mérite de faire confiance à ceux et celles qui connaissent les élèves et qui sont donc les mieux placés pour exercer ce jugement pratique dont je parlais.

La deuxième annonce que des activités pédagogiques seront dès la semaine prochaine offertes aux familles. Bravo. Je me permets toutefois deux remarques.

J’espère d’abord que ces activités seront optionnelles.

J’espère aussi qu’en plus d’activités liées à la mission d’éducation de l’école, et en se rappelant ses autres missions, on proposera des réflexions sur la vie en société ; d’autres activités concernant la préparation à l’emploi.

On en imaginera sans mal, tant le moment est propice pour tout cela : lire pour le seul plaisir ; se renseigner sur un ou des métiers auquel on pense ; se pencher sur des sujets qui nous intéressent, mais qu’on n’aborde guère ou pas en classe ; comprendre pourquoi on doit respecter les consignes de distanciation physique ; etc. Qu’on donne toujours aux jeunes l’occasion de s’amuser tout en apprenant ; qu’on le mette surtout à l’abri des contraintes et des inquiétudes.

J’espère aussi qu’on fera un effort particulier, dans ces activités, pour joindre les enfants en difficulté et les familles qui ont le plus besoin d’aide : ne les oublions pas. Les enseignants sont, encore une fois, les mieux placés pour cela.

Je suggère qu’il serait sage, dès à présent, de consacrer du temps et de l’inventivité à prévoir des moyens de rattrapage qui seront mis en œuvre plus tard, quand on retournera en classe.

J’ajoute qu’une attention toute particulière devrait sur ce plan être accordée aux élèves et aux étudiants qui sont sur le point de changer de niveau : du primaire au secondaire ; du secondaire au cégep ; du cégep à l’université. Comment juger du rattrapage à faire ? Comment l’assurer ?

On mise beaucoup sur l’enseignement à distance. Il est certes possible, mais il a des limites, bien connues. Il ne peut en outre se substituer aux laboratoires, au travail en équipe, à tout ce qui demande des rencontres en personne. C’est un utile palliatif, surtout aux niveaux plus avancés, mais ne nous illusionnons ni sur ses mérites, ni sur le degré de préparation des enseignants et des étudiants.

Pour finir : au primaire et au secondaire, le spectre des inégalités (entre familles, je l’ai dit, mais aussi entre écoles, et entre écoles privées et publiques) peut ici peser très lourd. Toutes les idées pour corriger des injustes inégalités sont les bienvenues.

Jean-Jacques Rousseau en quarantaine

En 1743, Rousseau est sur un bateau en route pour Venise, où il a été embauché comme secrétaire de l’ambassadeur. À Gênes, la peste de Messine le force à entrer en quarantaine. Il choisit de la faire dans une chambre à terre. Il consacre à l’épisode quelques paragraphes dans Les confessions (II, 7).

Quand il sort de sa quarantaine, il dira ne pas s’être ennuyé un moment, ayant passé son temps entre l’amusement de la chasse aux poux, la confection d’un lit, d’un oreiller et d’une table de fortune, la lecture, l’écriture et les promenades.

Ce serait bien si nos élèves pouvaient en dire autant quand tout cela sera fini…

Pensons surtout à eux.

13 commentaires
  • Loyola Leroux - Abonné 28 mars 2020 09 h 36

    Que dire avec une ‘’totale assurance’’ de la crise actuelle ?

    Constatons des faits : le système d’éducation est une immense garderie pour 95% des jeunes. La priorité est donnée aux plus infirmes qui fréquentent l’école. Enseigner ne fait pas partie des emplois prioritaires. Plus de 150,000 enseignants en bonne santé sont assis chez eux.

    La confusion bien entretenue entre le rôle de la famille, éduquer, et celui de l’école, instruire est toujours maintenue. A force de vous lire monsieur Baillargeon j’ai de plus en plus l’impression qu’a l’instar de la vedette de la ‘’Ptite vie’’, vous ne comprenez l’ordre naturel des choses, illustré par la fameuse formule ‘’Steak, blé d’Inde, patate.’’

    Dans une société idéale, il devrait avoir l’école pour tous ceux qui veulent apprendre à lire, écrire et calculer, le ministère des Affaires sociales, pour ceux qui ne peuvent pas, les parents pour éduquer i.e. ‘’Steak, blé d’Inde, patate.’’

