Les faits essentiels de la vie

C’est le bon vieux Rick Bass, dans sa chère vallée de la Yaak, au Montana, qui doit être content. Lui qui voyait dans les sillages gazeux des avions de ligne autant d’intolérables souillures à la surface de son ciel bleu peut maintenant contempler, comme nous, une voûte azurée aussi propre qu’un sou neuf. Dans les semaines qui ont suivi le 11 septembre 2001, j’avais remarqué que mon regard sur les avions avait changé. Je les percevais désormais, instinctivement, comme des menaces, pour ne pas dire des bombes volantes.

Mais j’aime encore mieux pas d’avion du tout que des avions perçus différemment. Je n’ai jamais vraiment cru à ce monde où on prenait l’avion comme on se mouche. Hier après-midi, tandis que les passants plus nombreux, sous le radieux soleil printanier, changeaient pratiquement de trottoir pour se saluer en toute sécurité, le ciel, au-dessus de nos têtes, pouvait à nouveau s’ouvrir sur l’infini, plutôt que de toujours nous ramener, qu’on se trouve en ville ou au fond de l’Abitibi, à ce monde fini sillonné jusqu’à la saturation par Astrojet, Whisperjet, Clipperjet, Turbo, « Québec Air, Transworld, Nord-East, Eastern, Western, pis Pan-American »…

Et puisqu’on est dans les chansons, et pour paraphraser un hit qui, avec un certain silence retrouvé — la rumeur des autoroutes a cessé de pénétrer jusqu’au cœur du bois Beckett —, est devenu, dans ma famille, quelque chose comme la trame sonore de notre pandémie : « La question que j’me pose tout l’temps / Mais où s’en allaient tous ces gens [avant] / Y avait tellement de chars partout / Le monde était rendu fou » (L’Amérique pleure, Les Cowboys fringants).

Le coronavirus, en s’attaquant à l’espèce envahissante la plus dominante de la planète, nous donne une leçon de biologie : retour à la nature. Qui serait bien aussi capable de se passer de nous que de l’ours blanc, du tigre du Bengale et de la tortue à nez de cochon.

Certains profitent du Temps ainsi Retrouvé pour tenter de franchir enfin la barre fatidique des cinquante premières pages du tome inaugural d’À la recherche du temps perdu. Bonne chance, et rappelez-vous que, passé la première insomnie et la tasse d’infusion de tilleul de matante Léonie, les choses ne peuvent qu’aller en s’améliorant…

Pour ma part, et sans vouloir me vanter, je suis plongé pour ainsi dire dans l’air du temps lui-même, puisque je me retrouve immergé jusqu’au lobe pariétal dans l’œuvre de H. D. Thoreau, en très bonne compagnie, je trouve, par les temps qui courent, avec l’homme de la simplicité volontaire et de la désobéissance civile.

L’auteur de Walden ne fut-il pas une sorte de prophète de la « distanciation physique » ? « J’avais trois chaises dans ma cabane, a-t-il écrit fameusement, une pour la solitude, deux pour l’amitié, trois pour la société. »

Il s’était installé dans cette cabane bâtie de ses mains pour « vivre consciemment, et faire face aux seuls faits essentiels de l’existence ». Maintenant que notre premier souci est d’avoir assez de nourriture et un toit sur la tête, les mesures draconiennes décrétées par le gouvernement nous obligent, en quelque sorte, à marcher dans ses traces, le papier-cul double épaisseur en moins.

Certains font grand cas du caractère prémonitoire du 1984 d’Orwell, mais notre époque s’acharne aussi à donner raison à Thoreau qui, un siècle avant, écrivait dans son immense Journal : « Les hommes sont devenus les outils de leurs outils. »

Des ouvrages disponibles en anglais, comme la colossale biographie de Laura Walls (Henry David Thoreau : A Life, The University of Chicago Press, 2017), et l’inédit posthume Wild Fruits (Norton & Company, 2000) permettent de prendre la mesure d’un penseur dont l’héritage se voit trop souvent réduit à la seule désobéissance civile.

En septembre 1846, alors qu’il vit toujours au lac Walden, Thoreau part explorer les forêts sauvages du Maine. Avec quelques amis, il grimpe alors au sommet du mont Katahdin, dans les brumes duquel l’attend la vision désolée d’un univers minéral et venteux qui paraît très bien se passer de lui. Mais tandis qu’il redescend à travers la prairie alpine inculte, Thoreau reçoit une illumination. Ce n’est pas le jardin de l’humanité qui défile sous ses pas, mais bien la texture d’un « globe jamais étrenné ». Pas une Terre Mère, mais la « Matière, vaste, terrifiante ». La nature n’a rien d’humain, mais (et voici la révélation) il en fait partie.

