S’imposer dans la lutte

En lisant la lettre ouverte d’Anaïs Barbeau-Lavalette introduisant le mouvement « Mères au front » parue dans La Presse lundi, et en consultant sur leur site Web la déclaration des mères et des grands-mères en colère, je me disais qu’il s’agit exactement de la prise de parole dont on a besoin.

Après les adolescents qui se mobilisent — et qu’on punit lorsqu’ils veulent faire la grève, comme ce fut le cas la semaine dernière à la polyvalente des Monts, où deux élèves ont été suspendus pour avoir organisé un vote de grève —, les mères et les grands-mères montent au front pour le climat, répondant à l’appel de leurs enfants. Elles exigent du courage politique, afin que soient respectées les cibles fixées par le GIEC, soit la réduction des GES d’au moins 45 % d’ici 2030 par rapport à leur niveau de 2010 et l’atteinte de la carboneutralité d’ici 2050.

Les mères sortent lorsque l’heure est grave, en dernier recours, remarquait Barbeau-Lavalette en marge du lancement du mouvement. « Nous sommes celles qui mettent au monde. Celles qui nourrissent et celles qui soignent. Nous sommes fières et en colère », écrivent les Mères au front. Ce n’est ni un hasard ni anodin que ce regroupement nomme ainsi les fonctions de soins et de reproduction de la vie sociale dans l’énoncé de sa mission. De la même manière qu’il n’est pas anodin que les enfants soient descendus dans la rue avant tout le monde, pour inciter la population à prendre enfin au sérieux le péril climatique.

Il y a bien sûr l’évidence : partout dans le monde, les femmes sont les premières victimes des perturbations climatiques. Elles sont plus nombreuses à mourir lors des catastrophes naturelles, lesquelles sont plus fréquentes et plus intenses en raison des modifications du climat. Selon des données d’Oxfam, les femmes connaîtraient lors des catastrophes une mortalité jusqu’à cinq fois supérieure à celle des hommes. On souligne aussi que, dans les pays en voie de développement, où les risques d’insécurité alimentaire et de pénuries de ressources sont aggravés par la crise climatique, les femmes ressentent une pression plus grande, car elles sont souvent responsables de l’approvisionnement en eau et en nourriture. Les femmes sont aussi plus pauvres et, le plus souvent, ce sont elles qui prennent soin des enfants ou de leurs proches vulnérables.

Au Québec, les mères seules sont plus susceptibles que quiconque de connaître la pauvreté, et chez nous aussi les femmes sont plus nombreuses à prendre soin des personnes vulnérables, qu’elles soient mères, grands-mères ou non. Et comme elles sont plus souvent responsables d’enfants ou de personnes en perte d’autonomie, elles sont plus touchées par la fragilisation des services sociaux, qui subissent une pression considérable en temps de crise. D’ailleurs, si vous craignez que la COVID-19 mette les institutions publiques à l’épreuve, ce n’est rien comparativement aux effets anticipés de la crise climatique. Or les femmes seront les premières à en faire les frais, notamment parce qu’elles sont présentes en écrasante majorité dans les professions des soins et parce que les mères et les grands-mères sont encore, oui, celles qui nourrissent et soignent.

La figure de la mère, qui incarne à la fois la vulnérabilité, la force et la résilience, est toute désignée pour véhiculer un message écologiste, un message de lutte. Leur colère, aux mères et aux grands-mères, tient d’ailleurs sans doute en partie à l’invisibilisation perpétuelle du travail qu’elles accomplissent pour rendre le monde un peu plus habitable, au moment même où on laisse libre cours à sa destruction.

Il y a aussi quelque chose de très beau, de très puissant, à voir les grands-mères, les mères et les enfants prendre les devants dans cette lutte, précisément parce qu’ils ont été traditionnellement exclus, non seulement des cercles de pouvoir, mais de la vie politique au sens large. Ils le sont encore, d’ailleurs, à voir le paternalisme avec lequel on accueille les mobilisations des jeunes depuis un an, lorsqu’on ne leur enjoint pas carrément de rentrer dans le rang, prétextant qu’ils ne savent pas de quoi ils parlent.

Quant aux mères, si elles ont été la plupart du temps assignées aux tâches invisibles et domestiques par les mouvements sociaux et révolutionnaires, on tend encore à accueillir leur prise de parole avec dérision. Qu’ont-elles encore à s’emporter, ces bonnes femmes ? On tend à s’émouvoir de la figure de la « mère courage », de la femme seule qui affronte l’adversité et protège ses enfants envers et contre tous, mais on peine à l’envisager comme sujet politique à part entière.