    Pourquoi mélanger transmission des savoirs, socialiser, instruire, éduquer, appendre à lire, former le futur citoyen, préparer à un futur métier, transmettre des valeurs, etc. A tout mélanger, on se retrouve avec 75% des futurs profs en ‘’sciences’’ de l’éducation, qui coulent l’examen de français après 3 années de formation a l’université.

    Concernant les plus vulnérables à aider en priorité, ‘’des chercheuses qui cherchent’’, elles sont légions, nous diront-elles un jour ce qu’ils apprennent ? J’ai enseigné au cégep de 1990 à 2009, à des étudiants infirmes. A chaque fois que je demandais, s’ils réussissaient, au moins aussi bien que les autres, avec tous les services offerts en plus, les pédagogos voulaient m’arracher la tête !!!

    • Clermont Domingue - Abonné 28 mars 2020 19 h 10

      J'aime votre intervention et je partage votre lucidité. 1- Le français ÉCRIT est un charabia inaccessible pour les steak-blé d'inde-patate.
      2- Quand un humain est incapable de se servire d'un outil,est-ce qu'on doit modifier l'humain ou l'outil?
      3- En 1955, il y avait des écoles de métiers. Des milliers de Québécois y ont appris à se faire une placedans la vie.

  • Cyril Dionne - Abonné 28 mars 2020 10 h 13

    Que penserait Jean-Jacques Rousseau de l'école à la maison?

    Encore une fois, les inégalités sociales ont toujours existées, existent et existeront toujours. C’est à la base même de l’être humain. On le voit partout dans la nature. Mais aujourd’hui, avec les crises, un semblant de parité semble exister puisque tous sont touchés, riches ou pauvres.

    Ceci dit, bien oui l’intelligence sociale fait partie des apprentissages à l’école, ce qui est difficile à faire cloitré à la maison. Enfin, ceci de facon limitée, peut se faire par les nombreux moyens de communication dont nous disposons aujourd’hui. Si la maison familiale ne transmet pas des valeurs a priori, qui donc le fera puisqu’arrivé à lécole, c’est presque toujours trop tard. Pour la préparation à exercer un métier, les laboratoires et au travail en équipe, c’est presqu’impossible de faire ceci de la maison.

    C’est bien que les enseignants fassent un suivi de leurs élèves. Bravo aussi pour les activités pédagogiques qui seront offertes aux familles. Enfin, dans tout cela, les curriculums de chaque matière, sont postés sur Internet selon l’âge chronologique et ceci dans toutes les provinces canadiennes. Ils sont très détaillés. En Ontario par exemple, pour les mathématiques de 5e année, en mesure, l’élève doit apprendre à résoudre des problèmes portant sur les différentes unités de mesure de longueur et sur le périmètre dans des contextes simples. Et seulement pour cette attente de base spécialisée, il existe une myriade de ressources sur Internet pour l’apprendre. Enfin, les parents vont avoir la chance de s’improviser comme enseignant pour enseigner à leur progéniture. Et là, ils comprendront peut-être toutes les difficultés et situations que le pédagogue doit faire fasse puisque certains parents lui disent que leur enfant est un génie. Et pour les enseignants, ils ont des classes de 30 élèves et plus souvent avec une myriade de problèmes d’apprentissage et de comportement.

    Là, il n’y a plus d’excuse. Les outils et ressources technologiques sont en place.

    • Loyola Leroux - Abonné 28 mars 2020 15 h 32

      Les enfants de JJR ont-i8ls fait l'école a la maison ?

    • Cyril Dionne - Abonné 28 mars 2020 16 h 28

      Erratum

      C'est bien "doit faire face". lol

    • Ginette Cartier - Abonnée 28 mars 2020 16 h 33

      Rousseau? Il a abandonné ses 5 enfants... Tout un pédagogue!

    • Cyril Dionne - Abonné 28 mars 2020 17 h 13

      Non M. Leroux. JJR a tout simplement abandonné ses cinq enfants. Voici ce qui disait Victor Hugo à son sujet dans les Misérables : Silence devant Jean Jacques ! Cet homme, je l’admire. Il a renié ses enfants, soit ; mais il a adopté le peuple ».

