Je le sais pas!

La mécanique sociale  est enrayée.  Et nous sommes stupéfaits  de constater  que nous  ne savons plus comment  les choses fonctionnent.
Jacques Nadeau Le Devoir La mécanique sociale est enrayée. Et nous sommes stupéfaits de constater que nous ne savons plus comment les choses fonctionnent.

Intérieur jour, à l’épicerie, devant les tablettes soviétiques de « faim du monde »

— Mais pourquoi il n’y a plus de papier de toilette, maman ? Les gens chient de peur ?

— Oui. Ça les rassure. Et ils manquent un peu d’imagination. Mes grands-parents utilisaient de la « gâzette » dans leurs bécosses. Une chance que Le Devoir imprime encore. C’est écolo finalement. À la limite, tu sais, on a tes vieilles couches de coton que j’utilise encore comme chiffons. C’est inusable, même après 16 ans !

— C’est sketch ! Une chance qu’ils se sont pas garrochés sur les cocos de Pâques.

— On va en acheter tout de suite. On sait jamais, il pourrait y avoir de la spéculation.

— Cool ! Je vais en revendre sur Instagram.

— Je t’interdis d’utiliser la religion et la peur pour faire de l’argent. On a assez de Trump et de ses prières.

 
 
Intérieur jour, dans l’auto

 

— Et mamie, elle revient quand ? Elle doit capoter en Espagne !

— Eh bien, curieusement, on dirait que son pic d’anxiété a été atteint et qu’elle est passée de l’insouciance andalouse à l’humour octogénaire avec un rien de fatalisme. Je pensais qu’elle écouterait Je voudrais pas crever de Boris Vian, mais elle chante du John Denver, Take me Home, Country Roads, sur son balcon avec vue sur mer.

— Hein ? ! Mamie ? Du country ?

— Oui, je te le dis ! Les gens deviennent fous avec ce virus. Je t’avertis, peut-être que je vais me mettre à chanter du Céline Dion…


Le monde semble reposer sur la résignation de milliards d’inconnus


 
Intérieur jour, dans mon bureau

 

— On va retourner à l’école quand, tu penses ?

— Je le sais pas !

— Hein ? ! Ricardo a fermé, maman ! Je viens de recevoir le message. Tu crois que je vais pouvoir retravailler bientôt ?

— Je le sais pas !

— Est-ce qu’on va être pauvres ?

— Je le sais pas !

— Est-ce qu’on va nous mettre en quarantaine comme en France ?

— Je le sais pas.

— Mais qui le sait ? T’es journaliste !

— Même François Legault, notre héros, il le sait pas, chéri. Isa m’a expliqué ce matin que ça fait partie du désenchantement du monde. C’est dans le livre Le savant et le politique de Max Weber.

— Elle est tellement bollée, Isabelle.

— Ben, c’est une sociologue spécialisée en communications politiques. Elle dit que le virus, on sait à peu près. Mais que pour le reste, nous ne sommes pas habitués à ne pas savoir comment ça fonctionne (même si, au fond, on ne sait rien pantoute). La mécanique sociale est enrayée. Elle m’a même dit ce matin qu’elle préfère entendre « Je ne sais pas » de nos politiciens, que c’est le plus beau message de non-fake news qu’on puisse nous servir.

— Oui, mais, qui va nous dire quoi faire ?

— Tes parents ! Ça, ça ne change pas !

— Oui, mais vous savez rien !

— En fait, chéri, on a perdu prise sur de fausses certitudes. Nous sommes déstabilisés parce que nous n’arrivons pas à réparer un système que nous ne comprenons plus de toute façon. Et ta grand-mère vient de m’écrire un courriel TOUT EN MAJUSCULES. Son ordi a attrapé la COVID-19 hispanique, je crois…

 
 
Intérieur jour, dans le salon, devant la conférence de presse Morneau-Poloz-Rudin, entre deux bouchées de pizza maison

 

— C’est qui, eux ? Ils savent ?