Aujourd’hui toutefois, les femmes s’imposent, avec leurs enfants, dans l’arène politique. Et elles ont, à n’en point douter, quelque chose de révolutionnaire à nous dire. « Nous sommes la nature qui se défend », dit le slogan écologiste, repris notamment l’an dernier lors d’une conférence sur le climat à Paris par Youna Marette, une militante de 17 ans impliquée dans la mobilisation des jeunes pour le climat en Belgique. Voilà ce que nous rappellent celles qu’on a reléguées aux marges et à l’invisibilité dans la lutte politique. Reste à voir si elles seront entendues.

17 commentaires
  • Pierre Rousseau - Abonné 13 mars 2020 08 h 55

    L'union fait la force !

    Bravo pour cette initiative qui vise à sauver la planète pour les générations à venir. Il faut toutefois demeurer vigilantes car l'industrie guette. Chez les Wet'suwet'en, peuple autochtone de la Colombie-Britannique sur le territoire duquel Coastal GasLink veut passer un gazoduc et qui a décenché les manifestations des Premières Nations sur les voies ferrées ailleurs au pays, les matriarches ont été divisées par la compagnie. En effet, cette dernière a subventionné un groupe de matriarches pour promouvoir le gazoduc sur leur territoire en faisant miroiter des emplois. Ce qui a entraîné un conflit important au sein de la nation car ce groupe de matriarches avait caché le fait qu'elles étaient subventionnées par CGL. Mais on peut difficilement les blâmer car la pauvreté règne dans ce coin de pays et l'appât de beaux emplois rémunérateurs pour quelques années est très puissant.

    Le chant des sirènes peut être très fort et on sait que les politiciens sont à la solde de ces grosses corporations qui promettent des emplois et des taxes et impôts en conséquence. Puissent les mères et les grand-mères continuer sur cette voie qui doit nous guider vers un avenir meilleur.

  • André Savard - Abonné 13 mars 2020 09 h 23

    Les vraies premières victimes

    Quoique j'adhère avec l'ensemble du propos, les femmes ne sont pas les premières victimes du désastre écologique en cours. Les premières victimes ce sont les animaux, d'abord en raison de la perte des habitats à laquelle s'ajoute maintenant les changements climatiques. Notre espèce mobilise 95% de la biomasse et si le ravage se poursuit, le plus gros mammifère sur Terre sera le boeuf.

  • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 13 mars 2020 09 h 23

    Propos d'adolescente attardée

    Dans le contexte actuel, un chroniqueur masculin qui ferait l'auto-promotion des pères et des grands-pères comme sauveur de l'humanité serait rapidement accusé et condamné sans procès : de sexiste, mysogine et quoi d'autre.
    N'en jetez plus. La cour est pleine.

  • Claude Saint-Jarre - Abonné 13 mars 2020 09 h 42

    Pères

    Comme père, j'ai fait 4 expositions sur le développement durable dans une bibliothèque .
    Aujourd,hui, j'ai commencé des rencontres quotidiennes de Citoyen.es, sur l'environnementn, pendant les prochains 10 ans: 2020-2030: décade citoyenne pour la survie.Mes thèmes: la biodiversité, l'agriculture soutenable, la transition écologique, vers 0 plastique, vers - GES, planète en santé/humain en santé et démocratie écologique.

    Je ne suis pas ou organisme accrédité alors je ne peux mettre d'affiche légalement dans ma municipalité,alors je compense comme je peux par le réseautage électronique.
    J'avais envoyé un courriel à madane Waridel et je n'ai pas eu de réponse...

    Merci aux Mères au front.

    • Claude Saint-Jarre - Abonné 13 mars 2020 10 h 01

      Précisioni, ces rencontres ont débuté la semainae dernière mais j'arrête pour un temps indéterminé à cause du COVID. D'ailleurs Boucherville ferme tous ses bâtiments depuis hier soir 19 hers.

  • Paul Gagnon - Inscrit 13 mars 2020 10 h 00

    Déja de retour ou enfin, c'est selon

    « partout dans le monde, les femmes sont les premières victimes des perturbations climatiques »
    J'adore lire ce genre de conneries. Je me sens moins seul...
    C'est comme l'histoire de l'ours enragé : il s'agit de courir plus vite que son voisin...