Les héritiers

À l’occasion d’une entrevue accordée à la presse suisse, le financier Paul Desmarais, deuxième du nom, signale qu’il n’aimerait pas être endetté dans un temps de crise comme celui que nous connaissons. « Je ne voudrais surtout pas, aujourd’hui, être très endetté. » Et de vite préciser qu’il ne l’est pas, comme si on en doutait. « Dans ma compagnie d’assurances au Canada, dit-il, nos ratios n’ont jamais été aussi élevés ! »

Le financier nous dit aussi qu’il prépare un tel écrasement depuis une décennie. « On prépare une crise comme celle-ci depuis dix ans : un bilan solide, du cash et un management efficace. »

Au même journal, le financier indique en fait se préoccuper bien plus de ses affaires que des effets de celles-ci sur la population. Du virus, il n’est guère question. Il s’inquiète des barrières commerciales mises en place. L’isolationnisme traditionnel des États-Unis l’emportera-t-il sur ce monde d’échanges ouverts qui n’a cessé de lui profiter ? Il se préoccupe ensuite du « déchirement sociétal auquel on est en train d’assister », lequel s’illustre, selon lui, par la polarisation entre Trump et Sanders. « Je n’ai pas le souvenir d’avoir vécu ça auparavant. » Il est vrai que, depuis quarante ans, c’est-à-dire depuis le temps où il est actif, le monde du travail n’a cessé de reculer pour répondre aux injonctions d’un marché dont des gens comme lui s’autoproclament les porte-voix.

Mais comment s’inquiéter du sort des gagne-petit lorsque, en héritier, on a eu entre les mains, de façon directe ou indirecte, les actifs des alcools de Pernod Ricard, les chaussures de sport d’Adidas, les produits d’hygiène de Silhouette, les salamis d’Orior, les certificats de SGS, le ciment de LafargeHolcim, le pétrole de Total, les minéraux d’Imerys, les journaux de Gesca, les services financiers de Power Corporation et j’en passe ?

Paul Desmarais senior, premier du nom, savait placer ses pions. Après avoir soutenu plusieurs premiers ministres canadiens, il avait contribué à dresser le décor électoral où allait se jouer, en France, l’élection de Nicolas Sarkozy à la présidence. Sarkozy a reconnu plus d’une fois ce qu’il lui devait. « Si je suis aujourd’hui président, je le dois en partie aux conseils, à l’amitié et à la fidélité de Paul Desmarais », lequel avait bâti une stratégie pour lui, dira-t-il aussi.

Ces derniers jours, Carla Bruni, l’épouse de Sarkozy, rappelait en public, lors d’un chic gala, à quel point tout son beau monde n’avait que faire de la crise du coronavirus. Sous les flashs des médias, elle embrassait à la ronde, en simulant de lourdes quintes de toux. « On est de la vieille génération », disait-elle. « On n’a peur de rien. On n’est pas féministes. On ne craint pas le coronavirus. » On survole le menu fretin, autrement dit.

Quels liens le féminisme entretient-il avec le coronavirus ? Mystère et boule de gomme. Mais on voit de mieux en mieux que la mise en quarantaine est un privilège pour ceux qui ont les moyens et une angoisse pour ceux qui n’ont rien. Au Canada comme ailleurs, cette crise révèle que les gens vivent d’un chèque de paie à l’autre. Quand ils en ont un.

Mais quand la misère s’abat sur eux comme maintenant, il s’en trouve pour les accuser d’avoir chanté tout l’été, comme la cigale de la fable. Mais est-ce bien leur faute s’ils n’ont pas préparé une crise pareille « depuis dix ans », comme tous les Desmarais de la terre ?

Il se trouve plus que jamais quantité de petits malins enclins à répéter qu’il suffisait à chacun, en prévision de la crise, d’avoir mis de l’argent de côté. En faisant appel à la seule volonté individuelle, ils ignorent volontiers les empêchements structuraux venus du monde social. Tous ces Pierre-Yves McSween ressemblent assez en cela au grand patron français de la publicité Jacques Séguéla qui, pour soutenir son ami Sarkozy, allait jusqu’à dire que « même si on est clochard, on peut arriver à mettre 1500 euros de côté ».

