Ce qui nous rend malades

Ce qui est bien avec cette histoire de coronavirus — parce qu’il faut bien aussi s’attarder au côté positif des choses —, c’est que l’on peut voir se déployer sous nos yeux la capacité d’action coordonnée de l’espèce humaine, les changements rapides que l’on peut apporter à nos comportements et les sacrifices que l’on est prêts à faire lorsqu’aux prises avec un sentiment d’urgence.

La santé, soit au fond la peur de mourir ou du moins de souffrir, est une préoccupation universelle. Lorsqu’au nom ne serait-ce que d’un risque de tomber malade d’un virus, l’Organisation mondiale de la santé émet des consignes et des recommandations, les gouvernements suivent le pas. Les institutions nous enjoignent de rester chez nous, d’éviter les rassemblements, de limiter les contacts physiques. Nous obéissons. Il est important pour chacun de faire ce qu’il peut. Les autorités sont là pour nous protéger.

Pourtant, on sait que l’action concertée est autrement plus ardue lorsque les mêmes gouvernements, institutions et compagnies qui se targuent d’avoir notre santé à cœur depuis quelques semaines sont précisément la source de nos maladies.

Plusieurs pesticides encore utilisés en agriculture ici et ailleurs augmentent les risques de cancer. La pollution atmosphérique causée par les voitures et les industries a décuplé les troubles respiratoires. Les allergies se développent au contact de produits chimiques. Les microparticules de plastique se logent un peu partout dans notre organisme. Le stress en milieu de travail est directement lié aux maladies du cœur. Tout ça, dans une société riche où les changements technologiques sont invariablement présentés comme du « progrès ».

Plusieurs études démontrent depuis longtemps le lien entre le manque d’espaces verts en milieu urbain et l’isolement social dû à nos modes de vie « modernes » et la multiplication des cas de dépression, d’anxiété, de suicide. On estime que 20 % des Canadiens seront atteints d’une maladie mentale à un moment ou à un autre de leur vie. Et de plus en plus de personnes n’en pouvant plus de souffrir développent une dépendance aux opioïdes. Le Centre de la toxicomane et de la santé mentale (CAMH) a estimé en 2009 le coût économique de la santé mentale à près de 51 milliards de dollars par année au Canada, notamment en coûts de soins et en perte de productivité. Comme si ce n’était pas assez, une étude de l’IRIS publiée la semaine dernière révélait une « explosion » des cas de contestation des employeurs ciblés par des réclamations à la CNESST depuis les années 1990, et donc une difficulté grandissante pour la population active à être indemnisée pour des accidents de travail.

Un mouvement de professionnels de la santé, au Canada et ailleurs, met les déterminants sociaux de la santé au cœur de sa pratique. En bref, cela veut dire reconnaître que notre environnement de vie a une influence bien plus grande sur notre bien-être que la génétique. Vivre dans la pauvreté, habiter au milieu d’un désert alimentaire ou sur des sols contaminés, subir de la violence familiale ou la pression constante du stress, ne pas pouvoir utiliser le transport actif pour ses déplacements quotidiens, évoluer dans une société où les inégalités s’intensifient et où les services publics s’effritent : ce sont tous là des facteurs déterminants de notre santé par rapport auxquels nos médecins sont largement impuissants en contexte clinique.

La semaine dernière, plusieurs centaines de ces médecins se sont opposés à GNL-Québec, en invoquant les risques pour la santé publique des opérations de fracturation hydraulique. On parle de cancers, de maladies cardiaques et respiratoires, entre autres. Leur voix sera-t-elle entendue par le BAPE ? Combien de projets d’exploitation des ressources naturelles, de constructions d’autoroutes, d’étalement urbain et autres bétonnages ont-ils été réalisés sans qu’on ait pris en compte leur effet non seulement sur l’environnement, mais aussi sur notre santé ?

On sait qu’il y a un écart d’espérance de vie de neuf ans entre certains quartiers de l’ouest et de l’est de Montréal ? Que fait-on ? Où est l’état d’urgence, l’action concertée qui forcera le changement ? Quand se prescrira-t-on un plan sérieux d’éradication de la pauvreté ?

La vérité, c’est qu’il est beaucoup plus facile pour la médecine mainstream de nous dire de manger mieux et de nous inscrire au gym, bref, de ramener toute la responsabilité du bien-être à l’individu, plutôt que de s’insurger contre les politiciens et les entreprises qui nous tuent à petit feu. Il peut être rassurant, par ailleurs, de penser que les problèmes les plus graves peuvent être évités avec un bon lavage de mains.

