La «drôle de guerre»

S’il fallait mettre un visage sur cette épidémie qui fait d’autant plus peur qu’elle est une pure abstraction pour la plupart d’entre nous, ce serait celui de Manu Dibango. Le musicien est mort à 86 ans de la COVID-19. J’avais eu le privilège de l’interviewer lors d’un de mes tout premiers reportages à Paris. Le chef de clan avait logé sa tribu au dernier étage d’un immeuble des grands boulevards d’où il dominait la capitale. On s’y serait cru dans un village camerounais.

C’était l’époque où il n’y avait ni « Noirs » ni « Blancs ». Ce n’était même pas un sujet de conversation. Il était Camerounais et j’étais Québécois. Cela nous suffisait. Peut-être que sa joie de vivre, qui puisait allègrement aux sources africaines et occidentales, pourrait nous inspirer en ces temps complexes.

D’autant plus compliqués que se multiplient ici et là les prophéties selon lesquelles cette épidémie va tout changer. Il est fascinant de découvrir le nombre de prophètes qui savent que le monde ne sera « plus jamais le même ». « Repenser le monde », titre de manière péremptoire le Courrier international. Rien que ça ! Ainsi va l’Apocalypse, qui est en grec synonyme de « révélation ». Après l’apocalypse Thunberg, l’apocalypse COVID-19. N’abuserait-on pas un tout petit peu du titre du dernier livre du Nouveau Testament ?

Et si, n’en déplaise aux « collapsologues », cette épidémie ne changeait pas grand-chose ? Et si elle ne faisait qu’accentuer des tendances déjà bien présentes ? On savait depuis longtemps que l’Asie était en voie de dominer le monde. Cette épidémie nous aura révélé sa longueur d’avance dans le domaine de la santé. Ainsi, en multipliant les tests et en pratiquant très tôt un contrôle sanitaire systématique aux frontières, des pays comme Taïwan, Hong Kong et la Corée du Sud auront été les premiers à sortir de cette crise. Et cela, sans même confiner leur population. Et donc, sans s’imposer une grave récession économique.

On dira que ces pays avaient un tour d’avance à cause de la grippe H1N1 et du SRAS. Et que leur utilisation des données téléphoniques représente une intrusion dans la vie privée. Il n’empêche. Suivant les directives de l’OMS, la Corée (111 morts seulement) a adopté dès le début une stratégie de dépistage massif. On parle de plus de 300 000 tests pour un pays de 50 millions d’habitants. Même la petite Vénétie, qui a beaucoup testé, s’en tire nettement mieux que la Lombardie. Avec 160 000 tests, l’Allemagne serait sur la bonne voie. Ailleurs, les gouvernements paient très cher leurs politiques de désinvestissement dans la santé publique.

Plusieurs pays européens manquent en effet de stocks nécessaires de réactifs (fabriqués en Chine et aux États-Unis) pour faire suffisamment de tests. En France, il aura fallu une semaine pour découvrir que les déclarations décourageant le port de masques par la population n’étaient qu’un cache-misère destiné à camoufler une pénurie. Pour faire des économies de bouts de chandelles, en 2013, les responsables auraient décidé de ne pas renouveler une partie des stocks. Nul doute que si tous ces pays qui ont figé leur économie avaient suffisamment de lits de soins intensifs, ils pourraient encaisser le choc. On reste atterré de constater que des sociétés modernes qui rêvaient hier encore de coloniser Mars en sont réduites à une solution aussi moyenâgeuse que le confinement pour combattre un virus !

Si l’affrontement entre les États-Unis et la Chine ne date pas d’hier, cette épidémie en aura été un puissant révélateur. Ce n’est pas par « racisme » que Donald Trump parle d’un « virus chinois », comme le répètent ceux qui confondent morale et géopolitique. C’est bien parce que son pays est engagé dans une lutte sans merci avec la Chine pour l’hégémonie mondiale. Or, dans cette lutte, toutes les armes sont bonnes. Même les « dons » d’équipement chinois à l’Italie. Il faudra s’y habituer. La rivalité sino-américaine sera le grand combat des prochaines décennies. Et cette épidémie ne peut que l’intensifier.

Dans ce sillage, il n’est pas exclu que certains États plus clairvoyants cherchent à regagner une part de leur souveraineté sacrifiée sur l’autel de la mondialisation heureuse. Les historiens nous apprennent qu’au XIVe siècle, l’épidémie de peste noire suscita la recrudescence des ordres monastiques, ainsi que la multiplication des messes noires et des orgies de toutes sortes. Dans un mois ou deux, assisterons-nous à de fabuleuses « orgies consuméristes » ? Pour l’instant, les seuls gagnants de cette « drôle de guerre » se nomment les GAFA. Le confinement généralisé risque d’assurer à ces réseaux mondialisés une mainmise encore plus grande sur notre vie collective.

