La nation refuge

Il est beaucoup trop tôt pour savoir comment l’inconscient collectif métabolisera la COVID-19, mais il en restera inévitablement quelque chose, même quand la vie aura repris son cours normal. Au Québec, la crise d’octobre 1970, la crise d’Oka de l’été 1990 et même le verglas de janvier 1998 ont laissé des traces, mais celle du coronavirus sera sans doute celle qui marquera le plus l’esprit de ceux qui l’auront vécue et ils en transmettront le souvenir aux générations suivantes.

Force est de constater la rapidité avec laquelle, sur l’ensemble de la planète, on s’est replié sur la nation. Partout dans le monde, on a eu le réflexe de fermer les frontières que la mondialisation prétend abolir. Le premier ministre Legault a même laissé entendre que les frontières interprovinciales pourraient éventuellement être fermées.

Le virus a beau ne pas avoir de passeport, c’est dans ce cadre supposément étriqué qu’on croit être le mieux en mesure de conjurer la menace et d’exprimer concrètement sa solidarité. Quand a-t-on vu la société québécoise unie et mobilisée à ce point ?

Comme d’habitude, le Québec devra s’en remettre en grande partie aux décisions d’un gouvernement qu’il ne contrôle pas et qui, au cours des dernières années, ne s’est pas signalé par sa grande efficacité. Certes, ce n’est pas le moment de faire le procès du fédéralisme et M. Legault a lui-même donné l’exemple de la retenue vis-à-vis de la lenteur de réaction du gouvernement Trudeau, qui l’a visiblement exaspéré, malgré le plan d’aide de 27 milliards annoncé mercredi et la fermeture de la frontière américaine, d’un commun accord avec le gouvernement américain.

Une crise agit toujours comme une sorte de révélateur. Malgré le sentiment d’aliénation croissant des Albertains, la grande majorité des Canadiens des autres provinces estiment que leur véritable gouvernement siège à Ottawa, alors que les Québécois ont toujours été d’avis qu’il est plutôt à Québec, quoi qu’en dise la Constitution. Ici comme ailleurs, l’épreuve actuelle va avoir pour effet de renforcer le sentiment national.

Qu’on le veuille ou non, l’image que projettent les gouvernements en temps de crise a un effet politique et ils en sont parfaitement conscients. Durant la crise d’Oka, voir un jeune soldat faire face de façon remarquablement stoïque à un warrior mohawk qui cherchait à l’intimider a fait une grande impression, tandis qu’il était gênant de voir le ministre responsable des Affaires autochtones dans le gouvernement Bourassa, John Ciaccia, s’asseoir avec des gens masqués.

Depuis le début de la crise actuelle, non seulement M. Legault manifeste dans ses conférences de presse un aplomb que n’a pas Justin Trudeau, mais sa simplicité naturelle donne aussi une impression de proximité avec la population qui est d’autant plus forte que la santé relève de la juridiction des provinces.


 
 

Il est encore impossible de savoir si les mesures mises de l’avant permettront d’éviter un scénario à l’italienne, mais les résultats du sondage Léger-Le Devoir n’en sont pas moins éloquents : 85 % des Québécois approuvent la façon dont le premier ministre Legault gère la crise, peu importe leur âge, leur langue, l’endroit où ils vivent et même leur allégeance politique. C’est le mieux qu’on peut espérer dans un système démocratique. Il va sans dire que les intentions de vote pour la CAQ sont en forte hausse. Plus personne ne songe à reprocher au gouvernement d’avoir manqué de prévoyance dans le budget qu’il a présenté la semaine dernière et qui n’a plus aucune pertinence.

Mardi, l’Assemblée nationale a suspendu ses travaux jusqu’au 21 avril sur une note de solidarité, les partis d’opposition promettant leur plus grande coopération avec le gouvernement.

Cela peut sembler aller de soi dans les circonstances, mais visiblement pas en Alberta où la cheffe du NPD et ancienne première ministre, Rachel Notley, a envoyé une série de tweets dans lesquels elle adresse pas moins de 22 questions à son successeur conservateur, Jason Kenney, sur un ton qui n’a rien de solidaire.

Malgré l’anxiété et les sérieux inconvénients qu’ils doivent subir, une majorité de Québécois partagent sans doute l’opinion du chef des soins intensifs à l’Institut universitaire de cardiologie et de pneumologie de Québec, Mathieu Simon, selon laquelle le Québec est peut-être le meilleur endroit au monde où traverser la pandémie.

