Changer le monde en pyjama

Joblo en mode télétravail et tenue de combat approuvée par la Santé publique. «Le pyjama fut mon royaume professionnel.»
Photo: Jérôme Escudier Joblo en mode télétravail et tenue de combat approuvée par la Santé publique. «Le pyjama fut mon royaume professionnel.»

Depuis que vous m’avez rejointe chacun et chacune dans vos chaumières, je me sens moins seule. Si, si ! Je vous croise dans la rue le jour en allant courir, je vous vois passer sur mes réseaux sociaux dans des groupes Facebook improvisés par des pigistes créatifs en mal de socialisation.

C’est peu dire que je connais le sujet du télétravail sur le bout des doigts. Cela fait plus de 30 ans (restons vagues) que je bosse en pyjama à la maison. Je n’ai jamais osé vous le dire avant avec autant de franchise, ça aurait pu nuire à mon plan de carrière.

Bon, OK, y’a jamais eu de plan.

Je sens qu’on va s’avouer un tas de choses dans les prochains mois. On laissera tomber la coloration capillaire et le maquillage. Zéro bullshit. Oui, je vous écris en pyjama et en robe de chambre, le toupet ébouriffé, la paupière sans fard et le cil sans artifices, mais le moral un peu requinqué de vous savoir collectivement au même point que moi, la jauge à essence dans le rouge.

Avant, je subissais ma solitude comme la plupart des 15 % de travailleurs autonomes. Aujourd’hui, je la partage. Si c’est pas chouette, la vie, nom d’un virus.

Le pyjama fut mon royaume professionnel. J’en ai une collection pour chaque saison. Une main de fer dans un gant de flanelle (avec un en latex pour les grandes sorties à l’épicerie).

On ne trouve pas la solitude, on la fait

Au rayon du mou, rien ne se démode et tout se raccommode. Je passe souvent du pyjama aux leggings de course puis au kit de yoga. Ma souplesse mentale épouse celle de mon lycra.

Cela dit, je fais mon lit tous les matins, histoire de conserver un semblant de tenue et d’établir une frontière appréciable entre la nuit et le jour. Bienvenue dans le monde du flou : nous sommes corvéables à merci 24 h/7.

Le télétravail, c’est à la fois un sacerdoce et un loisir ; on arrive à fusionner et à confondre les deux. Tout est recyclable, chaque minute se démultiplie entre un courriel urgent, des confitures sur le feu et une brassée de blanc.

Votre cerveau devient tentaculaire et votre créativité domestique n’a plus de bornes. Lorsque vous parlez à votre frigo et qu’il répond, il est temps d’aller prendre l’air.

Va-et-vient d’un autre siècle

L’heure (ou deux !) quotidienne que vous venez d’économiser en transport-sardine peut enfin être mise à contribution en fabrication de pains maison ou de tartelettes portugaises façon Arruda. Obrigada.

Je me réjouis secrètement que ces circonstances exceptionnelles aient réussi à nous pousser à abandonner un modèle de travail digne du siècle dernier. Les experts l’affirment, hourra ! le télétravail est là pour de bon.

Par contre, cette vocation exige une certaine rigueur, beaucoup de discipline, un réseau solide pour le E-péro, des vidéoconférences (je ne mets qu’un haut), un sens de l’initiative, un semblant d’organisation et une capacité à endurer la liberté. Eh oui ! On croyait ne pas en avoir assez et une fois qu’elle nous tombe dessus, on ne sait qu’en faire. Il faut du talent pour ça aussi.

Quant à l’insécurité financière, bienvenue dans notre club sans assurances ni fonds de pension avec contrats fluctuant au goût du jour. Certains candidats ne sont tout simplement pas faits pour ça. Votre proprio a intérêt à être compréhensif (ceci est un message subliminal au mien…).

Du reste, il faut muscler son parent intérieur tous les jours.

La procrastination est certainement un danger qui nous guette, mais jamais autant qu’une récession, si j’ai bien suivi mon Adam Smith 101 et toutes les conférences du PM. Donc, remettre à demain lorsque demain semble aussi improbable que le prochain saut à la perche olympique, ce n’est pas plus mal.

