La peur des riches

Le communisme a déjà semé l’effroi dans nos contrées. Dans La peur rouge. Histoire de l’anticommunisme au Québec, 1917-1960 (Septentrion, 2020, 218 pages), l’historien Hugues Théorêt raconte ces frayeurs. En 1947, note-t-il, un sondage montre « que 79 % des Québécois craignent le communisme ».

Ce n’est plus le cas aujourd’hui. On pourrait, évidemment, s’en réjouir. Je ne suis pas sûr, pourtant, que la disparition de cette peur, conséquente à l’écroulement de la doctrine qui la suscitait, soit une si bonne nouvelle pour le monde ordinaire. Il est vrai, comme le rappelle Théorêt, « que le communisme a été un échec sur toute la ligne » dans les pays où il a pris le pouvoir, mais il n’est pas moins vrai que son spectre, en Occident, a eu des effets positifs sur la condition des humbles.

 

Dans La trahison des Lumières (Seuil, 1995), l’essayiste Jean-Claude Guillebaud rapporte une phrase du poète et journaliste français Claude Roy, prononcée au lendemain de la chute du mur de Berlin : « C’est une bonne nouvelle, bien sûr, mais qui fera peur aux riches, maintenant ? » Nous connaissons la réponse : personne. Et ces riches, la bride sur le cou, ne font plus de concessions depuis que le contre-modèle communiste s’est effondré, entraînant dans sa chute les doctrines socialisantes.

De 1930 à 1960, le communisme, au Québec, même s’il a très peu d’adeptes, fait peur pour deux raisons : il menace l’ordre économique établi et, par son matérialisme athée, il concurrence la religion catholique. « Les fondements de l’anticommunisme au Québec sont d’abord et avant tout religieux », note Théorêt. Ça se comprend.

Dans Le pape qui a vaincu le communisme (Tempus, 2019), l’historien Bernard Lecomte parle du « choc de deux Églises » pour évoquer l’affrontement entre le catholicisme et le communisme. Les deux doctrines, en effet, offrent « une vision universelle du monde » qui donne aux pauvres une place privilégiée. La concurrence, continue Lecomte, est directe et s’accompagne d’une « mutuelle fascination ».

On retrouve les traces de cette guerre de religion dans l’anticommunisme québécois. Mgr Georges Gauthier, en 1934, dénonce le bolchevisme en affirmant qu’il « ne peut exister que sur les ruines de toute croyance chrétienne » puisqu’« il a sa foi, lui aussi, au caractère absolu comme le christianisme, la foi en une conception socialiste de l’humanité ». Le jésuite Joseph-Papin Archambault, la même année, dit craindre que les « travailleurs abandonnent leur religion pour l’évangile soviétique ». Dans un manifeste anticommuniste publié au Québec, un évêque américain écrit que, « parce que le communisme est une religion, on ne peut le vaincre que par une religion ».

Dans cette affaire qui, on le constate, relève bel et bien de l’affrontement entre deux credo, la palme de l’intervention la plus brillante revient, encore une fois, à cet intellectuel admirable que fut André Laurendeau. « N’allons pas sous-estimer la valeur du communisme, écrit-il en 1936 dans L’Action nationale, car c’est une valeur qui fut empruntée à l’idéal chrétien du Royaume. Dans le monde moderne où tout le monde est malheureux, non seulement métaphysiquement comme aux époques de foi, mais dans son cœur, dans son intelligence, maltraité comme on l’est par une civilisation hostile, le communisme propose le bonheur total sur la terre. »

Laurendeau n’est pas communiste, mais il sait que la seule dénonciation de cette doctrine forte au nom de la crainte du désordre, à la manière de Duplessis, ne suffit pas, quand on considère que ce sont les abus du capitalisme qui expliquent, en Occident, la tentation communiste.