Malgré un dramatique retard à l’allumage qui risque de lui coûter cher, accordons à Emmanuel Macron le mérite d’avoir été le seul chef d’État à affirmer que cette pause devrait inciter ses concitoyens à lire et à retrouver le « sens de l’essentiel ». Au lieu de distribuer en catastrophe à tous les élèves des tablettes, dont ils ne sauront souvent que faire, les professeurs ne devraient-ils pas profiter de ce confinement pour inciter chacun d’eux à lire au moins une œuvre littéraire digne de ce nom ?

Ce serait peut-être là le début d’un vrai changement…

31 commentaires
  • Jean Thibaudeau - Abonné 27 mars 2020 04 h 40

    Oui... c'est très populaire, ces jours-ci, d'écrire qu'il y aura un "avant" et un "après". Plus une exclamation d'espoir qu'une certitude. La grosse machine mondialisante ne va pas se laisser dérailler si facilement. Ça va dépendre beaucoup de l'évolution de la pandémie et des dégâts qu'elle causera à l'économie. J'ai tendance à penser que la crise climatique entraînera un impact bien plus important.

    • Robert Morin - Abonné 27 mars 2020 08 h 35

      Mais la «grosse machine mondialisante» n'est jutement pas en train de «dérailler», mais bien plutôt d'accroître avec encore plus d'autorité son emprise sur la vie des humains. Comme l'écrit si bien Christian Rioux : «Pour l’instant, les seuls gagnants de cette « drôle de guerre » se nomment les GAFA. Le confinement généralisé risque d’assurer à ces réseaux mondialisés une mainmise encore plus grande sur notre vie collective.» Et ça, ce sont de très mauvaises nouvelles pour la diversité sur notre planète.

    • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 27 mars 2020 08 h 46

      De toute manière, il va y avoir un après. Même si on tend à revenir à nos vielles habitudes, il serait dommage qu'on ne tire pas des leçons de notre expérience.

      De puis le début de la pandémie, différents indicateurs environnementaux nous informent que la réduction des activités économiques améliore la qualité de notre écoumène.

      Une pause méditative individuelle sur notre condition humaine pourrait avoir collectivement un effet bénéfique sur notre solidarité sociale. D'autre part, le retour à une spiritualité immergée dans la nature nous permettrait de renouer avec nos véritables racines.

      Si on revient à comme c'était avant cette pandémie, on s'en va vers le mur. Il nous faut voir les signes que la nature nous donne.
      Il faut nous défaire de nos dépendances au superflu.

    • Cyril Dionne - Abonné 27 mars 2020 08 h 57

      M. Thibaudeau, je suis en désaccord avec nos observateurs qui nous disent qu’il n’y a pas péril en la demeure. C’est ce qu’il nous disait au début du mois de mars. Oui, il y aura un avant et un après parce que cette crise va perdurer au-delà des quatre mois envisagés. La moitié des populations du monde seront infectées et personne n’y échappera. Tout ce qu’on peut faire présentement, c’est d’aplatir une courbe afin que nos systèmes de santé ne soient pas submergés. Oui, il y aura beaucoup plus de morts qu’on le pense puisque nous en sommes seulement à la 5e minute d’un match de 60 minutes. C’est à espérer qu’il n’y aura pas de temps supplémentaire.

      Je ne comprendrai jamais cette oisiveté envers deux crises qui s’alimentent l'une à l’autre. La durée de la pandémie aura un impact crucial sur notre système économique si celui-ci parvient à survivre. Pour mettre cela plus clair, la Caisse de dépôt et de placement du Québec a déjà perdu le tiers de sa valeur, vous savez, le bas de laine des Québécois. Qu’arriverait-il si ce sont les deux tiers qui sont perdus ? Encore pire, si le système économique mondial ferait faillite? Nous dépassons déjà les seuils de la grande dépression de 1929.

      Encore aujourd’hui, il y en a qui nous parle d’une crise climatique qui est bien réel, mais que nous connaissons ce qu’il faut faire et nous en sommes pas à une journée près. Lorsque les écoanxieux seront infectés et que leurs revenus ne sont plus au rendez-vous, ils comprendront l’ampleur de ces crises qui frappent la planète.

      Alors, ils comprendront que les besoins essentiels des humains sont la sécurité, la nourriture et un habitat. Présentement, ce sont les deux premiers items cruciaux pour la survivance qui sont attaqués de plein fouet. Si les deux premiers ne sont pas présents, on n’a pas à s’en faire avec le troisième. Libre à vous d’appeler cela un avant et un après. Le monde a changé en 2020, et cela, pour le meilleur ou pour le pire.

    • Serge Grenier - Abonné 27 mars 2020 14 h 17

      Ce qu'il y a de différent avec cette crise qui frappe toute la planète en même temps, c'est que confinés dans nos maisons, toutes nos petites différences ont pris le bord comparé à notre grande ressemblance : nous sommes tous mortels. Plusieurs personnes, en état de dissonnance cognitive, ne veulent pas voir la réalité en face : le fait que ce combat n'est pas gagné d'avance.