L’état d’urgence actuel montre ce dont on est capables lorsqu’on est sérieux. Il met aussi en évidence que si tant de souffrance et de morts absurdes persistent à marquer notre existence, c’est que les principaux responsables de nos destins collectifs ne s’y consacrent pas assez.


 
21 commentaires
  • Raynald Blais - Abonné 12 mars 2020 02 h 48

    Prendre les devants

    Constater que l’espèce humaine peut agir en collaboration n’est pas que "s’attarder au côté positif des choses"; C’est aussi évoquer l’essence de l’Humanité en dépit de celle du capitalisme.
    Ce n’est pas qu’à cause des "principaux responsables de nos destins collectifs" s’il y a tant de souffrance et de morts. C’est aussi une question qui concerne la nature du capitalisme qui domine celle de l’espèce humaine. Ses structures répondent de la liberté économique exigée par ceux qui en profitent ou espèrent en profiter. Même avec des responsables, élus ou nommés, inspirés par les meilleurs idéaux, les gouvernements, institutions et compagnies soutiendront autant que possible la concurrence qui divise l’humanité et permet l’appropriation privée des surplus créés socialement.
    Et lorsque ce système inhumain est menacé par une pandémie, la nature humaine prend parfois les devants.

  • Serge Grenier - Inscrit 12 mars 2020 04 h 48

    Tellement d'accord...

    Les politiciens semblent avoir un sens des priorités à deux vitesses : il y a les priorités vraiment prioritaires (celles qui peuvent affecter leur réélection) et les priorités moins prioritaires (tout le reste).

    Des articles comme celui-ci peuvent aider la population à prendre conscience de la situation et la pousser à agir en synchronicité. Ça ça peut influencer l'issue des élections et par le fait même attirer l'attention des politiciens.

    Merci Madame Nicolas.

  • Yvon Montoya - Inscrit 12 mars 2020 06 h 53

    Une chronique assez superficielle, merci! Vous ne parlez pas du tissu social détricoté par les réseaux sociaux, les Facebook, les Twitter et autres cellulaires que l’humain regarde, hypnotisé, alors que son voisin devient de plus en plus invisible a son non-regard totalement déporté vers un écran. Pensez à tous ces « dispositifs » ( voir Giorgio Agembem) créant un état de mobilisation généralisée, un état d’exception. Par contre j’apprends qu’il existerait une médecine «  mainstream » sans vous posez la question si c’est de la médecine? Dans le fond votre chronique démontre la lourde tendance dans nos sociétés d’un point de vue culturel, i.e. la pratique de l’amalgame due a un manque de rigueur intellectuel surtout un manque d’outils intellectuels permettant une pensée solide. Vous exprimez sans le savoir, c’est tout aussi pire que les pesticides, le Journalisme «  mainstream ». Merci.

    • Charles-Étienne Gill - Abonné 12 mars 2020 09 h 49

      Je me suis permis d'écrire à la rédaction pour leur dire qu'il existait un livre qui allait permettre au Devoir de comprendre un peu mieux ce qu'il vivait. «La Double dépendance sur le journalisme», par Patrick Champagne.

      Ce qui est arrivé au Devoir est arrivé au journal Le Monde. Le prestige du Devoir lui permettait de fonctionner comme un ovni, mais un ovni intellectuel puissant dans le champ culturel. Le prestige symbolique lui permettait d'imposer un agenda, en dépit de sa taille. Son peu de moyens, mais concentré au Québec, permettaient de faire par ailleurs un bon travail. Mais les champs culturels et écomiques se sont rapprochés si bien que la logique marchande a avalé le champ culturel qui n'est plus autonome.

      Le Devoir s'est donc soumis au marché et dans cette logique, il doit «se renouveler», être frais, être dans l'air du temps, bref être «aimable», vous aurez compris «likable». Il doit offrir un produit soluble dans le désir consensuel des nouvelles valeurs progressistes (mais néolibérales, capitaliste, impériales, rappelons qu'elles sont issues de Berkeley) dont Madame Nicolas est l'une des déclinaisons. C'est aussi un championne, elle est doctorante et titulaire d'une bourse Vanier.

      Donc le Devoir surfe mine de rien sur son ancien prestige pour y intégrer de nouvelles voix, dans une logique qui est désormais celle du champ économique. On nous propose du nouveau, du frais (Nicolas, Lanctôt, etc.) moderne, jeune, branché, car on aurait évolué. Myles ne dit pas autre chose dans son édito où il a décliné sa vision : on peut être nationaliste et travailler contre l'analphabétisme.

