Le monde n’arrête pas de tourner mais…

Il y a des moments dans la vie d’un pays où la partisanerie n’a plus sa place. Des situations comme celle que les Canadiens et les Québécois traversent actuellement, la peur au ventre pour beaucoup d’entre eux. Il ne s’agit pas, pour les partis d’opposition, de perdre leur sens critique ou de ne pas exiger des comptes des gouvernements, mais de savoir le faire avec sensibilité.

Mercredi dernier, après l’annonce par Ottawa d’une première aide de 1 milliard de dollars aux provinces, aux chercheurs, aux entreprises et aux travailleurs affectés par la pandémie de coronavirus, le chef Andrew Scheer n’a rien trouvé à dire sur le sujet lors de la période des questions qui a suivi. Il s’est plutôt livré à une charge partisane contre la gestion économique et budgétaire du gouvernement Trudeau. Il a fallu attendre 30 minutes, après les interventions plus à propos du Bloc québécois et du NPD, pour que deux députés conservateurs abordent finalement cette crise qui préoccupe tout le monde.

Le lendemain, à quelques heures de la suspension des travaux, le ton avait changé et M. Scheer et ses députés se sont finalement concentrés sur la réponse du gouvernement. Ils se sont montrés critiques, bien sûr. Ils ont entre autres exigé une action plus ferme du fédéral. Lundi, deux députés, l’un à Edmonton, l’autre à Montréal, ont convoqué la presse pour réitérer ce message.

Pendant ce temps, leur propre parti, lui, faisait la sourde oreille à la requête de trois candidats à la succession de M. Scheer — Rudy Husny, Rick Peterson et Marilyn Gladu — qui demandaient une suspension de la course à la direction du Parti conservateur du Canada (PCC). Selon eux, les échéanciers pour remplir les dossiers de candidature, tenir les débats ou encore procéder au vote devraient être revus à la lumière du contexte actuel. Les cinq autres candidats ne leur ont pas fait écho, mais la plupart ont quand même mis sur la glace les assemblées publiques qu’ils avaient au programme.

Lundi, le comité organisateur de l’élection du chef a diffusé une déclaration selon laquelle la course continuait comme avant. Le 25 mars, soit dans exactement une semaine, les candidats devront avoir remis au parti les 300 000 $ et 3000 signatures exigés pour voir leur nom apparaître sur le bulletin de vote. Cela favorise peut-être ceux qui, comme Peter MacKay, ont déjà atteint ces objectifs, mais cela ne sert pas le parti.

Une course à la direction est habituellement un moment privilégié pour recruter des membres, mobiliser la base, établir des liens et faire de la publicité pour le parti. Mais quand le pays fonctionne au ralenti, l’activité économique est réduite et des millions de gens sont confinés à domicile, la tête ailleurs, poursuivre cette course équivaut à tenir un exercice en circuit fermé.

« N’ayez crainte, nous prenons au sérieux l’impact de la COVID-19 », a cru bon d’écrire le comité organisateur. Citant l’annulation des rassemblements partisans par les candidats, il se dit même « fier que [ces derniers] accordent la priorité à la santé et au bien-être du public ». Le comité et le parti demeurent quand même « convaincus que toutes les règles, dates clés et étapes peuvent être respectées pour continuer la course », qui doit se conclure le 27 juin prochain. Cory Hann, directeur des communications du parti, a fait savoir par courriel mardi (hier) que le comité discutait quotidiennement de la situation et des répercussions possibles sur la course à la direction. S’il corrige le tir, il le fera savoir.

Entre-temps, le PCC s’affaire à atténuer les obstacles. Il a créé un portail qui permet aux candidats de recueillir les signatures nécessaires sans avoir à rencontrer les membres en personne. Le parti va fournir aux candidats une liste de fournisseurs de services spécialisés dans l’organisation d’assemblées publiques virtuelles. Les débats auront lieu comme prévu le 17 avril à Toronto et le 23 avril à Montréal, mais sans public.

Le réflexe du parti est compréhensible puisqu’il s’agit d’un jalon important dans la vie de l’organisation. Comme le soulignait mon collègue Michel David en début de semaine, le Parti québécois et le Parti libéral du Québec sont confrontés au même dilemme, suspendre ou non leur course au leadership au moment où la crise du coronavirus sévit.

Pour l’instant, le PCC semble n’y voir qu’un problème de logistique, mais l’enjeu est ailleurs. En continuant droit devant, le PCC et certains de ses candidats donnent une impression de profonde insensibilité envers une population dont la vie est complètement chamboulée. Cette crise est d’une ampleur jamais vue et suscite une anxiété rare, car il y est question de santé et de survie économique.

Comment un candidat peut-il, sans un profond malaise, solliciter un membre qui, pour le bien de tous, vient de mettre la clé dans la porte de son restaurant sans savoir s’il ne perdra pas tout dans le détour ? Ou qui vient de perdre son emploi ? Ou de sortir de sa retraite pour aider ses anciennes collègues infirmières à faire face à la COVID-19 ?

Cette course peut attendre un peu, surtout si le parti veut être autre chose qu’une grosse bulle étanche.

1 commentaire
  • Luc Bertrand - Abonné 18 mars 2020 10 h 31

    C'est clair, le PCC veut Peter McKay et une élection en octobre

    Les conservateurs voudraient couronner Peter McKay, éviter des débats qui compromettraient l'unité du parti et profiter de la mauvaise gestion des crises autochtone et du COVID-19 par le gouvernement Trudeau pour tenter de le renverser dès cet automne qu'ils ne s'y prendraient pas autrement.

    Luc Bertrand