Il ne faut cependant jurer de rien. La crise sera longue et éprouvante. Malgré les programmes d’aide, ses conséquences risquent d’être catastrophiques pour certains. Un jour ou l’autre, les électeurs chercheront un exutoire à leur frustration et les gouvernements sont des boucs émissaires tout désignés. À peine dix mois après la crise du verglas, le gouvernement Bouchard avait été réélu avec moins de voix que les libéraux.

39 commentaires
  • Raynald Collard - Abonné 19 mars 2020 04 h 16

    3 à 0

    Il manque certains éléments à cette analyse. D'abord l'élection de la CAQ qui a fait s'écrouler un mur de la honte, celui de l'humiliation des Québécois sous les 2 régimes libéraux Charest-Couillard. Fierté 1 Multiculturalisme 0
    Puis il y a eu l'incroyable débat sur la laïcité avec une loi pied-de-nez au Canada anglsis, Fierté 2 Multiculturalisme 0
    Puis il y a cette crise où les visions du Canada et du Québec sont encore en collision. Fierté 3 Multiculturalisme 0

    Puis il y a cette crise où les visions du Canada et du Québec sont encore en collision. Fierté 3 Multiculturalisme 0
    La mondialisation avait ses limites, on s'en doutait. Maintenant on en est sûr. Place â la cohérence des petits ensembles, plus écologiques et plus humains.

    • Cyril Dionne - Abonné 19 mars 2020 09 h 04

      Bien d’accord avec vous M. Collard. J’ai sursauté en lisant ce billet. L’épidémie en cours n’a rien à voir la crise d’octobre 1970, la crise d’Oka de l’été 1990 et même le verglas de janvier 1998 vue son ampleur planétaire. Les autres, ils jouaient dans les ligues de garage alors que le COVID est le champion incontesté des ligues majeures. C’est le « Super Bowl » des crises.

      On parle de repliement sur la nation. Misère. Qui est-ce qui protège les Québécois présentement et qui assure leur sécurité, un toit au-dessus de leur tête et de quoi à manger? Certainement pas les Nations unies et encore moins le gouvernement libéral et postnational de Justin Trudeau. C'est le gouvernement du Québec. Et que dire du chemin de Roxham où les illégaux continuent d’affluer sachant fort bien que nous avons la tête ailleurs et que nous devons consacrer des ressources importantes pour ces gens qui viennent d’un des états les plus contaminés des États-Unis, soit New York. Encore une fois, merci Justin (not).

      Pour les citoyens du monde et de nulle part qui glorifient la mondialisation, le multiculturalisme et les frontières ouvertes, voilà où nous mène cette insouciance enfantine. Le virus chinois est venu de la Chine. Pour les écoanxieux qui prêchent la fin du monde par le truchement des changements climatiques si on n’a pas un système de transport collectif, sachez que ce dernier est un des meilleurs incubateurs de virus jamais inventé. Il arrive bon deuxième derrière les bateaux de croisière.

      Aujourd’hui, en ces temps incertains, jamais la régionalisation n’a eu aussi meilleur goût. Petit est bon puisque c’est plus facile de contrôler tous les aléas de la vie courante et tous les états qui tirent bien leur épingle du jeu sont très petits. Quand une nation perd ses contours et ses frontières, elle perd ses citoyens. Rien de plus vrai aujourd’hui. N'est-ce pas Justin? « Say it isn’t so »*.

      * Je parle à Justin dans sa langue maternelle qui est l’anglais.

  • Michel Lebel - Abonné 19 mars 2020 05 h 56

    C'est ainsi.

    Devant une crise majeure, des politiques(politiciens)sont à la hauteur, d'autres, pas. Cela a toujours été ainsi. Nihil novi sub sole.

    M.L.

    • Jean-Marc Simard - Abonné 19 mars 2020 08 h 19

      Surtout ne remerciez pas Monsieur Legault et ne le congratulez pas, Monsieur Lebel, vous qui dites n'importe quoi sur son cas depuis l'élection de la CAQ...Vous auriez un sérieux examen de conscience à vous faire...Continuez plutôt à applaudir l'incompétence d'une gouverne libérale sclérosée...

    • Claude Bariteau - Abonné 19 mars 2020 09 h 39

      M. Lebel, ce n'est pas si simple. Voici pourquoi en deux temps.

      1. La nation n’est pas un refuge. C’est une entité politique territorialement définie avec un État indépendant reconnu par les Nations-Unies. En 1945, il en a 51. Aujourd’hui, on en compte 193.