Des intellectuels catholiques qui rejettent le communisme ne manquent donc pas, à cette époque, de critiquer la situation qui le nourrit. « La lutte au communisme n’a de véritable sens, de sens pleinement chrétien, que si elle ne consacre pas des injustices qui n’ont que trop duré », affirme l’écrivain Roger Duhamel dans L’Action nationale en 1943. Six ans plus tard, dans la même revue, le journaliste Jean-Marc Léger déclare que le véritable ennemi n’est pas le communisme, « mais notre mépris ou notre ignorance des humbles ».

Le communisme est condamnable, écrit Gérard Filion, nouveau directeur du Devoir en 1947, mais « les revendications légitimes des travailleurs méritent l’appui le plus vigoureux d’un journal qui se prétend catholique ».

Aujourd’hui, au Québec, le communisme ne fait plus trembler les riches et le catholicisme suscite l’indifférence, voire le mépris. Les « deux Églises » qui se disputaient la faveur des pauvres et qui proposaient un idéal au-delà de l’argent-roi ont été discréditées sans solution de remplacement inspirante, laissant les modernes malheureux qu’évoquait André Laurendeau bien démunis.


 
6 commentaires
  • Maître Alain Rioux - Inscrit 21 mars 2020 02 h 29

    Le cauchemar des vautours...

    Bien que les différentes applications du communisme furent des échecs, il demeure une option non encore explorée, pour harnacher l'exploitation de l'homme par l'homme: la démocratie directe. Car, l'épisode de Gracchus Babeuf fut trop éphémère et celui de la Suisse, trop local, pour nous permettre de conclure. En quoi la démocratie directe consiste-t-elle? Eh bien, elle configure le politique sur la base d'un exercice réel de la souveraineté populaire. Ainsi, au moyen de referenda, le peuple aurait à se prononcer sur les lois qu'il a édictées, directement ou indirectement, le parlement n'étant conçu qu'en tant qu'immense conseil d'administration ou de gestion de l'État. A ce titre, puisque la situation sociale d'une majorité du peuple sera toujours précaire, alors ce modèle déclinerait une réelle dictature du prolérariat, à condition, bien sûr, qu'un principe de cohérence gère ses actions, au moyen d'amendements constitutionnels: respect absolu des libertés de religion, d'opinion, d'expression, de vote etc... Car, on ne peut pernettre le suffage universel, tout en réprimant, un tant soit peu, ces libertés, qui lui sont vitales. Les vautours qualifient ce système de "populisme". Pourtant, ceux-ci ne sont pas gênés pour recevoir l'argent du peuple, par son travail ou ses impôts... C'est pourquoi, des levellers à la commune, ceux-ci ont tout fait pour assimiler libéralisme politique à démocratie et démocratie, à démagogie: parce que leur pire cauchemar serait que le peuple, enfin, soit réellement maître des règles du jeu!

    • Pierre Rousseau - Abonné 22 mars 2020 08 h 32

      L'article suggère que la disparition du communisme a entraîné un capitalisme débridé et on sait que les oligarques mènent maintenant la plupart des états dans le monde. L'alternative serait-elle la démocratie « directe » ? Peut-être, mais on doit aussi constater que ce genre de « démocratie » peut facilement mener à des excès. Par exemple, si on avait demandé au peuple de se prononcer lors de la crise autochtone et des barricades des voies ferrées, il ne fait pas l'ombre d'un doute que la réponse armée aurait été privilégiée. Or, on sait maintenant que c'eût été une erreur, surtout si la crise avait dégénéré et que se soit ajoutée la pandémie. Malgré sa mollesse apparente, le fédéral a quand même pris la voie la plus raisonnable pour traiter de la question, contrairement à ce qu'aurait fait l'opposition conservatrice.

      La démocratie occidentale est profondément malade et favorise le 1% de la société au détriment du 99% et on a le culot d'appeler ce régime la « démocratie » ! Le problème est de savoir par quoi la remplacer. On peut toujours faire peur aux riches mais c'est « contre » quelque chose et non « pour » la majorité. Que faire quand la science est bafouée ? Une science qui se base sur des millénaires de connaissance et qu'on méprise pour des chimères. Que faire quand un gouvernement a tous les pouvoirs même s'il n'est élu que par un faible pourcentage de la population ?