La métaphore de la guerre, en ces temps de crise sanitaire, est bien populaire. Or nous ne sommes pas en guerre. C’est même à l’évidence le contraire : tout le monde est invité à ne pas s’activer afin que ce malheur puisse s’écraser. Une guerre sociale en revanche n’en continue pas moins d’exister.

On le voit lorsque le premier ministre François Legault négocie au rabais les conventions collectives échues des 200 000 travailleurs du réseau de la santé, à l’heure où, pourtant, on a plus que jamais besoin d’eux. Tenté de gouverner sans jamais consulter, le premier ministre voudrait limiter les hausses salariales à l’inflation et reporter, à coup de décrets, les discussions dans trois ans. Il y a quelques semaines encore, il disait pourtant qu’il fallait améliorer les conditions des employés de la santé tout en se félicitant d’avoir engrangé des milliards.

Cette guerre contre les travailleurs ordinaires, Warren Buffett l’avait bien résumée. Ce milliardaire avait expliqué qu’« il existe bien une guerre entre les classes sociales ». Mais c’est sa classe, disait-il, « la classe des riches qui fait la guerre, et nous la gagnons ». Dans ce cadre de pensée mondialisé, les services sociaux et de santé ont sans cesse été sabrés, ce qui a permis à des financiers d’engranger des surplus mirobolants et à des gouvernements héritiers de leur lignée de négocier des conditions au rabais pour leurs employés.

Chacun sait bien aujourd’hui qu’il n’y a pas qu’au royaume du Danemark d’Hamlet qu’on est aveuglé face au mirage du pouvoir de l’argent. Mais quand Shakespeare fait tenir à Hamlet un miroir afin d’instruire le Danemark de ce qui est pourri en ce bas monde, on voit que cela ne sert à rien, à moins de trouver d’abord un moyen de persuader les Danois eux-mêmes de considérer la nécessité d’une réflexion collective. À l’heure d’un choc viral qui se répercute sous nos yeux, rarement avons-nous eu l’occasion d’observer avec autant d’acuité les effets de ce que l’on occulte et laisse pourrir depuis trop longtemps.

51 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 23 mars 2020 04 h 08

    «Qu'ils mangent de la brioche» Marie Antoinette

    Pendant que la maison brule, tout ce que les maitres de ce monde pensent, c'est comment profiter de la crise pour faire encore plus de l'argent. Au lieu d'avoir honte d'accaparer les biens de la terre, en laissant des êtres humains sans les nécessités de base, comme un logement et quelque chose à manger, les affairistes se félicitent d'avoir mis de l'argent de côté. Ils oublient que pour mettre de l'argent de côté, il faut en avoir suffisamment pour subvenir à ses besoins pour commencer. Quand on n'a rien, on ne peut mettre rien de côté.
    Au lieu de réfléchir sur l'état de leur excès pendant cette crise dévastatrice surtout sur ceux et celles qui n'ont rien, les maitres du monde démontrent encore une autre fois leur manque d'empathie pour les moins nantis.

    • Louise Collette - Abonnée 23 mars 2020 09 h 14

      Mais qui sait, ils ont beau être bien nantis, riches, voire même richissimes, ils ne sont pas à l'épreuve de la maladie.

      Et Albert de Monacco a attrappé le virus, un prince après tout, pas du menu fretin.

      Elle pourrait tomber de haut la madame à moins que...le virus n'en veuille pas.

    • Christian Montmarquette - Abonné 23 mars 2020 10 h 11

      @ Nadia Alexan,

      J'ai toujours été frappé par le fait que les péquistes critiquaient les Desmarais parce qu'ils étaient fédéralistes et non parce qu'ils étaient milliardaires. Il faut dire qu'ils sont devenus assez mal placés pour le faire, eux, qui avaient accueillis Pierre Karl Péladeau comme un véritable messie.