La solitude ? Eh bien, les cafés et les espaces de cotravail ayant pris le bord, ne reste plus qu’à se rappeler que notre propre compagnie n’est pas à dédaigner si l’on a un peu soigné son intérieur.

J’ai entamé ma carrière de journaliste pigiste début vingtaine dans un espace de cotravail avec deux amis (salut Edgar ! salut Jeff !) au 4e étage de l’ancien édifice du Devoir, avenue du Saint-Sacrement. Des graphistes et des artistes se partageaient ce « grenier », la crème à café et le photocopieur.

Durant quelques années, je venais tromper ma solitude (c’est une maîtresse exigeante) en leur compagnie. J’allais porter mes copies papier ou une disquette (yep !) dans la salle de rédaction du 2 étage. Nous avions des ordis, mais pas d’Internet. Et on faisait un journal quand même. Je les admire encore.

Si tu comprends, les choses sont comme elles sont ; si tu ne comprends pas, les choses sont comme elles sont.

Focus focus

Les nouveaux travailleurs à domicile se plaignent de leurs difficultés de concentration. Elle n’est pas forcément liée au décor de la salle à manger ou du bureau improvisé dans le sous-sol. Elle semble plutôt le résultat d’un désordre social qui affecte nos neurones sur le mode fight or flight.

Nous sommes à peu près tous TDA en ce moment avec un léger TOC hygiénique et une paranoïa de deux mètres face à quiconque croise notre champ de vision. Une société agoraphobique dans un monde de délation.

L’état de ma concentration avoisine celui de ma patience, et je suis loin, très loin, d’être capable d’écrire un texte sans m’interrompre. J’augmente mon niveau d’anxiété en allant communier à la messe de 13 h et le fais redescendre dans mes groupes privés virtuels grâce auxquels je fais la démonstration régulière que le télétravail, ça vaut sweet fuck all en temps de crise planétaire.

On ne dira jamais assez le bien-fondé d’avoir six pieds de jeu (pour ceux qui ont connu le système impérial) dans le politiquement incorrect. Ils font partie des services essentiels en santé mentale.

Parlant de... j’ai lu qu’un confinement de plus de dix jours peut engendrer un syndrome de stress post-traumatique. Notre PM favori a même conseillé un p’tit verre de vin.

Je me demande simplement de quelle façon cela se traduira après des mois dudit régime. Soit nous serons tous fous à lier, en pyjama devant Ciné-cadeau, soit nous serons plus sages et répéterons cette devise : « Je préfère être en retard dans ce monde qu’en avance dans l’autre. »*

* Jérôme Soulier

Noté que ce journal a été entièrement fabriqué à partir de 120 foyers des employés du Devoir depuis hier. Comme quoi ça fonctionne aussi, le télétravail. Bravo à tous les artisans du journal !

Souri en lisant ce texte dans In Style : « How not to lose your shit when working from home with your partner». Ou tout ce qu’on apprend de notre moitié signifiante en mode travail. Parfois de bonnes ou de mauvaises surprises ! Les conseils prodigués ici sont judicieux : du temps seul, des territoires (si possible, pas dans la même pièce), un horaire et du temps où on décroche !

Écouté une des listes musicales suggérées par ICI musique (10 listes d’écoute pour le boulot à la maison). Du zen, du classique, du jazz, de l’électro, du
Cohen. C’est parfait !

Apprécié les conseils de mon collègue Jean-Benoît Nadeau, un autre pigiste aguerri. Il propose ici quelques tuyaux utiles avec liens pour se prévaloir d’aides financières appréciables. « Travailleurs autonomes : 7 choses à faire en temps de crise ».