      La majorité apparaît après la reconnaissance de l’ONU du droit des peuples colonisés à l’autodétermination externe, qui rend un État souverain sur son territoire et le seul apte signer des ententes avec d’autres États souverains.

      Cette autodétermination externe diffère de l’autodétermination interne, un statut reconnu à une entité politiquement au sein d’un État indépendant.

      En 1867, le Royaume-Uni reconnut au Dominion of Canada une autodétermination interne et ce n’est qu’en 1931 qu’elle reconnut à ce Dominion son autodétermination externe. Aux référendums de 1980 et de 1995, le Canada s’est manifesté en désaccord avec le projet d’autodétermination interne du peuple québécois par crainte qu’il engendre son auto-détermination externe.

      Ces référendums se tinrent dans deux contextes différents. Le premier s’inscrivit dans la foulée des indépendances des peuples colonisés ; le second celle de l’abolition du mur de Berlin mettant fin aux accords de Yalta divisant le monde en deux blocs.

      Le premier a engendré de nouveaux pays au sein des frontières coloniales ; le second permit la reconnaissance d’entités politiques possédant une autodétermination interne sous la coupole d’États indépendants en situation d’implosion.

      Après la chute du mur de Berlin, un nouvel ordre international apparu au sein du bloc capitaliste. Il s’est irradié à l’échelle internationale et suscita des rapprochements politiques mais surtout économiques entre États indépendants en lutte face à un pouvoir économique grandissant sous le contrôle de multinationales supportées par de puissantes armées.

    • Claude Bariteau - Abonné 19 mars 2020 09 h 42

      2. Cet univers découle d’un système-monde en construction depuis le XVIe siècle actuellement en phase critique causée par les forces périphériques, surtout semi-périphériques, qui attaquent le centre hégémonique capitaliste.

      La crise provoquée par la pandémie secoue ce centre, d’où les perturbations boursières dont les détenteurs d’action recherche de placements plus sécuritaires. S’y s’ajoute celle de l’environnement à l’échelle planétaire.

      Du coup, les échafaudages supranationaux sont secoués et les États qui les ont construits évaluent leurs options. Le même processus est en cours au sein des États fédérés dont des entités ne disposent pas l’autodétermination externe, celle qui octroie les pouvoirs régaliens à un État qui y accède.

      Sous cet angle, la crise actuelle n’invite pas au refuge, mais à l’affirmation de populations en des lieux qui relèvent des États indépendants pour faire face à une triple crise dont la sortie révélera des tâtonnements avant une construction d’un nouveau système-monde.

      Ne pas considérer ce qui à cours en ces termes invite à errer et à négliger que le Canada est une fédération fortement dépendante des États-Unis, un pays en perte d’hégémonie qui cherche à la préserver et auquel s’accroche le Canada.

      Au Québec, il s’exprime plutôt une propension du gouvernement à déployer des mesures de protection de la population sur son territoire et son constat qu’il lui manque des outils, le principal étant un État disposant des pouvoirs régaliens à cet effet.

      Cette conscience aura des répercussions, car elle s’inscrit dans la mouvance actuelle pour revoir l’ordre international par les États indépendants. Aussi j’y vois une fenêtre grande ouverte pour l’affirmation à venir du peuple québécois si les personnes qu’il compose se définissent en futurs citoyens et futures citoyennes du Québec.

      ---

      En faire une question de leadership néglige qu'il s'agit d'une situation de crise mondiale.

    • Cyril Dionne - Abonné 19 mars 2020 12 h 44

      « Ben » oui M. Lebel, il n’y a rien de nouveau sous le soleil dans vos commentaires (Nihil novi sub sole). Pour simplifier, fédéraliste bon, indépendantiste méchant. Mais est-ce que vous pouvez la même chose de l’enfant roi, vous savez, l’image holographique qui gouverne votre cher pays, le Canada et M. Legault? Misère.

