Cannes au temps du coronavirus

Pour l’instant, le Festival de Cannes se cramponne. La 73e édition de la méga-manifestation de cinéma entend dérouler ses tapis rouges du 12 au 23 mai. Oui, mais voilà ! Le microbe lui tombe sur la tête comme sur celle de bien des dirigeants de grandes manifestations culturelles, sociales ou sportives. Au magazine 20 minutes, les bonzes de la manifestation se sont déclarés prêts à faire des adaptations afin de se coller aux législations nationales encadrant la propagation du coronavirus. La fermeture du balcon du Grand Auditorium au Palais est envisagée, afin d’abriter moins de 1000 personnes en un seul lieu.

En principe, le contenu de la sélection officielle sera dévoilé le 16 avril à Paris. Mais le milieu retient son souffle. Pas certain qu’on est d’y atterrir, du moins à ces dates-là. Report ? Annulation ? Maintien ? Espoir, craintes : la gamme des sentiments y passe. On s’avoue pessimiste quant à la tenue de l’événement dans cette case du calendrier, mais tout change tellement vite dans le sillage de ce virus-là. La COVID-19 décline en Chine pour mieux se développer ailleurs. Et si elle allait se calmer le pompon ? Vœux pieux.

En entrevue au Figaro, le président du festival, Pierre Lescure, s’est dit optimiste, mais pas inconscient. Il espère que le pic de l’épidémie sera atteint fin mars, avec l’espoir de mieux respirer dès avril. « Si ce n’est pas le cas, on annulera. Nous avons des réserves. » Ils ne sont pas assurés pour autant…

Évidemment, aucun pays touché ne saurait assez se prémunir contre ce virus, pas plus ici qu’ailleurs. La pandémie dévoile surtout la fragilité des piliers sur lesquels on s’appuie. Comme elle montre à quel point tout est interconnecté sur la planète : déplacements, manifestations majeures, retombées économiques. Art, sport, éducation, tourisme, monde des affaires, campagnes électorales, petits et grands commerces sont désorientés de concert par un microbe parfois meurtrier.

Les dirigeants du festival disent afficher une hausse de 9 % des demandes d’accréditation, ce qui prouve le désir actuel des journalistes, des artistes et des professionnels d’y assister. Mais le coronavirus nargue les désirs de célébrer le septième art international au coude à coude. D’ailleurs, la peur d’être infecté pourrait dissuader de farouches partisans de s’y pointer le nez, réflexion faite…

La ville de Cannes est l’hôte de plusieurs rendez-vous et congrès annuels importants, dont le gros MipTV et le Salon de l’immobilier, dûment annulés. L’économie locale — restaurateurs, hôteliers et tutti quanti — bat de l’aile et requiert une aide de l’État pour passer ce mauvais quart d’heure. La Côte d’Azur se frotte à la Riviera italienne et qui dit Italie dit virus en expansion et quarantaine à pleine botte.

En Europe, en Amérique du Nord, en Iran et ailleurs, des injonctions antirassemblements se multiplient, même dans des écoles et des universités. La Bourse s’affole et la florissante industrie touristique pique du nez.

Je vous parle de Cannes parce que ce rendez-vous m’est familier. Avec son énorme marché du film, ses stars, ses pompes et ses œuvres, il attire 40 000 journalistes et professionnels du monde entier. On parle d’une véritable ruche aux retombées économiques de près de 200 millions. Une guerre féroce se livre entre des festivals qui s’arrachent les films porteurs, et ce, en période de mutations alors que le grand écran se fragilise au profit des nouvelles plateformes. Cannes peut survivre à une année morte, là où de petits événements risquent de se briser les reins.

N’empêche : passer son tour, c’est risquer de perdre sa primauté sur cet échiquier instable. Si le festival printanier devait déclarer forfait, les manifestations automnales de Venise et de Toronto pourraient lui ravir des pièces de résistance et l’affaiblir. L’an dernier, la Croisette brillait de tous ses feux avec une sélection d’enfer. Sa palme d’or, Parasite, allait par la suite remporter les plus importants Oscar, prouvant le flair et la suprématie cannoise. Et ce flottement actuel…

Difficile d’imaginer les répercussions à moyen terme de la crise du coronavirus dans le monde culturel. Le report en novembre de la sortie du prochain James Bond, No Time to Die de Cary Joji Fukunaga, et d’autres blockbusters, sous crainte de jouer devant des salles dégarnies par crainte des rassemblements, n’est que la pointe de l’iceberg. Tous ces théâtres fermés dans plusieurs pays, ces cinémas et ces musées vidés, ces spectacles et événements annulés, ces villes historiques désertées… Voici Venise, à peine remise de ses inondations, renvoyée à ses canaux désolés. On dirait une répétition générale pour apprendre à affronter les soubresauts d’une planète en perdition. Que ferions-nous demain face à une catastrophe au long cours ? A-t-on l’air si préparés au pire ?