      On va probablement sortir de cette crise. Mais peut-être pas. Le fait de ne pas vouloir envisager le pire n'aide en rien à éviter le pire. Au contraire. Il suffit de regarder en France où pendant les premières semaines ils ont refusé de considérer que le virus pouvait se propager dans leur pays et ils ont perdu un temps précieux qui coûtera la vie à des milliers de personnes.

      En ce qui me concerne, revenir comme avant n'est pas souhaitable. Ce qu'il faut, c'est revenir à mieux qu'avant.

  • Raynald Rouette - Abonné 27 mars 2020 07 h 18

    Qui dit vrai à propos des équipements médicaux?


    D'accord cette pandémie n'était pas prévue, mais quand même pour des sociétés soi-disant modernes et riches... La vérité ce situe où? Pénurie véritable, négligence ou mauvaise gestion sur le terrain?

    Tout comme pour l'alimentation, l'autonomie fait toute la différence dans un pays digne de ce nom. En ce qui concerne les USA et la Chine, c'est du pareil au même, dictature pour dictature...

  • Jean Duchesneau - Abonné 27 mars 2020 07 h 18

    On ne veut plus entendre parler d’indépendance, mais....

    ... à l'inverse, covid-19 nous invite à remettre en question nos dépendances non seulement en regard de la santé, mais d'une façon plus large en regard de la survie de la "nation".

    "Dans ce sillage, il n’est pas exclu que certains États plus clairvoyants cherchent à regagner une part de leur souveraineté sacrifiée sur l’autel de la mondialisation heureuse. " Christian Rioux

    Et si on devait répondre à la question d'un prochain référendum : "le Québec est-il gagnant de la dépendance qu'il entretient avec le Canada" ?

    Cet exercice mettrait en lumière la souveraineté sacrifiée sur l'autel du fédéralisme canadien.

    • Brigitte Garneau - Abonnée 27 mars 2020 12 h 55

      "Le Québec est-il gagnant de la dépendance qu'il entretient avec le Canada?" Votre question illustre, on ne peut mieux, un immense PARADOXE. Comment peut-on être GAGNANT et DÉPENDANT à la fois!! À elle seule, la dépendance est une grande faiblesse...

    • Jean Duchesneau - Abonné 27 mars 2020 17 h 08

      Quand les Québécois décideront de se dire OUI, ils sortiront de ce paradoxe.

  • Marc Therrien - Abonné 27 mars 2020 07 h 30

    Se doper aux images virales


    M. Rioux est d’avis qu’au lieu de distribuer en catastrophe à tous les élèves des tablettes, dont ils ne sauront souvent que faire, les professeurs devraient profiter de ce confinement pour inciter chacun d’eux à lire au moins une œuvre littéraire digne de ce nom. Pour ma part, je pense plutôt que ce confinement dans la sécurité du cocon personnel aura pour effet de renforcer ce goût pour le confort, la paresse et la facilité qui se satisfont facilement par le divertissement léger des images déroulantes du monde virtuel qui pourraient devenir encore plus virales en ces temps de virus, car comme nous dirait encore Tchekhov : « La paresse et l'oisiveté, c'est contagieux ! »

    Marc Therrien

  • Serge Grenier - Abonné 27 mars 2020 07 h 48

    Ok Boomer !

    « Et si cette épidémie ne changeait pas grand-chose ? »

    Ce serait bien triste à mon avis. C'est certain que les membres du 1% (les dominants) aimeraient bien que tout redevienne comme avant. Mais pour les membres du 99% (les dominés), ce serait vraiment une occasion ratée de ne pas profiter de cette pandémie pour redresser les torts et de repartir du bon pied.

    Concernant Emmanuel Macron, alors qu'il se dégage en France un consensus de plus en plus fort sur son incompétence à guider ses compatriotes dans cette grave crise, vous avez dû chercher pas mal fort pour lui trouver un point positif. Il a menti à propos des masques et des tests, il a montré le mauvais exemple en sortant dans la rue alors qu'il fallait rester confiné, il a préféré tenir des élections municipales alors qu'il aurait fallu les annuler, etc. Mais toutes ces graves erreurs ne comptent pas : il s'est racheté en incitant ses concitoyens à lire et à retrouver le sens de l'essentiel. Vraiment?!

    Monsieur Rioux, récemment vous avez écrit de très bons textes, mais à mon avis celui-ci baisse votre moyenne au bâton.

    • Michel Pasquier - Abonné 27 mars 2020 09 h 37

      Voilà bien le genre de divagation dont bon nombre de Français sont coutumiers, critiques systématiquent négatives, élucubrations pseudo académiques. Et pour couronner le tout cet hurluberlu avec une allure et un discours des années soixante qui appelle les membres de son syndicat à une grève nationale en pleine crise nationale.
      Heureusement, la plupart des gens d'ici ont plus de discernement et non tenons à garder ce virus (comportement) chez eux.