  • Yvon Montoya - Inscrit 19 mars 2020 06 h 56

    On pourrait dire aussi que le Premier ministre, lequel fait un excellent travail, ne pouvait vraiment pas faire autrement en dehors de l’aspect idéologique. De Macron aux autres responsables politiques même jusqu’a Trump ou Xi Jinping et cie, leur devoir est d’aider un peuple dans les moments les plus difficiles. Partout on reagit et agit de la sorte. Les médias des différents pays l’attestent. Je ne vois pas bien où la «  nation » deviendrait un refuge alors que cette monstruseue bibitte harcèle de mort la planète entière. Je réalise plutôt un sentiment profond de solidarité planétaire. Il n’y a pas de «  meilleur endroit » alors que dans mon village on vit avec l’heure des fermetures, des restrictions, de la crainte du voisin etc...comme disait Pascal: «  Nous sommes embarqués ». Ce que vivent les chinois, c’est ce que vivent les humains sur toute la planète. Nous sommes embarqué donc par nécessité solidaires. C’est d’une communaute de destin dont il nous faut parler voire éduquer afin de ne pas s’enfermer dans un quant-a-soi deletere, egocentre et dangereux.

    • Claude Poulin - Abonné 19 mars 2020 16 h 47

      Ce titre: "La nation refuge" ne réveille-t-il pas des idées et des sentiments dont il faudrait se méfier? Je suis porté à le croire ètant donné ce que l'on sait de l'histoire passée et réçente!

  • Gilles Théberge - Abonné 19 mars 2020 07 h 15

    En matière de sécurité pour la santé pubique le Québec est parfaitement capable de s'occuper de la question du Covid 19. D'ailleurs, quand je vois le premier ministre quotidiennement faire face au peupe à travers les caméras je constate qu'il semble avoir les choses bien en main.

    C'est un autre son de cloche du côté d'Ottawa quand je vois le flageolant Trudeau essayer de s'en sortir. En parlant bilingue des deux côtés de la bouche, hésitant bafouillant et j'en passe. Même pas capable de donner des explications claires sur sa décision obscure de laisser la porte ouverte de Roxham.

    Un jour, au plus fort de la tempête, les américains se précipiteront par milliers au Canada pour se faire soigner gratuitement. Et quand ils seront des milliers à être atteints du corona virus, il sera trop tard pour reculer. Les efforts du Québec pour amoindrir les effets délétère de cette crise mondiale, seront mis à mal par la décision inconséquente de cet olibrius...

    Le plus tôt possible j'espère que nous mettrons fin à l'insignifiance de cet insignifiant, Trudeau !

    • Brigitte Garneau - Abonnée 19 mars 2020 13 h 55

      Espérons que le confinement portera les citoyens à RÉFLÉCHIR avant d'AGIR! Serons-nous en mesure de dire bien fort, "Je me souviens "...??

  • Jean Jacques Roy - Abonné 19 mars 2020 07 h 31

    «La crise sera longue et éprouvante. Malgré les programmes d’aide, ses conséquences risquent d’être catastrophiques pour certains. » 

    Michel David souligne la capacité du gouvernement Legault d’agir et de rallier les partis d’opposition et l’ensemble de la population derrière un plan D’ACTION pour combattre COVID-19.

    Actuellement, le gouvernement face à un virus en pleine expansion doit agir à l’image du chef des pompiers qui affronte un feu de forêt qui prend de l’expansion et qui oblige les humains et les animaux à s’éloigner et trouver refuges. Or, pour combattre le virus Covid, le premier ministre doit plutôt pousser la population à adopter une attitude contraire, non pas fuir mais s’isoler, rester chez-soi.

    Du point de vue de la Santé Publique, la gestion de Covid-19 va devenir complexe lorsque dans les prochaines semaines arriveront les débordements des rivières et les évacuations obligatoires des riverains! Et ensuite, si par malheur s’activent les feux de forêts la gestion des différentes urgences rendront plus complexes l’action gouvernamentale. Malheureusement, ces scénarios ne relèvent pas de la fiction. Les conséquences des changements climatiques sont là et vont s’accentuer. Il y a quelques à peine, une grande partie de l’Australie était en feu! Aux EEUU, ce fut aussi le cas en Californie.

    Pour le moment le gouvernement Legault, maître de l’improvisation et du discours du « bon sens », excelle pour faire accepter les mesures d’urgence qui s’imposent. C’est au niveau du moyen et long terme que le gouvernent Legault et que les partis politiques doivent urgemment penser. L’avenir politique de la CAQ et des partis d’opposition sera ephémère, je crois, si leurs programmes s’en tient au court terme électoraliste et à l’improvisation devant chaque urgence. C’est la machine économique et le mode de vie urbaine effréné et insalubre qui sont détraqués.