      Rousseau, qui était très habile avec les sophismes, explique le pourquoi de l’abandon de ses enfants : « Si je disais mes raisons, j’en dirais trop. Puisqu’elles ont pu me séduire elles en séduiraient bien d’autres : je ne veux pas exposer les jeunes gens qui pourraient me lire à se laisser abuser par la même erreur. Je me contenterai de dire qu’elle fut telle qu’en livrant mes enfants à l’éducation publique faute de pouvoir les élever moi-même ; en les destinant à devenir ouvriers et paysans plutôt qu’aventuriers et coureurs de fortune, je crus faire un acte de citoyen et de père, et je me regardai comme un membre de la République de Platon.

      Misère.

  • Madeleine LaRoche - Abonnée 28 mars 2020 10 h 56

    Survivalisme scolaire

    Je suis née en 1965. J'ai donc survécu à la première grève des enseignantes.ts de près de trois mois au primaire. Il y en a eu une autre tout aussi longue alors que j'étais au secondaire, mais privé où il y avait école. Mais les chauffeurs de la CTCUQ rêvaient eux aussi d'une convention collective... Le transport des écoliers ayant une certaine importance, nos parents se sont fait chauffeurs.ses à relais. Me voilà rendue au Cégep de Sainte-Foy. La première année des deux et demi où j'y ai séjourné, je n'ai eu qu'une seule session de cours. La seconde, celle d'après les Fêtes qui commence à la fin janvier et se termine à la mi-mai. De Québec à Montréal, je m'en suis assez bien sortie je trouve avec le recul ; je suis devenue enseignante de français dûment diplômée de l'UQÀM. Pour ce qui est de mon engagement de 25 ans et de ma compétence, je laisse mes 3300 élèves et des poussières ainsi que mes directrices et directeurs en juger.

  • Gilbert Talbot - Abonné 28 mars 2020 11 h 10

    Nous sommes huit millions, parlons-nous!,

    L'angoisse des enfants est grande en ces jours d'incertitude. Il ne faut surtout pas en rajouter, mais consoler, guérir et aguérir les esprits de la torture des infos constantes sur le développement de notre propre tragédie. Quel est le rôle de l'école des enseignants, des parents dans cette situation si singulière et surtout complètement imprévisible? Qu'on le veuille ou non, le drame nous oblige à tout repenser, des principes et des valeurs qui ont orientés nos vies jusqu'à maintenant, tout comme il faut remettre en questions nos gestes et nos habitudes quotidiennes. Et de ça, il faut discuter avec nos enfants et petits-enfants, même si c'est difficile à aborder, pcq tellement incongru. Le seul moyen de faire face à l'angoisse des jours qui passent tellement lentement, c'est d'en parler avec les autres, à travers nos réseaux sociaux et avec nos proches quand ils sont encore près de nous.

  • Dominique Boucher - Abonné 28 mars 2020 12 h 13

    Jean-Jacques Rousseau et ses enfants

    Jean-Jacques Rousseau acquiescerait sûrement à vos propositions, lui qui a tellement eu le bien-être de ses propres enfants à cœur...

    Jean-Marc Gélineau, Montréal

    • Hermel Cyr - Abonné 28 mars 2020 15 h 53

      Votre remarque cherche sans doute l’ironie. Mais, si on y pense bien, Rousseau a surement agit dans l’intérêt de ses enfants en les laissant à des nourrices. De plus, le 18e siècle est le siècle comptant le plus haut taux d’enfants abandonnés, mais Rousseau les a confiés… c’est déjà une attention plus humaine, il me semble. Car des enfants élevés par un « promeneur solitaire » … ce n’est pas l’idéal n’est-ce pas ?

      Il avoue dans ses Confessions : « Si je disais mes raisons, j’en dirais trop. Puisqu’elles ont pu me séduire, elles en séduiraient bien d’autres : je ne veux pas exposer les jeunes gens qui pourraient me lire à se laisser abuser par la même erreur. Je me contenterai de dire qu’elle fut telle qu’en livrant mes enfants à l’éducation publique faute de pouvoir les élever moi-même. » Bref, Rousseau se savait incapable de les élever et il les laissa à des nourrices … on dirait aujourd’hui, des familles d’accueil.