Se remarcher sur les pieds

Je voudrais vous parler des festivals, ces manifestations qui rassemblaient en des temps désormais préhistoriques les amateurs de spectacles, de concerts, de films, de théâtre et tutti quanti. Oui, cet univers-là du coude-à-coude, où la sueur du voisin se colle à la vôtre, où l’espace intime explose, où une communion se crée par amour de l’art. Par amour de l’autre aussi, ce spectateur inconnu qui partage ses impressions, qui vous marche sur les pieds parfois sans s’excuser, qui vibre de tout son corps devant l’œuvre présentée. Au Québec, les gens aiment rire, fût-ce au spectacle des pires tragédies. Ce trait national qui m’irrite, je ne pensais guère m’en ennuyer un jour. Voici ce petit miracle accompli.

Ces rendez-vous-là semblent appartenir à un monde englouti. Un monde où personne (sauf les mysophobes) ne craignait que la respiration du passant se transforme en effluve empoisonné. Un monde où la grande cohue était célébrée en fanfare et en amandes grillées partagées.

Ces jours-ci, je pense à tous les festivals d’été, une des fiertés de Montréal, lucratives entreprises culturelles, en me demandant quel sort le coronavirus va bien leur réserver. Peut-être seront-ils annulés, même si la pandémie s’éloigne, faute de nombreux spectateurs et d’artistes ayant, réflexion faite, envie de s’y masser.

Notre innocence est mise à mal. Et peut-être les blocages psychologiques du consommateur, par ailleurs fauché, feront-ils autant de ravages à la reprise qu’une économie à terre. Pas sûr que notre premier réflexe sera de nous tomber dans les bras après coup. Sus au bisou menaçant !

Après la période de distanciation à l’imprévisible durée, il faudra pourtant réapprendre à se faire confiance, comme des chats échaudés. L’être humain est un animal social. Un jour, ses instincts grégaires balaieront ses crispations. Patience ! Autant que reconstruire l’économie, le grand défi de demain sera d’apaiser les esprits. Et puissions-nous retrouver après l’orage le goût des contacts, qui rime pour l’heure avec immense danger.

Les festivals symbolisent cet ancien monde, debout il y a trois semaines, à des années-lumière de nos mœurs d’aujourd’hui. Reste que leur situation s’applique à tous les types de rassemblements ; drapeaux en berne sur arénas vidés.

Des écrans déclassés

Prenez le Festival de Cannes, mastodonte du genre, ayant prévu de reporter ses dates printanières à la fin juin, début juillet. Hum ! On voit mal la France se relever presto de la vague qui la submerge. Et qui rêve de plonger dans les foyers de contaminations de leurs salles obscures ?

Pour l’instant, le Palais des festivals de Cannes tient lieu de centre d’accueil pour sans-abri. C’est dire le contraste de ses vocations… Le grand festival français n’a pas à craindre de se faire piquer ses films par la Mostra de Venise. Difficile d’imaginer l’Italie en lambeaux accueillir tout ce beau monde sur sa lagune, début septembre. Plus réaliste, cet horizon d’une année blanche festivalière, même à Toronto. Une pause, une année perdue.

Le pire serait l’édition cannoise numérique. De petites manifestations cinématographiques peuvent se permettre la dématérialisation. Pas lui ! Ce festival dégage une atmosphère sous Croisette ensoleillée, tissée de rencontres, de témoignages d’artistes, de stars en majesté, de projections opérées dans des conditions optimales. Et Cannes, après avoir renvoyé les productions Netflix aux ténèbres extérieures, enverrait un message fatal de démission du grand écran.

Catastrophique toutefois, l’annulation éventuelle des méga-rendez-vous de 2020 à la gloire d’un cinéma déjà sous assaut des plateformes numériques. En ces jours sombres, les géants du Web deviennent si sollicités qu’ils travaillent à réduire leur débit afin d’éviter la paralysie d’Internet. Ce crash éventuel — impossible d’en écarter complètement le scénario en situation inédite — serait le saut dans le puits. Laissez-nous ces antennes tendues vers la planète, vers l’art et vers l’autre à un clic de chaque isolement, qui aident tant de confinés à tenir le coup !

Netflix, bon prince, vole au secours des créateurs du secteur en asphyxie, avec un fonds de soutien mondial de 100 millions (dont 500 000 $ au Québec). N’empêche ! La grosse plateforme se construit un capital de sympathie lors d’une crise sanitaire qui étend son propre empire.

On regarde les dominos bouger, on cherche à prévoir à tâtons ce qui sortira de l’apoplexie virale. On se demande sur quel pied on pourra un jour danser sans craindre d’être contaminé par son valseur. On cogite sans savoir avec quels crayons se dessinera le paysage culturel de demain. Sur écran globalement virtuel, sans doute, mais qui sait ? Au retour, peut-être les gens brûleront-ils de se marcher à nouveau sur les pieds ? La mémoire est conçue pour oublier…


 
1 commentaire
  • Clermont Domingue - Abonné 28 mars 2020 18 h 34

    Démission du grand écran.

    Élégante chronique, comme d'habitude..Netflix occupe l'espace visuel et les sans-abri logent au Palais des festivals. Dur,dur pour les starlettes!