Le télétravail à l'heure du coronavirus

L’idée de rencontrer des humains en personne est devenue insoutenable, tellement est grande la peur de contracter une infection : ainsi, les gens en sont réduits à se terrer chez eux et ils ne communiquent que par écran interposé.

En forçant un peu, cette scène ressemble à ce qui est en train d’arriver ici, en 2020. Mais dans les faits, elle est tirée du roman Face aux feux du soleil (Naked Sun), écrit par le prolifique auteur Isaac Asimov… en 1953 !­

Eh oui, ce n’est pas nouveau. Une des différences entre fiction et réalité, c’est que dans le livre d’Asimov, ce sont des robots qui vaquent aux tâches quotidiennes et qui veillent aux soins des habitants de leur planète, appelée Solaria. Sans oublier que ces gens peuvent se « voir » par des projections holographiques.

Nous n’en sommes pas encore là, Dieu merci. Pire, le télétravail, qu’on évoque depuis des décennies, en est encore à ses balbutiements, pas tellement en raison des contraintes technologiques, mais plutôt en raison de l’indifférence, voire de la méfiance des dirigeants qui n’y adhèrent pas… ou n’y adhéraient pas.

Parce que lorsque surgit une crise de santé publique pendant laquelle les gouvernements implorent les citoyens de demeurer chez eux tant qu’ils le peuvent, on est en droit de se demander pourquoi il faut trop souvent improviser pour faire aujourd’hui du travail à distance une option valable et efficace.

Au moins, le gouvernement fédéral a réagi mercredi en annonçant une aide temporaire, appelée Allocation de soins d’urgence, pour les travailleurs et travailleuses qui sont privés de travail et obligés d’une façon ou d’une autre de demeurer chez eux alors qu’ils n’ont pas droit à l’assurance-emploi ou à des congés de maladie.

Mais on attend encore des mesures concrètes de Québec ou d’Ottawa, en parallèle, pour justement encadrer et soutenir le développement du travail à distance.

« Pour le télétravail, il y aura un avant et un après-COVID-19. Je suis convaincu que nous vivons actuellement un réel changement de paradigme », dit Alain Lavoie.

Il s’y connaît en technologie tout comme en management. Il préside Irosoft, une PME d’une quarantaine d’employés active en TIC (technologies de l’information et des communications), spécialisée en gestion numérique de l’information. Il est également responsable du comité des affaires publiques de l’Association québécoise des technologies (AQT), et chapeaute le comité TIC de la Fédération québécoise des chambres de commerce (FCCQ). Entre autres.

Autrement dit, il a les deux mains dedans. Et il prêche par l’exemple : la plupart de ses employés travaillent maintenant de chez eux.

On devine évidemment que les entreprises technologiques sont à la fois plus rompues au télétravail et mieux outillées pour celui-ci. Mais le principe vaut pour toute organisation qui n’exige pas de présence physique, comme sur une chaîne de montage ou un restaurant : toute entreprise de services privée ou publique, avec travail de bureau, devrait pouvoir y recourir.

Pourtant, ce n’est pas encore le cas. « Pour les employeurs, il y a toujours ce préjugé d’une perte de productivité, ou pire de se faire voler des heures par des employés malveillants non supervisés, dit Alain Lavoie. Mais c’est ici qu’intervient le lien de confiance que vous êtes censé avoir bâti dans votre organisation. Si vous ne pouvez pas vous y fier à l’extérieur, il se peut malheureusement que ce soit la preuve que vous n’y êtes pas davantage parvenu à l’intérieur. »

Et il ne faut pas nécessairement un arsenal technologique coûteux pour être convenablement équipé.

Pour les visioconférences, par exemple, les outils sont facilement accessibles. Microsoft offre l’application Teams (alias Skype) dans sa suite Office. Cisco vient de faire savoir que la demande pour son service Webex atteint des records, tout comme pour celui de son concurrent Zoom.

L’offre québécoise n’est pas en reste.

