Chants de deuil, chants d’espoir

La ville se vide, les frontières se ferment et la vie semble en suspension. Ceux qui voudraient partager leurs angoisses se voient interdits de regroupement. Bientôt, la sidération qui nous étreint fera place à un quotidien de teinte inconnue. Et si cette crise du coronavirus allait durer des mois ? Toutes ces conséquences… Nous voici figurants d’une production de science-fiction destinée aux grands écrans qui ne présentent plus de films. Car la réalité vient de remplacer les images de synthèse apocalyptiques en deux temps trois mouvements. Les mesures sanitaires ont leur pleine raison d’être. Reste qu’il y aura un avant et un après-pandémie. Ça, c’est sûr.

Lorsqu’on regarde sur YouTube chanter de leurs balcons des Italiens cloîtrés, une étrange poésie se dégage de leurs voix de résilience. Comme si le temps s’était arrêté. Peut-être s’époumonaient-ils de la même façon durant la grande peste à Florence en 1348. À croire que nos modernités et le Moyen Âge se superposent soudain. Ainsi, ces réflexes originels face aux angoisses collectives nous paraissent-ils les plus touchants. Inspirants, aussi, ces jeunes artistes et influenceurs avec leurs appels au calme et aux précautions à prendre face au péril de la contagion.

En chansons ou pas, la culture, volatile entité, ne sortira pas indemne de cette petite fin du monde. Bien sûr, l’État et les institutions vont éponger financièrement ce qu’ils peuvent. Les artistes et professionnels des spectacles et tournages annulés se feront dédommager, les projets déjà sur leurs rails recevront des coups de pouce. Mais plusieurs propositions ne verront jamais le jour et les petits vont pâtir. Immenses seront les pertes.

À la sortie du brouillard, dans quel état se retrouvera l’univers de la culture et qui voudra le fréquenter de la même façon qu’hier ? Le monde aura fait trois tours sur son orbite : pertes d’emplois, portefeuilles dégarnis et état d’esprit moins à la fête. La restauration, les transports, le tourisme, les commerces de tous poils en arrachent de concert. Le moment venu, poussons donc la relance. Fol espoir !

La migration des œuvres orphelines

La crise de la COVID-19 survient dans un monde culturel fragilisé. La révolution informatique avait plombé le grand écran. Au Québec, l’omniprésence de l’humour au sein des arts de la scène faisait de l’ombre depuis belle lurette aux propositions artistiques plus pointues. Le tronc de culture général s’était effrité jusqu’au trognon, remplacé par les dernières sensations du jour. La tragédie actuelle accélère une débandade déjà en cours.

Quand les audiences modifient un temps leurs habitudes, elles reviennent moins nombreuses après coup sur les lieux de leurs amours. Lorsque le cinéma Excentris avait fermé en 2009, de fidèles habitués s’en désolaient. Deux ans plus tard, à la réouverture des portes, son public s’était clairsemé. Hiatus fatal. En 2015, le complexe ferma boutique, faute d’avoir pu refaire le plein de spectateurs. On craint les lendemains de guerre bactériologique.

À qui profitera le mal ? Les grandes plateformes en ligne, Netflix, Amazon, Disney+ et consorts, semblent se positionner pour affermir leurs positions dominantes. Mais ce n’est pas si simple ! Que les abonnés voient vingt films ou séries plutôt que cinq en ces temps de confinement n’apportera pas un sou de plus aux géants du Web. Et l’acquisition de nouveaux membres ne saurait compenser la carence des tournages paralysés, capables d’offrir des contenus neufs. Tous y perdront, les gros moins que les autres.

Reste que la proposition en ligne de concerts, de films, de spectacles, d’expositions muséales, de rendez-vous de cinéma se multiplie sur une tribune ou l’autre. Des œuvres orphelines de grands écrans prennent la voie d’autres plateformes de diffusion. Précieuses initiatives, mais menaçant parfois des ententes de préséance temporelle de la salle obscure sur les autres supports. Pour un temps limité à la crise en cours ? Pas sûr !

Car il n’est pas dit que la nouvelle vague d’offre et de demande culturelles se désintégrera après la tempête. Des routines se seront installées, des voies parallèles de distribution, affinées et éprouvées lors des confinements, pourraient s’incruster dans nos bulles devenues virtuelles à outrance.