    • Christian Montmarquette - Abonné 23 mars 2020 10 h 35

      @ Louise Collette,

      "Ils ont beau être bien nantis, riches, voire même richissimes, ils ne sont pas à l'épreuve de la maladie."- Louise Collette

      Si cette assertion est vraie. On peut cependant se douter que ce ne seront certainement pas les Paul Desmarais et Pierre Karl Péladeau de ce monde qui retrouveront sur les listes d'attentes de médecins, de chambres d'hôpitaux et de respirateurs artificiels s'ils viennent à tomber malades.

    • Charles-Étienne Gill - Abonné 24 mars 2020 15 h 32

      Monsieur Montmarquette,

      Vous auriez eu avantage à lire Philpot, Dubuc (de l'Aut'Journal) ou Richard Le Hir sur Vigile qui ont expliqué bien mieux que je ne pourrai jamais le faire, avec des enquêtes approfondies combien, en attaquant le Québec et son État, Desmarais allait précisément pouvoir tirer, comme le prédateur qu'il est, les actifs de notre social-démocratie. Il y a des analyses comme celle de Pomerleau ou René-Marcel Sauvé qui expliquent, par une clarification des enjeux géopolitiques, l'importance des états nations auxquels les Desmarais s'attaquaient (et Power le fait encore). Bref, il y une alliance dans le Canda impérialiste néolibéral de la Barrick Gold et Power Corporation.

      Pourquoi les indépendantistes désirent-ils un Québec indépendant? Parce qu'agir par soi, en économie, en politique et en culture, permet de résister à la volonté des autres et de créer des institutions pour sa propre population. Ainsi, même Bernard Landry, dans l'un de ses budgets, faisait un aparté pour expliquer ses mesures pour les bourses de maitrise et de doctorat en soulignant l'importante contribution de nos chercheurs.

      Un nombre important d'institutions est issu des péquistes, à commencer par le réseau des CPE, dans la mesure ou la population québécoise veut encore moins une révolution socialiste que l'indépendance, les mesures «de droite» des péquistes avaient pour effet de donner collectivement plus de pouvoirs au Québécois, ainsi les mesures de Landry dans les jeux vidéos on pavé la voie pour les investissements actuels en intelligence artificielle. Les réductions d'impôts péquistes favorisaient aussi la classe moyenne tout comme l'investissement de la CDPQ dans Vidéotron.

      La restructuration chez Quebecor qui a été un conflit majeur a mine de rien sauvé l'entreprise, alors qu'on a pompé notre argent chez Capital médias... les profits de Videotron, eux, allaient dans notre bas de laine...

  • Clermont Domingue - Abonné 23 mars 2020 06 h 30

    Ni réflexion, ni collectif.....

    Réfléchir présuppose une aptitude mentale, une capacité d'analyse et la maîtrise de concepts .Celui qui distingue mal causes et conséquences ne peut pas aller loin dans la réflexion.Un bon apprentissage de la langue est une condition de la réflexion,mais cela exige du temps et des efforts.Nos compatriotes sont-ils prêts à prendre du temps et à consentir les efforts nécessaires, avalés qu'ils sont par le tourbillon de la vie? On voudrait des dirigeants réfléchis et compétents, mais les électeurs choisissent des gens qui leur ressemblent.Se peut-il que la démocratie soit sur son déclin?

    Quant au collectif,on le retrouve surtout dans les stades ou les salles de spectacles. Ce n'est pas là qu'on réfléchit le plus.

    La pause du covid-19 initiera-t-elle la réflexion que vous appelez? Je le souhaite de tout coeur.La crise passée, il faudra nous réunir et partager,

    • Jean Duchesneau - Abonné 23 mars 2020 17 h 30

      À lire et relire "La démocratie est-elle soluble dans l'incompétence" d'Élizabeth Vallet dans l'édition du 21 mars. Cette métaphore est géniale. Puissante même !

      Toutefois, je trouve que vous faites une généralisation abusive quand vous affirmez : "On voudrait des dirigeants réfléchis et compétents, mais les électeurs choisissent des gens qui leur ressemblent."

