Faire l’école à la maison

Vous n’aviez peut-être jamais songé à tenter l’école à la maison, mais la situation actuelle vous fournit une belle occasion d’y goûter un peu.Comme vous prenez l’éducation de votre enfant au sérieux, vous vous appuierez pour cela sur une riche et claire idée de curriculum.

Inspiré par Paul H. Hirst, vous voulez donc lui faire parcourir le plus vaste éventail possible des différentes manières par lesquelles les êtres humains comprennent le monde et eux-mêmes — ce qu’il a appelé des « formes de savoir ». Ces manières sont : les sciences naturelles, les sciences humaines, l’histoire, la religion, les mathématiques, la littérature et les beaux-arts, la morale ainsi que la philosophie.

Vous avez décidé de profiter des événements en cours pour mettre l’accent sur la pensée critique. Qu’étudiera votre adolescente ? Tentons quelques réponses.

Les sciences naturelles Elle sait ce que sont les virus et comment fonctionnent les vaccins. Mais de nombreuses idées fumeuses circulent en ce moment prétendant immuniser contre le coronavirus ou guérir les malades. L’occasion est trop belle pour ne pas examiner et critiquer les idées des gens qui refusent les vaccins. D’où viennent ces idées ? Que disent ces gens ? Pourquoi est-ce dangereux ? Quels arguments employer pour réfuter leurs idées ? On orientera notre élève vers un article publié dans The Lancet en 1998 rédigé par Andrew Wakefield et al. et vers le scandale qui s’ensuivit : l’étude du gastro-entérologue, qui établissait un lien direct entre le vaccin contre la rougeole, les oreillons et la rubéole et l’apparition de l’autisme chez les enfants, a semé la panique, mais n’a pourtant jamais été corroborée scientifiquement.

Les sciences humaines Une bataille serait engagée entre l’Allemagne et les États-Unis pour s’assurer l’exclusivité d’un vaccin contre le coronavirus. Quels arguments (économiques ou autres) peut-on utiliser pour le brevetage de vaccins ? Contre ce même brevetage ? Quelle est votre position ? À ce sujet, on rapporte souvent que le Dr Jonas Salk, inventeur du vaccin contre la poliomyélite, aurait renoncé à le faire breveter en arguant que personne ne penserait « à faire breveter le soleil ». Quel crédit accordez-vous à cette anecdote ?

L’histoire Comme elle est utile, l’histoire, pour comprendre le présent ! Invitez cette semaine votre élève à revenir sur l’épisode de la grippe espagnole de 1918. Comment ce qui n’était au printemps qu’une maladie plutôt bénigne, une fièvre de trois jours, comme on disait, s’est-elle aggravée et répandue jusqu’à faire, possiblement, 50 millions de morts ? Indice : on était alors à la fin d’une guerre mondiale. Qu’est-ce que cela implique ? Autre chose ?

La religion À la télévision, l’autre soir, le télévangéliste américain Kenneth Copeland, membre du mouvement charismatique, prétendait, avec des gestes théâtraux de ses mains, pouvoir guérir des gens atteints du coronavirus. Il leur suffisait pour cela de toucher ses mains à travers l’écran tout en prononçant quelques phrases. Commentez. Le théologien irakien Hadi al-Modarressi assurait il y a peu de temps que le coronavirus était une punition d’Allah contre les Chinois. C’était juste avant d’être lui-même infecté par le virus… Commentez.

Les mathématiques Le terrifiant calcul. Rappelez à votre ado ce qu’est une progression géométrique où la constante est 2 : 1, 2, 4, 8, 16, 32, 64, 128, 256… Demandez-lui ensuite de calculer ce que donnerait une telle progression du nombre de personnes infectées si — un gros si — ce nombre doublait tous les, disons, trois jours. Concluez. Beaucoup de données qui nous sont présentées sont exprimées en termes de probabilités. Par exemple, X % des personnes infectées entre tel et tel âge développeront la maladie. Comment décider de la valeur à leur attribuer ? Qu’a-t-on compté ? Comment ? Êtes-vous inquiet ?

La morale Les politiques publiques déploient en ce moment des mesures de toutes sortes qui doivent prendre en compte des principes éthiques. Les problèmes sont parfois bien difficiles et demandent, par exemple, de concilier libertés individuelles et contraintes collectives ; ou encore de décider de l’allocation des ressources en des heures où elles sont ou seront rares. L’histoire (encore !) nous apprend que de tels événements sont aussi l’occasion d’une forte recrudescence de pensées et de comportements racistes. La peste noire du Moyen Âge a ainsi été l’occasion d’une résurgence de l’antisémitisme et des pogroms. Comment des politiques publiques peuvent-elles, en ce moment, lutter contre le toujours possible retour du racisme ?