  • Denis Blondin - Abonné 21 mars 2020 10 h 02

    Le communisme: «un échec sur toute la ligne »?

    Mettre en perspective historique les rapports entre catholicisme et communisme ne manque pas d'intérêt, mais encore faudrait-il présenter ces deux idéologies en prenant en compte leur réalité sociologique et non pas seulement les discours officiels de leur promotion.

    Dès le départ, c'est le jugement global qui est biaisé à propos du communisme, présenté comme « un échec sur toute la ligne  dans les pays où il a pris le pouvoir ». Comment est-il possible d'ignorer que la Chine communiste est en train de devenir la puissance dominante qui va bientôt supplanter les États-Unis, l'incarnation du capitalisme? Cela n'a pourtant rien d'un détail négligeable. Quant à Cuba, ce petit pays encore combattu par son puissant voisin capitaliste, n'a rien d'une réussite économique mais on ne peut le qualifier d'«échec sur toute la ligne » alors qu'il offre éducation, soins de santé, logement et emploi à tous ses habitants, y compris les plus pauvres. Une réalité unique dans toute l'Amérique latine!

    Du côté du catholicisme capitaliste, invoquer le souci des pauvres comme une vertu rédemptrice, c'est oublier tout un pan de la réalité sociale, soit le rôle de l'Église au service de la classe dirigeante, dans une parfaite continuité historique avec l'alliance noblesse/clergé.

    • Sébastien Arcand - Abonné 22 mars 2020 10 h 05

      Peut-on affirmer sérieusement que la Chine pratique un communisme s'opposant aux Etats-Unis qui incarnerait le capitalisme? Il me semble que ces deux pays constituent davantage les deux faces d'une même médaille. Tous deux ont besoin l'un de l'autre pour existrer. Le génie de la Chine, si on peut dire cela, est d'avoir intégré certains des aspects les plus dommageables du capitalisme (pratiques monopolistiques, non respect des droits des travailleurs, espionnage industriel à grande échelle...) et du communisme (autoritarisme à tendance totalitaire avec le régime actuel). Cela dit sans aucune affection particulière pour les États-Unis, surtout pas dans sa version trumpienne.

  • Serge Grenier - Inscrit 21 mars 2020 10 h 49

    Une solution de remplacement inspirante

    Entre croire qu'il n'y a pas de dieux ou croire en Dieu le père, il y a une troisième voie : la spiritualité. Les grands médias rejettent cette voie du revers de la main ou l'ignorent complètement. Pourtant partout dans le monde, des centaines de millions de personnes cheminent dans cette voie.

    Comme il était mathématiquement impossible qu'il y ait à la fois «un seul dieu» et «plusieurs dieux», le polythéisme à dû céder la place au monothéisme. Comme Dieu ne peut être à la fois «transcendant» et «immanent», le monothéisme devra céder la place au «panpsychisme». C'est inéluctable. Le plus tôt sera le mieux.

    On ne pourra se débarrasser du patriarcat tant qu'on ne se sera pas débarrassé du monothéisme. Ce que l'on reproche autant au communisme qu'au capitalisme, c'est la structure pyramidale avec les dominants tout en haut et les dominés tout en bas.

    Dans le nouveau paradigme proposé par cette troisième voie, le tout est dans chacune des parties, chaque partie contient le tout. L'humanité est dans chaque être humain, chaque être humain est l'humanité. Chaque être humain est différent et nous avons besoin de tous les êtres humains. Il n'y en a aucun qui a d'affaire à se penser meilleur que les autres à cause de l'une ou l'autre de ses caractéristiques.

    Cette idée n'a jamais été tentée politiquement, mais elle fait son chemin.

    «You may say I'm a dreamer, but I'm not the only one. I hope some day you join us and the world will be as one.»

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 21 mars 2020 20 h 51

    Excellent texte

    Bravo !