      Les électeurs choisissent les dirigeants qu'ils croient capables de répondre à leurs préoccupations. Nous vivons une période de transition entre deux époques. Par exemple la crise climatique exige d'importants changements dans la production et la consommation des énergies fossiles. C'est par résistance au changement et par peur de perdre son job ou l'espoir de le retrouver que les gens votent pour de beaux parleurs qui leurs font croire qu'ils satisferont leurs rêves . De toutes les époques, les porteurs de mauvaises nouvelles se font lyncher.

  • André Savard - Abonné 23 mars 2020 07 h 03

    La baisse du pouvoir d'achat

    Si monsieur Nadeau fait un juste portrait de monsieur Desmarais, il n'en occulte pas moins une leçon importante. En plaidant pour plus d'argent dans la poche du monde ordinaire, il oublie que la Terre ne peut pas s'accommoder de notre pouvoir d'achat actuel. Fatalement il faudra moins consommer et cela se répercutera par une baisse de pouvoir d'achat de l'ensemble de la population. C'est l'énergie abondante et le mythe de la croissance infinie qui garantissent le rythme de vie du peuple ordinaire aujourd'hui. Dans l'optique de la gauche, la guerre sociale devait mener à une meilleure répartition des revenus, un acrroissement de la richesse pour tous et la fin de la négociation des salaires au rabais. Cela ne peut se faire que dans un monde qui produit de plus en plus de gaz à effet de serres. Or, il nous faut réduire nos émissions de gaz à effet de serres, ce qui implique une diminution de l'économie. L'univers contraint que provoque cette pandémie en annonce un autre auquel on ne pourra échapper.

    • Sylvain Lévesque - Abonné 23 mars 2020 12 h 07

      Bonjour M.Savard,
      Je trouve que le chroniqueur n'occulte rien du tout. Si on s'inquiète sérieusement du siphonnage des ressources limitées de notre environnement, ça presse qu'on cible les "hyper-consommateurs" que sont les richards de la planète, plutôt que solliciter le sacrifice du "monde ordinaire". Non seulement les grandes fortunes consomment incommensurablement plus que les gens ordinaires, en plus ils initient la cadence pour l'appétit de consommation du reste du peuple. Les "power houses", les voitures immenses, les voyages à répétition dans des contrées de plus en plus "exotiques" et exclusives, d'où croyez-vous que ça vient ?

  • Françoise Labelle - Abonnée 23 mars 2020 07 h 50

    Mme Bruni et nous

    Quelqu'un lui a dit que nos vies ne valent pas grand-chose et qu'elle peut faire la matamore avec la vie des autres.
    Son respirateur attitré l'attend dans sa clinique privée; et de nos chagrins elle s'en fait des manteaux.
    Point besoin de féminisme; pour elle, le bonheur est à portée de main.
    Alors on tend la main et on se retrouve fou (sic !).

  • Dominique Boucher - Abonné 23 mars 2020 08 h 17

    Pendant ce temps...

    Aux États-Unis:
    «Dimanche, les républicains du Sénat n'ont pas réussi à imposer un plan de relance de 1,8 trillions de dollars contre les coronavirus que les législateurs démocrates, les dirigeants syndicaux et les groupes de défense progressistes ont condamné comme un plan de sauvetage massif pour les entreprises américaines qui n'aurait pas fait grand-chose pour répondre aux besoins économiques et médicaux urgents des gens ordinaires»

    https://www.commondreams.org/news/2020/03/23/demands-workers-first-stimulus-grow-senate-gop-fails-ram-through-500-billion

    Au Canada:
    «Le gouvernement Trudeau mène une consultation publique en ligne de 30 jours sur un projet de règlement qui permettra d’“exclure” les forages d’exploration pétrolière et gazière d’une évaluation environnementale.»

    https://www.ledevoir.com/societe/environnement/575559/le-gouvernement-trudeau-veut-accelerer-les-forages-petroliers-en-mer