De retour dans sa cabane, ce puritain, dont les compatriotes croient encore en la nature divine d’Homo sapiens, transcrit fiévreusement ses notes. « Je suis frappé d’étonnement devant mon corps, cette matière à laquelle je suis lié… » « Toutes les choses matérielles sont en un sens les parentes de l’homme, et soumises aux mêmes lois » (The Maine Woods, ma traduction). Le premier écologiste moderne venait de comprendre que notre sort est lié à celui de la Terre.

5 commentaires
  • Claude Saint-Jarre - Abonné 28 mars 2020 08 h 43

    De Thoreau à Barrau

    J'ai avec mon en ce moment, sur mon bureau, un Journal de Thoreau. J'ouvre. Je cherche le 28 mars, mais le plus tard en mars que je trouve est le 23., 1856, et je lis: " Mais lorsque je me dis que les animaux les plus nobles ont ici été exterminés-le cougar, la panthère, le lynx, le glouton, le loup, l'ours, l'orignal, le cerf, le castor, le dindon, etc, etc-, j'ai l'impression irrésistible de vivre dans une région domestiquée, sinon émasculée."
    Et Aurélien Barrau, faisant la synthèse des travaux de ses amis scientistes, dans son livre: Le plus grand défi de l'histoire de l'humanité, écrit que 70% de la vie est éteinte.Et que cela ln'est pas causé par les changements climatiques, mais que ceux-ci pourraient empirer ce fait.
    Un changement de notre esprit est à faire,dans notre esprit. Et il spécifie que ce pourrait être une réinvention enthousiasmante.

  • Jean Cloutier - Inscrit 28 mars 2020 11 h 15

    Le bien-vivre simplicitaire: d'un café à l'autre...

    Merci Louis Hamelin de nous rappeler la pensée de Thoreau et soin esprit critique de la société industrialisée bostonnaise et ses environs. Il a su amener les Lumières européennes et les transcender en Amérique du Nord jusqu'au fond de nos forêts vierges du tempsennous rappelant au quotidien le bien-vivre simplicitaire.

    Henry avait des connaissances québécoises à redécouvrir que l'on peut lire dans son récit d'un séjour à Montréal, Québec et la Côte de Beaupré dans 'Un yankee au Canada'. C'est une belle critique de notre société locale non industrialisée, en 1850. "Simplify, simplify", disait-il, à tous de simplifier sa vie au minimum et se contenter de marcher seul en forêts des heures et des heures pour admirer les beautés de la nature qui nous entoure et qui nous parle, nous transcende. Et nous fait réfléchir. Rouvrons nos parcs! Thoreau ne serait pas fier des gouvernements qui ferment leurs parcs nationaux car il en a inspiré les premiers aux États-Unis d'Amérique, et l'importance de voir un arbre pour sa beauté naturelle et non pas pour le voir en un nombre de planches à couper...

  • Olympia Alberti - Inscrit 28 mars 2020 13 h 24

    Bravo le retour à Henry-David Thoreau

    Oui, intelligence de l’article. Je souhaite que les habitants de notre monde comprennent qu’il faut changer de manière de vivre! Sans quoi, lors de la prochaine pandémie, on y passera tous. Et Thoreau est un excellent exemple. Quant à moi, écrivaine, résidant en France, le confinement m’est habituel : mais quel bonheur d’être obligée à un agenda vide.. ! Merci !
    Olympia Alberti

  • Marc Bourdeau - Abonné 29 mars 2020 11 h 49

    Et les autres

    Quant à être sur la question de la lecture, je ne puis m'empêcher de noter que nos dirigeants ont bien pensé aux nourritures terrestres. Les commerces d'alimentation, d'alcool, de cannabis restent ouverts, bien sûr les pharmacies, même les quaincailleries...

    Mais on a oublié les nourritures mentales! Pourquoi ne pas donner des dérogations aux librairies, aux librairies d'occasion? Comment se fait-il qu'on aiit oublié notre vie de l'esprit? Même pour les bibliothèques avec les mêmes règlements que pour les cafés, les grandes surfaces d'alimentation. Contaminer nos esprits... pourquoi pas?

  • Robert Marcotte - Abonné 29 mars 2020 15 h 43

    Beau partage

    Salut Louis Hamelin légendaire des 3 marcheurs sur glace...