Les failles

Il y a une faille dans la porte arrière, chez moi. C’est une vieille porte en bois qui ne ferme plus tout à fait. Les jours où il y a du soleil, la lumière entre par l’embrasure. Je n’avais jamais remarqué le filet de lumière projeté sur le plancher. Je savais seulement que l’air froid s’infiltre, l’hiver, au point où l’on sent le courant d’air. Mais lorsqu’on passe soudain plus de temps à la maison, le silence s’installe, permet la contemplation. Tout cela étant bien sûr conditionnel au privilège d’être bien chez soi, ce qui, évidemment, n’est pas à la portée de tous en ce temps de confinement.

J’ai vu passer, comme bien d’autres, la vignette relayée par SOS Violence conjugale soulignant l’un des risques invisibles de l’isolement : « Il est déconseillé de sortir. Il n’est pas interdit de fuir », lisait-on. Rester à la maison est un péril lorsque cela accroît l’exposition à la violence. La maison, le foyer, n’est pas toujours un lieu de tranquillité et de recueillement ; surtout quand l’on sait par ailleurs que beaucoup de familles habitent des logements inadéquats, décrépits, trop petits et trop chers, qu’il sera désormais encore plus difficile de payer. À Montréal, une proportion alarmante de ménages locataires consacrent plus de la moitié de leur revenu au loyer. Ce sont souvent les mêmes gens qui désormais risquent de perdre leur emploi, ou d’être encouragés à prendre un congé sans salaire.

Il y a là un paradoxe : la distanciation sociale doit être envisagée comme un geste de solidarité. Il s’agit en somme de concevoir la solidarité à l’envers, l’isolement étant un sacrifice pour la collectivité, quitte à envisager autrement les formes d’entraide et de socialité. À ce chapitre, les citoyens font déjà preuve d’une créativité remarquable, de l’offre de cours de musique en ligne aux services de livraison à domicile de courses ou de repas. Mais on constate aussi qu’il est difficile de s’isoler de façon exemplaire lorsqu’on dépend d’un travail au point d’espérer pouvoir l’accomplir sans interruption, même pour des raisons sanitaires et même s’il s’agit d’un travail harassant, mal payé. Lorsque l’argent manque déjà, bien sûr qu’on étire l’élastique de l’isolement. On travaille, « même si » on fait appel à une gardienne, même si ce n’est pas idéal. On se voit confronté à des choix déchirants, entre le respect des meilleures pratiques de prévention et l’angoisse de la survie. Oui, il y a une violence certaine dans le fait d’être empêché de travailler — pour d’excellentes raisons — sans être soulagé du fardeau financier de la vie quotidienne. On touche ici aux limites de l’isolement comme forme de solidarité.

Et évidemment, on ne peut pas compter sur l’empathie spontanée et volontaire de tous. La semaine dernière, la Corporation des propriétaires immobiliers du Québec (CORPIQ), dans un communiqué, mettait en garde contre les locataires qui subissent une perte de revenu « ou qui prétendent faussement une telle chose » et qui pourraient demander un report du loyer. Elle encourageait les propriétaires à exercer leurs recours malgré tout, puisque l’indulgence pourrait « dégénérer rapidement en une perte de contrôle. » La CORPIQ a fini par reformuler ses recommandations, pour en appeler plutôt à faire preuve de prudence « tant que le gouvernement n’aura pas offert de garantie aux propriétaires qui ne seront pas payés. » Mais à l’évidence, on a ici affaire à des gens de cœur.

En ces temps étranges, les clivages sociaux et les failles de la solidarité apparaissent encore plus clairement, un peu à la manière du faisceau de lumière projeté sur le plancher de ma cuisine. Ces failles sont toujours là, ne soyons pas dupes, et elles sont toujours intolérables. Mais la précarité ordinaire, celle qui se vit tout le temps, semble exacerbée. On porte attention à ceux et celles qui sont à une, deux paies du bout du rouleau ; on découvre l’extrême volatilité d’un revenu, même confortable, qui dépend de contrats aussitôt résiliés, et qui ne donne droit à aucun dédommagement. L’économie des travailleurs autonomes et temporaires, des artistes, des employés de service est un château de cartes. On découvre stupéfait la fragilité d’une économie fondée sur la mise en compétition perpétuelle des travailleurs et une redistribution minimale. Et alors que tout s’effrite, la solidarité sociale n’apparaît plus comme un luxe.

Au moment de l’annonce du plan d’urgence du gouvernement fédéral mercredi, on notait à la radio qu’il était étrange de voir le ministre Bill Morneau penser « contre l’économie » en priorisant la sécurité du revenu des familles, des travailleurs et des personnes vulnérables ; suggérant par là ce qu’on n’ose jamais admettre, soit qu’en temps normal, la gestion de l’économie ne fait pas grand cas des défaillances évidentes de la solidarité. Ce sont des failles normales, admises, naturelles, qu’on ne voit même plus. Si elles sont aujourd’hui érigées au rang de priorités, c’est parce qu’on décrète admissibles et légitimes les raisons pour lesquelles les gens ne peuvent plus gagner leur vie. Et soudain, c’est l’affaire de tous, ce n’est plus une affaire de choix et de discipline individuelle. C’est sans doute pour le mieux, mais il y a une sombre ironie dans le fait d’attendre une crise de cette ampleur pour considérer enfin ceux et celles qui, déjà, vont de jour en jour d’une crise à l’autre.

À voir en vidéo