— Eux ? Ce sont les ambassadeurs du capitalisme. Ils nous disent de ne pas nous inquiéter avec notre religion, que notre argent va s’en sortir et que les riches vont rester riches. Même si nous sommes endettés jusqu’au cou, ils vont donner du lousse aux banques pour que nous puissions nous endetter encore plus en empruntant. On aura 300 milliards de dollars de plus de disponibles. Simon dit que c’est une mesure de « détente quantitative ».

— Il doit le savoir, il travaille là-dedans ! Mais, maman ? Les gens n’ont pas d’argent pour survivre deux semaines ? !

— Ben non. Ils n’ont pas de liquidités. Juste des cartes de crédit pleines. Ils partent en voyage dans le Sud à la relâche, mais ils n’ont pas de quoi payer l’épicerie si le système pète. Et là, ça pète. Quand tu entends un politicien dire « Avec effet immédiat », ça va super mal.

— C’est quoi, le tableau en bas de l’écran ?

— Ça, ce sont les marchés boursiers en temps direct. J’y comprends rien. Mais je comprends que ça plante. C’est ça qui leur fait peur. Tu sais ce qu’il racontait, mon grand-père ?

— Bon… ton grand-père !

— Son oncle Édouard venait de perdre sa vache. Il n’avait plus rien. Il tirait sur sa pipe en regardant son champ. Ça allait mal. Une vache, c’était le beurre sur le pain.

— Pis quoi ?

— Il a dit à mon grand-père, qui avait ton âge : « Faut n’avoère pour en pardre ! »…


Les gens ont dû se battre
contre les pandémies
Décimés par millions
par d’atroces maladies
Puis les autres sont morts
par la soif ou la faim
Comme tombent les mouches…
Jusqu’à c’qu’il n’y ait
plus rien…
Plus rien…
Plus rien…
Plus rien


 
Intérieur soir, dans la chambre de l’ado, au piano

 

— Regarde maman ce que j’ai appris aujourd’hui !

— Ah, c’est Amélie Poulain !

— Non, c’est Dispute de Yann Tiersen.

— Oui, mais c’est la musique du film. Tu l’as apprise par cœur en un jour ?

— Ben oui.

— Wow ! On fait une vidéo et on envoie ça à mamie. Ça va lui faire du bien. Sinon, elle est capable d’aller à Nashville l’été prochain.

 
 
Intérieur soir, ma chambre

 

— Maman ? Comment ça se fait que les politiciens ne font jamais rien pour l’environnement et qu’ils ignorent les appels de Greta Thunberg, mais que là, avec la pandémie, ils sont capables de tout changer en quelques jours. Plus d’avions, les commerces fermés…

— Cette crise va non seulement montrer aux gens que la résistance des politiciens à changer va nous coûter cher, mais qu’il est possible de le faire si les citoyens ont assez peur. Le problème, c’est qu’ils n’ont pas assez peur pour l’environnement. Ce n’est pas assez immédiat. Mais cette pandémie est directement liée à notre laxisme face à la biodiversité. Nous avons importé des maladies, nous avons détruit des habitats entiers et, selon certains scientifiques, cela menace les humains désormais.

— Dans le livre Factfullness que mamie m’a prêté, l’auteur dit qu’il y a cinq choses dont on devrait s’inquiéter : une pandémie mondiale, un effondrement financier, les changements climatiques, une troisième guerre mondiale et l’extrême pauvreté. On a déjà trois des cinq.

— Encore plus. L’extrême pauvreté existe dans bien des endroits. J’ai visité un bidonville en Afrique du Sud, 20 000 habitants, où il n’y avait pas d’eau courante. Ils ne pourront pas se laver les mains 20 secondes, eux, en chantant We Will, We Will Wash You.

— Ils vont faire quoi ?