Un bienfait peut-il émerger de ces temps obscurs en bouleversement des systèmes établis ? On se souhaite d’en tirer des leçons. Comme de remettre à l’échelle humaine nos modes de vie en profitant de la période d’arrêt pour secouer nos puces. Les menaces environnementales (en régression, faute d’activités) planent encore sur la planète. Peut-être, à l’exemple des Italiens au balcon et des jeunes sur Internet, faudrait-il réapprendre à chanter afin de retrouver une solidarité égarée. Et si c’était le moment idéal pour chercher à construire enfin des voies d’avenir ?

7 commentaires
  • Yvon Montoya - Inscrit 19 mars 2020 07 h 03

    On se demande de quel monde vous parlez? De quelle culture? Au 19ieme siècle la culture était menée par quelques centaines de personnes pas par des millions de consommateurs. La culture oour consommateur est-elle vraiment de la culture? Voila la question.

    • Jean Roy - Abonné 19 mars 2020 09 h 10

      Ah! Le temps béni des colonisés? Le temps d'une culture petit doigt en l'air?

      La culture, en même temps que l'éducation, s'est démocratisée. Ce faisant, elle s'est peut-être diluée dans le capitalisme et la société de consommation, mais elle offre quand même à chacun la possibilité d'aller au musée, de se payer des abonnements à l'orchestre symphonique ou au théâtre, de s'acheter quelques livres ou d'en réserver à la bibliothèque municipale.

      Par ailleurs, l'offre culturelle, pour parler langage consommateur, n'est pas plus parfaite que le reste du monde, mais elle s'est quand même ouverte à ce reste du monde... d'où une diversification pleine de bons et de mauvais grains. À chacun de choisir et, parfois, d'explorer!

  • Clermont Domingue - Abonné 19 mars 2020 07 h 26

    Réapprendre à chanter.

    Remplaçons le bruit. Chantons nos lacs et nos rivières. Chantons nos champs et nos forêts. Chantons nos filles et nos garçons. Chantons la vie...

  • Paul Toutant - Abonné 19 mars 2020 09 h 29

    Une chanson

    Chère Odile, je lis votre excellente chronique où vous faites allusion à ces émouvants Italiens chantant sur leur balcon. Si les Québécois voulaient faire de même, quelles chansons entonneraient-ils? Aucune ne me vient en tête: une chanson en français qui unirait les voix jeunes et plus âgées, une chanson pleine de vie et d'espoir et de compassion, une chanson dont tous et toutes, spontanément, connaîtraient les paroles. J'aimerais connaître les suggestions de vos lecteurs. Pourriez-vous organiser ce concours ludique de ces temps de confinement? Et si cette chanson n'existe pas, pourrions-nous ensemble en composer une?

    • Clermont Domingue - Abonné 19 mars 2020 16 h 58

      @ monsieur Toutant
      Je connais encore une trentaine de chansons que ma famille chantait en choeur dans mon enfance avant que la télé envahisse nos salons et nous isole. Ce sont de belles chansons françaises avec de belles paroles et de belles mélodies. vous les trouverez dans les cahiers de la BONNE CHANSON de l'abbé Gadbois.
      Avant mon départ pour l'Afrique en 1968, j'ai enregistré les chansons des Léveillé, Leclerc, Leyrac,Julien.Dor, Vigneault et les autres . Des chansons à faire revivre parce qu'elles sont pleines de vie.

  • Jean-Louis Cadieux - Abonné 19 mars 2020 10 h 13

    Nous ont fait quoi?

    J'apprends ce matin que certaines pièces de théatre seront radio-diffusées. Radio-Canada ou TéléQuébec devrit prendre le relais des salle de théatre et produire les pièces qui ne sont pas produites actellement et les offrir au grand public. Ce serait bien mieux que de subventionner le monde culturel.

  • André Savard - Abonné 19 mars 2020 10 h 14

    Écouter la science

    En fait les menaces environnementales font planer des menaces encore plus lourdes qu'une pandémie. La désertification du pourtour méditerranéen, les famines qui n'épargneront personne, les animaux exterminés, telles sont les extrapolations à partir de ce que nous connaissons déjà. Nous écoutons les scientifiques au sujet de la pandémie et des mesures à prendre. Pourquoi ne les écoutons-nous pas au sujet du réchauffement climatique et de l'exigence de le contrer?