JOBLOG

L’invisible

Dans cette crise, l’ennemi est invisible. Mais parfois, il reste visible. La bêtise, la méchanceté, l’égoïsme demeurent nos plus grands défis. À toi, le petit con qui a baissé sa fenêtre d’auto sur la rue Notre-Dame dimanche dernier, puis retiré ton masque pour tousser ostensiblement en direction des passants au feu rouge, je voulais simplement te rappeler que je crois en la justice immanente, au mauvais karma (tout ce que tu fais de mal dans ta vie — et même les précédentes, soyons fous ! — te sera rendu au centuple). Et j’ai des exemples très précis en tête. Ça fonctionne ! Pendant que des « anges gardiens » risquent leur vie dans les urgences, toi, tu répands la peur et le découragement. Tiens, je suis tombée sur ces deux jeunes garçons cette semaine. Eux, ils sèment du rire. Voilà qui est beaucoup plus utile et contagieux.

12 commentaires
  • Marie Nobert - Abonnée 27 mars 2020 01 h 24

    Là! je retrouve «notre» Joblo nationale.

    Humour, ironie, léger sarcasme... Pur délice. Belle «feuille», très belle «feuille»! Brava!

    JHS Baril

  • Robert Morin - Abonné 27 mars 2020 08 h 28

    Très belle citation...

    ... de Jérôme Soulier, mais coudonc c'est qui au juste ce gars-là?

    • Marie Nobert - Abonnée 28 mars 2020 00 h 18

      C'est une «grosse pointure» (!) Il devrait faire du «'45» ou plus, ce, si ma mémoire est bonne. Pas de réplique.

  • Yves Corbeil - Inscrit 27 mars 2020 08 h 35

    Bien là, je serais porté à te dire que la covid-19 te va à merveille

    Joblo le voyage à l'intérieur de ton intérieur est une bénédiction. Je retrouve la belle, la drôle, la vraie Josée que je croyais disparue, emporter par un, par un, par un vaccin, c'est ça à matin té mon vaccin.

    Bon ressourcement, tantôt on va tellement être ressourcer que le virus même sans vaccin, crèvera en nous poursuivant quand ils nous lâcheront lousse les boss de nos anges gardiens. Etk moi avec mes «wader» je serai protégé jusqu'en dessous des bras, le principale dans mon cas pour un pêcheur à la mouche.

    Marci Jo

  • Hélène Lecours - Abonnée 27 mars 2020 09 h 18

    À propos

    À propos de justice immanente - ou même transcendante - je souhaite de tout coeur que l'ennemi invisible frappe de plein fouet la Maison Blanche. Là, je finirais par y croire. C'est "méchant" je sais, mais ce virus blond platine de 74 ans fait probablement plus de dégâts que l'autre. Bien à vous et merci de votre humour...et de vos références.

  • Pierre Samuel - Abonné 27 mars 2020 09 h 34

    < Liberté, j'écris ton nom...> ( Paul Eluard )

    Chère Dame Josée :

    Comme vous avez raison de rappeler en ces temps " coronariens " qu'il faut du talent pour apprécier la liberté, car hormis ceux et celles aux prises avec des difficultés financières ( hélas ! toujours et malgré tout le < nerf de la guerre > ), je constate effectivement que les plus sereines ( si faire se peut ...) face à cette catastrophe sont les personnes ayant tenté de cultiver tout au cours de leur existence une certaine autonomie résultant d'une liberté intérieure chèrement acquise.

    Me revient en mémoire ce bon vieux Léandre Bergeron, frère du regretté célèbre animateur radio-canadien Henri, exilé en son Abitibi natale, après avoir décroché de son poste d'enseignant à l'université, devenu boulanger-cultivateur ( non sans problèmes de toutes sortes...) qui, dans la biogaphie rédigée par le poéte gaspésien Sylvain Rivière : < Né en exil , éditions Trois-Pistoles, 2007 >, clamait haut et fort : < Tu te fais compresser et tu rebondis de plus belle. tu t'en sors et te dépasse toujours dans l'adversité ( ...) ça te force à faire du ménage à chaque fois, à te confronter à toi-même et aux autres. (...) La conquête de la liberté, c'est le travail de toute une vie. >

    Sans oublier ce cher immortel Félix encore et toujours plus que jamais d'actualité : < La liberté ami est au fond d'un cachot / Comme la vérité sous l'épaisseur des mots. > ( Félix, Tout en chansons, Nuit Blanche, éditeur, 1996, p. 95 ).

    Salutations cordiales !