— Dieu seul le sait…

Écouté la chanson Plus rien des Cowboys fringants. Écrite en 2004, elle évoque la fin de ce monde, incluant les pandémies. J’ai contacté Dominique Lebeau, un ancien batteur du groupe. Il m’a répondu que ce n’était pas prémonitoire : « Ça fait 60 ans qu’on évoque des scénarios semblables. J’ai vu — et écouté — le groupe en concert l’été passé, et je dois t’avouer qu’à cette chanson-là, toujours aussi bonne, on n’avait pas le cœur à rire dans la foule. »

Lu ce texte très éclairant dans Le Monde diplomatique, « Contre les pandémies, l’écologie », par l’auteure de Pandemic : Tracking Contagions, from Cholera to Ebola and Beyond. Sonia Shah nous explique comment, en détruisant les habitats des animaux, avec la déforestation, l’urbanisation et l’élevage industriel, nous avons augmenté la propagation d’agents pathogènes. Protéger les habitats sauvages de même que les plantes (pharmacopée naturelle pour ces animaux et pour nous) deviendra primordial pour les humains. Rappelons que la date du dépassement des ressources est fixée au 18 mars pour le Canada. Depuis deux jours, nous vivons à crédit. 

Même point de vue dans ce texte du New York Times paru en janvier dernier sous la plume de David Quammen, auteur de Spillover : Animal Infections and the Next Human Pandemic.

Visionné l’excellent documentaire Pays fantôme diffusé sur Arte par Sébastien Le Belzic, correspondant français basé à Pékin. Son film sur la Chine en quarantaine radicale est frappant à plus d’un titre. La perte des libertés individuelles y est vé- cue de façon moins « hostile » qu’en Occident, même si les dérapages ont été nombreux. Seronsnous capables d’en faire autant volontairement sous nos latitudes ? Tout nous prouve le contraire. Pour l’instant, nos dirigeants n’ont pas encore fait appel à l’armée, mais on évoque la Loi des mesures d’urgence.

JOBLOG

Contagion

Le film de Steven Soderbergh est l’un des plus regardés en ce moment sur Netflix. Et pour cause ! Mis à part le thriller sino-médico-médiatique, la pandémie dont il est question dans Contagion n’est pas sans rappeler celle que nous vivons actuellement. Le film a beau remonter à 2011, on y évoque déjà les chauves-souris et les élevages de porcs comme causes de cette pandémie soudaine venue de Hong Kong. De gros noms dans la distribution (Matt Damon, Marion Cotillard, Jude Law, Gwyneth Paltrow, Kate Winslet et Laurence Fishburne), quelques épidémiologistes comme consultants (dont Larry Brilliant, qui a déclaré que « les émergences de virus sont inévitables, pas les épidémies »), et tout y est pour nous foutre une bonne trouille. Pas un très grand film, cela dit, mais certainement dans l’air du temps et plutôt efficace. La peur demeure le virus le plus contagieux et le plus pernicieux au monde.

12 commentaires
  • Marc Therrien - Abonné 20 mars 2020 07 h 53

    Avoir su


    Comme dirait l'autre qui éprouve intensément actuellement cet inconvénient d'être né et qui souvent se faire dire qu'il y a un potentiel de croissance personnelle dans chaque épreuve que lui apporte la vie: avoir su, j'serais pas venu.

    Marc Therrien

  • André Savard - Abonné 20 mars 2020 08 h 46

    Une cause environnementale

    En effet le laxisme environnemental est à la racine de cette crise. La réduction des habitats pour les animaux et un régime alimentaire trop carné furent deux éléments qui se liguèrent pour engendrer la crise dont nous sommes témoins.

