Littérature pandémique

Je suis descendue au sous-sol, là où se trouve ma seconde bibliothèque, celle avec des livres lus il y a longtemps, aux pages un peu jaunies. J’en suis remontée avec La peste, de Camus, et L’amour au temps du choléra, de García Márquez. Quant à Station Eleven, plus récent, il était dans une petite pile dans le salon, avec les livres-bijoux, ceux que je trouve trop beaux pour les glisser à l’étroit dans une bibliothèque. Il y a plusieurs petites piles comme ça chez moi. Des agencements de livres qui se répondent par leurs histoires ou, plus superficiellement, par la couleur et l’esthétique de leur couverture.

C’était au tout début de la pandémie ; on venait d’apprendre que les écoles resteraient fermées durant deux semaines. Comment meubler le temps ? Comment faire pour que Charlotte, 12 ans, ne passe pas deux semaines à alterner entre Instagram, TikTok et la série Pretty Little Liars ? Un pacte fut scellé entre nous : pour un épisode de sa série préférée, elle lirait trois chapitres de La peste. Pendant ce temps-là, j’ai relu les premières pages de Station Eleven

Le quatrième roman de la Britanno-Colombienne Emily St. John Mandel, 41 ans, qui vit à Brooklyn, n’est pas passé inaperçu à sa sortie : Prix des libraires, catégorie roman hors Québec en 2017, prestigieux Arthur C. Clarke Award, traduit en une quinzaine de langues, en cours d’adaptation au cinéma. Je l’avais abandonné à l’époque parce que j’avais cru avoir affaire à un roman de geek, un Mad Max à la sauce torontoise ou une histoire postapocalyptique avec des survivants qui citent Star Trek et tuent pour vivre.

Dans Station Eleven, on cite Star Trek, mais aussi Shakespeare. On tue rarement, sans prendre cela à la légère. C’est un apprentissage aux conséquences majeures. Ensuite, on traîne avec soi le poids des fantômes. Comme pour ses premiers livres, qui étaient des polars pas tout à fait noirs, l’écrivaine échappe ici encore aux catégorisations d’usage.

Station Eleven est avant tout un roman humaniste, qui montre ce qu’il y a de beau en nous et pose de grandes questions : Est-ce que nos connaissances nous rendent plus ou moins heureux ? Doit-on continuer d’enseigner aux enfants ce qu’a été l’ancien monde malgré les traumas que cela leur inflige ? Qu’en est-il de l’envie de laisser une trace, d’être célèbre et d’accéder à l’immortalité ? Quels sont les nouveaux rituels par rapport à la mort ? Qu’en est-il des prophètes autoproclamés qui prétendent détenir la lumière ? Et l’espoir, dans tout ça — l’espoir de quoi au juste ?

On est dans un roman choral qui multiplie les points de vue, les personnages et trois temporalités. La grippe de Géorgie a anéanti en quelques semaines 99 % de l’humanité. C’est l’histoire d’un monde qui s’éteint (celui qu’on connaît) et d’une nouvelle ère qui s’amorce, celle d’une civilisation qui vit dans les débris et les ruines du monde d’avant. Il y a ceux qui ont connu l’ancien monde et les autres. Une collectivité installée à l’aéroport où son avion a atterri vingt ans plus tôt pour ne plus jamais repartir.

Une nouvelle façon de compter les années, l’An zéro étant ce moment où la pandémie a mené son œuvre de destruction. Il y a la chasse aux daims et aux lapins. Les mélodies qu’on ne veut jamais oublier, certains objets qui revêtent une symbolique particulière : un presse-papier en verre soufflé, une bédé autoéditée, des instruments de musique… Il y a le souvenir de l’électricité, de la lumière qui apparaissait dans une pièce lorsqu’on actionnait un simple interrupteur… Vient un moment où, pour citer Star Trek et le sous-titre de Station Eleven, « survivre ne suffit pas ».

It’s the end of the world as we know it (and I feel fine), chante R.E.M.

« Tu devrais arrêter de chanter cette chanson », dit Frank.

— Excuse-moi, mais elle est parfaitement de circonstance.

— Je ne dis pas le contraire, mais tu as une voix épouvantable. »

Au moins, l’humour survit dans ce monde en train de s’écrouler — Emily St. John Mandel nous dit exactement comment. D’abord, on assiste à la fin des communications : le lecteur du téléjournal qui interrompt soudain son bulletin pour dire à sa femme de fuir avec les enfants. Les nouvelles deviennent de plus en plus locales, on perd contact avec les autres pays. Internet s’évanouit. Les magasins ne sont plus approvisionnés. Il n’y a plus nulle part où aller.

Vingt ans plus tard, la fin de ce monde-là ressemble à la nature qui a repris ses droits par des autoroutes jonchées de carcasses d’automobiles, certaines avec des squelettes au volant, à travers lesquelles un homme surgit et découvre qu’il y a d’autres êtres humains, lui qui se croyait être le dernier survivant. Dans ce nouveau monde en ruines, on peut encore s’émouvoir de « la beauté du cou iridescent du pigeon ».

À l’heure qu’il est, Charlotte a lu le tiers de La peste. Elle me parle de rats infectés dans la ville d’Oran, d’un concierge mort, de la maladie qui se propage… Je lui donne vingt piastres si elle se rend au bout.