Un exemple parmi d’autres : Devolution, de Lachenaie, à l’est de Montréal, a mis au point un logiciel (Remote Desktop Manager) qui permet de se brancher à distance, où que ce soit, sur son ordinateur de bureau et ainsi pouvoir travailler comme si on était sur place.

« Oui, pour bien des organisations, il y a toujours des préoccupations de sécurité tout à fait légitimes », reconnaît Alain Lavoie, qui évoque la personne qui travaille à domicile, qui utilise l’ordinateur de l’ado accro aux jeux vidéo… ordinateur possiblement infecté par quelque virus, qui ne demande qu’à se répandre dans le serveur de toute l’entreprise de ladite personne !

« Ça se gère. De là les protocoles de sécurité », poursuit-il, en ajoutant que même de l’interne, les virus peuvent causer des dommages.

Mise en garde : le télétravail n’est pas une totale panacée. Entre autres, si personne ne se rencontre, on risque de rater les inspirations qui naissent des discussions face à face, le non verbal, les rencontres autour du café et le plaisir d’échanger directement avec les collègues…

Aux grands mots, les grands remèdes. Et tout indique que le télétravail est maintenant là pour de bon.

« Nous étions en état de pénurie de travailleurs et nous risquons d’y revenir tôt ou tard, dit Alain Lavoie. Or, la possibilité de travailler à distance était déjà un argument de recrutement. À terme, elle va le devenir encore davantage. C’est dans l’air. Et les employeurs qui vont le réaliser auront un avantage. »

Pour le reste, croisons-nous les doigts, ah oui, tout en nous lavant souvent les mains…

3 commentaires
  • Jean Lacoursière - Abonné 20 mars 2020 07 h 23

    « Aux grands mots, les grands remèdes » ? (Antépénultième paragraphe.)

    « Aux grands MAUX, les grands remèdes. »

  • Jacques Patenaude - Abonné 20 mars 2020 09 h 27

    Une dimension négligée

    Un emploi n'est pas qu'une façon de gagner sa vie, c'est aussi un lieu de socialisation et d'intégration dans la société. Si le télétravail se répand largement il faudra penser à cet aspect de socialisation. Les gens que je connais qui ont fait du télétravai ont tous vécu ce problème d'isolement social.

  • Jean Richard - Abonné 20 mars 2020 10 h 58

    Et si ?

    La crise sanitaire que nous traversons vient exciter les adeptes du télétravail. On découvre que dans certains cas, ça peut fonctionner et avoir des effets bénéfiques, comme éviter le chômage et même à la limite, ralentir la paralysie de l'économie.
    Or si la crise actuelle devait durer, ce qui est de plus en plus plausible, il se pourrait qu'au lendemain du dernier jour de confinement, les gens éprouvent un vif besoin de sortir de l'isolement, isolement qui peut aller jusqu'à menacer leur santé mentale. Le télétravail sera alors perçu comme un médicament administré en période d'épidémie ou de pandémie. Les médicaments sont associés à la maladie et on préfère la santé. C'est toujours avec soulagement que l'on reprend vie et que le petit pot de médicament est enfin vide.
    Remontons de quelques années, à l'époque de la femme au foyer, celle qui passait la journée enfermée devant son poêle, sa machine à laver, sa planche à repasser ou le comptoir de sa cuisine. Au mieux, elles avaient comme sortie le bingo du mardi soir et la messe du dimanche matin. La femme au foyer en a eu marre et s'est battue pour sortir de sa cuisine et participer à la vie économique et sociale à l'extérieur de sa maison.
    Le nouveau travailleur au foyer, celui qui pourrait passer 24, 48, 72 heures sans mettre le nez dehors, pourrait finir par ressembler à la femme au foyer des années 50, quand la technologie a facilité leur vie mais n'a fait que libérer plus de temps consacré à l'ennui. Le travailleur au foyer subira tôt ou tard les effets pervers de l'isolement, même s'il a l'impression de participer à la vie économique.
    Une vieille chanson de Félix Leclerc pourrait sonner à nos oreilles :
    « Sors-moi donc Albert,
    Sors-moi de la maison... »