    • Françoise Labelle - Abonnée 20 mars 2020 10 h 55

      C'est un plaidoyer qu'on peut raisonnablement tenir selon ce qu'on sait pour l'instant de l'origine de la covid-19. Selon une hypothèse, elle viendrait des excréments d'un type de chauve-souris ingurgités parfois par le pangolin, une espèce menacée recharchée pour ses écailles et sa chair. La clé du Pangolin-CoV qui permet au virus de se lier est virtuellement identique à la 2019-nCoV sauf pour une petit différence.
      La première vague du virus américain de 1918 (la grippe qui n'a rien d'espagnole) résulte d'un ajout de gènes aviaires au virus du rhume.
      Scheer défendant la cause pro-vie devant un gros TBone a effectivement de quoi faire sourire, son steak ayant déjà été vivant.

      Cf. «Isolation and Characterization of 2019-nCoV-like Coronavirus from Malayan Pangolins»
      https://www.biorxiv.org/content/10.1101/2020.02.17.951335v1.full

      L'article «Coronavirus : le pangolin n'y est pour rien» (Les échos) ne contredit pas cette thèse malgré le titre mais blâme plus généralement nos comportements environnementaux.

    • Françoise Labelle - Abonnée 20 mars 2020 12 h 49

      Cet article de La conversation décrit bien l'état de la recherche sur cette piste, en français.
      « Covid-19 : l’analyse des génomes révèlerait une origine double du virus»
      https://theconversation.com/covid-19-lanalyse-des-genomes-revelerait-une-origine-double-du-virus-133797

  • Pierre Samuel - Abonné 20 mars 2020 09 h 09

    L'essentiel retour aux sources ...

    Chère Dame Josée,

    Ma lecture préféré actuellement : < Les fables de La Fontaine >, éditions Folio, 1991 . Quel visionnaire ce fut plus que jamais d'actualité ! :

    < Un mal qui répand la terreur / mais que le Ciel en sa fureur / inventa pour punir les crimes de la terre / ( ... )
    Ils ne mourraient pas tous, mais tous étaient frappés / ( ...)
    Le Lion tint conseil, et dit : < mes chers amis, je crois que le Ciel a permis /
    Pour nos péchés cette infortune; /
    Que le plus coupable de nous /
    Se sacrifie aux traits du céleste courroux /
    Peut-être il obtiendra la guérison commune / ( ...)
    L'Âne vint à son tour et dit : < J'ai souvenance /
    Qu'en un pré de Moines passant , /
    Quelque diable aussi me poussant, /
    Je tondis de ce pré la largeur de ma langue. / ( ... )
    À ces mots on cria haro sur le baudet. /
    Un Loup quelque peu clerc prouva par sa harangue /
    Qu'il fallait dévouer ce maudit animal, /
    Ce pelé, ce galeux, d'où venait tout le mal, / ( ...)
    Sa peccadille fut jugée un cas pendable. ( ... )
    Rien que la mort n'était capable /
    D'expier son forfait : on le lui fit bien voir. /
    Selon que vous serez puissant ou misérable, /
    Les jugements de Cour vous rendroit blanc ou noir. /

    < Les animaux malades de la peste, p. 197-199 >.

    Toute ressemblance avec des faits et / ou personnages réels est purement fortuite, n'est-ce pas ?

    Salutations cordiales et bon courage !

    • Pierre Samuel - Abonné 20 mars 2020 10 h 29

      ERRATA : 1er paragraphe, 3e mot :

      Lire : < Ma lecture préférée actuellement ... >.

      À soigner également la " crise " de l'accord en langue française !

      Mes excuses !

  • Clermont Domingue - Abonné 20 mars 2020 09 h 12

    Lucide

    FÉLICITATIONS et merci. Vous en savez plus que bien du monde. Vous savez éclairer avec humour...

  • André Chaput - Inscrit 20 mars 2020 09 h 19

    CONFINÉ EN ESPAGNE

    Peut-être suis-je voisin de ta mamie, j'ai le même paysage devant moi. Comme activité principale depuis près de deux semaines: la procrastination en confinement, Pour ce qui est de la Méditerranée depuis l'annonce du confinement en Espagne, elle s'est rebellée, Je ne l'ai jamais vue aussi agitée de puis les trois dernières années.