La littérature et les beaux-arts L’occasion est trop belle pour ne pas rappeler qui était Albert Camus et inviter à lire La peste. Je suggère de demander d’y relever des citations s’appliquant à la situation actuelle et de justifier ses choix. Un exemple ? « Beaucoup, cependant, espéraient toujours que l’épidémie allait s’arrêter et qu’ils seraient épargnés avec leur famille. En conséquence, ils ne se sentaient encore obligés à rien. » On pourra ensuite discuter de la question : que peut-on apprendre de la littérature et comment ? Et donner des arguments pour justifier qu’elle et les arts sont une importante composante du curriculum.

Philosophie On garde le meilleur pour la fin. Vous racontez l’histoire de Socrate et expliquez son projet, selon ce qu’en a dit Platon : à partir de cas particuliers, cherchez à produire une définition d’un concept. Vous suggérez ensuite de faire l’exercice avec le concept de confiance. On partira de cas (ils sont innombrables, quotidiennement) où on fait, ou non, confiance. On tentera ensuite une définition, en donnant des conditions nécessaires et suffisantes de la confiance. Une piste ? Essayez la compétence et l’honnêteté comme conditions nécessaires et suffisantes… Dans la crise actuelle, devant les médias, le gouvernement, les experts, peut-on, selon cette définition, faire confiance ? À quelles conditions ? Dans quelle mesure ? Bonne étude. Bonne quarantaine.

10 commentaires
  • Michel Laforge - Abonné 21 mars 2020 09 h 00

    Étude de population

    Il y a tout un pan du programme de la quatrième secondaire qui s'appelle écologie. Malheureusement, le ministère de l'éducation n'évalue plus cette section pour l'obtention du diplôme d'étude secondaire. C'est peu dire comment le ministère, ou le gouvernement considère l’importance de l’écologie.

    Une sous section se nomme étude de population. Comment évalue-t-on une population. Quels sont les facteurs qui modifient une population : abiotique ou biotique. Les relations entre espèces : prédation, parasitisme, commensalisme, symbiotique… Les graphiques de l’évolution d’une population dans le temps. Pourquoi veut-on aplatir la courbe, par exemple.

    Et il y a aussi toutes les discussions possibles qui concernent le vivant. Un virus est-il un être vivant? Comment définit-on la vie?

    Ces études de population ne peuvent faire autrement que faire prendre conscience de notre relation avec l’environnement. Aujourd’hui 25000 personnes mourront de faim selon l’organisation mondiale de la santé.

    C’est ici, que l’apport philosophique est fondamental et essentiel.

  • Cyril Dionne - Abonné 21 mars 2020 09 h 17

    Bravo!

    Bravo pour cette chronique. Vous m'enlevez les mots de la bouche et je n'ai plus rien à dire. C'est rare. Lol

    Ceci dit, je ne peux m’en empêcher. Il faudrait se rappeler que la moyenne du quotient intellectuel d’une société se retrouve dans les 90 – 110 et ceux-ci auront une grande difficulté à comprendre la portée magistrale de vos questions. En fait, plus de 75% des gens et des élèves sont de ce niveau ou plus bas.

    Enfin, dans votre section des sciences naturelles, vous affleurez l’idée que certains gens refusent les vaccins. La question de l’heure pour nos anti-vaccinations, vont-ils accepter de se faire vacciner si on trouve la réponse au COVID-19? Comment leur expliquer que ce n’est pas seulement pour leur protection et celle de leur entourage, mais de toute la société? Et encore, on revient au fait que la plupart des gens on un quotient intellectuel de moins de 100.

  • Lucien Cimon - Abonné 21 mars 2020 09 h 17

    C'est très beau.
    Mais je pense à la mère monoparentale qui n'a pas son diplôme du secondaire et qui travaille comme caissière chez walmart...
    Que peut-on exiger d'elle?

    • Marc Therrien - Abonné 21 mars 2020 16 h 10

      Qu'elle continue simplement de participer indirectement au sauvetage de vies par ceux qui ont les moyens de rester confinés à la maison en leur permettant de répondre à leur préoccupation première de satisfaire leurs besoins primaires de se nourrir et de rester propres.

      Marc Therrien

  • Gilbert Talbot - Abonné 21 mars 2020 10 h 51

    Merci pour votre aide à la maison.

    Très bonnes suggestions que je vais transmettre à mes petits-enfants, mais il aurait fallu aussi des références pour les plus jeunes du primaire. La semaine prochaine peut-être?

  • Marc Therrien - Abonné 21 mars 2020 11 h 34

    Et un doctorat ès perspectivisme


    Ouais, définitivement, il y a une thèse de doctorat interdisciplinaire à faire avec cette pandémie. On pourrait ajouter la psychologie sociale à votre curriculum en parlant de l’apprentissage social et chercher à déterminer quand est-ce qu’on change son comportement simplement en écoutant (obéissant) les consignes ou instructions d’une autorité ou plutôt en imitant les autres qu’on observe. Et pensant avec Albert Bandura qu’« heureusement, la plupart des comportements humains sont appris par l'observation au moyen de la modélisation d'autres sujets », chercher à identifier les limites de l’apprentissage par imitation qui peuvent être atteintes et nuire à la cause présente.

    Marc Therrien