      Ne pas endosser ces nouvelles ce virage c'est donc être réac, or Le Devoir n'a jamais sciemment exposé sa nouvelle idéologie où il offre, a priori, des chroniques qui se font concurrence, c'est une cacophonie idéologique et éditoriale. Le nouveau affronte donc l'ancien, mais cet ancien s'incarne dans la vieille garde des lecteurs.

    • Jean-Charles Morin - Abonné 12 mars 2020 14 h 32

      "Le Devoir s'est donc soumis au marché et dans cette logique, il doit «se renouveler», être frais, être dans l'air du temps, bref être «aimable»... Il doit offrir un produit soluble dans le désir consensuel des nouvelles valeurs progressistes (mais néolibérales... rappelons qu'elles sont issues de Berkeley) dont Madame Nicolas est l'une des déclinaisons. C'est aussi une championne: elle est doctorante et titulaire d'une bourse Vanier.

      Ne pas endosser ce virage c'est donc être réac, or Le Devoir n'a jamais sciemment exposé sa nouvelle idéologie où il offre, a priori, des chroniques qui se font concurrence, c'est une cacophonie idéologique et éditoriale." - Charles-Étienne Gill

      Monsieur Gill, c'est vous que la direction du devoir aurait dû engager comme chroniqueur.

      Je ferais remarquer toutefois que la multiplicité des points de vue, toute cacophonique qu'elle puisse paraître, est néanmoins nécessaire pour informer correctement le lecteur en évitant de toujours aborder les choses sous le même angle idéologique. Ma crainte est que cette "cohabitation" des nouveaux arrivants avec les vétérans déjà établis se fera au final au détriment de ces derniers par leur mise progressive au rancart. Un Devoir ou les Myles, Lanctôt et Nicolas règneraient alors en maître en se faisant les caisses de résonances de la vertu consensuelle des bien-pensants ne me donnera certainement plus envie de le lire car, comme le disait son ancienne devise, il ne fera plus ce qu'il doit.

      Ce jour-là, comme l’aurait dit Voltaire, je décrocherai pour aller cultiver mon jardin.

    • Françoise Labelle - Abonnée 12 mars 2020 16 h 49

      M.Gil,
      vous m'étonnez. Patrick Champagne critique le Monde, autrefois fermement marxiste, pour lui reprocher son ramollissement actuel sous l'effet de la contrainte économique. L'avez-vous bien compris? Avez-vous déjà lu Le Monde Diplomatique d'Ignacio Ramonet ou Alain Gresh?
      Je cite Patrick Champagne, responsable de Manière de voir du Monde Diplomatique en 2005, qui décrit ses objectifs: «Sont analysés les travers mercantiles de l’information, les dépendances politiques toujours présentes, notamment aux Etats-Unis, le primat du « people » sur la lutte des peuples, l’absorption des intellectuels par les médias».
      En ce qui concerne le primatr du «people», on pense à Trump devant ses amis de Fox, ou du National Enquirer, déclarant que le covid n'est qu'une simple grippe et que les agences scientifiques gouvernementales, ce qu'il en reste, mentent.

  • Brigitte Garneau - Abonnée 12 mars 2020 07 h 17

    Ouf! Un tsunami n'aurait pas fait mieux...

    Bravo pour votre texte madame! Il est plus que temps de remettre les pendules à l'heure et d'appeler un chat, un chat...

  • Pierre Rousseau - Abonné 12 mars 2020 08 h 04

    De l'homme et de l'hommerie

    C'est placer beaucoup d'optimisme du côté des politiciens ! L'homme est essentiellement un esclavagiste et le capitalisme en est l'illustration moderne. Les politiciens sont à la solde des oligarques et des grandes corporations transnationales à travers le monde. Un exemple ? Monsanto et Bayer : il y a des preuves accablantes au sujet des glyphosates et leurs effets nocifs non seulement sur les humains mais aussi sur l'environnement et constitue une menace réelle pour les abeilles qui contribuent largement à la pollinisation essentielle pour nos cultures. Or, les gouvernements hésitent toujours à l'interdire à cause des pressions de ces énormes conglomérats.

    Les politiciens sont connectés aux SNC-Lavalin de ce monde et aux grandes pétrolières et gazières au point où le gouvernement Trudeau a pigé dans l'argent des contribuables pour acheter un oléoduc (TransMountain) quand on sait que cette industrie est sur le déclin. Même chose en ce qui concerne les sables bitumineux qui sont largement bénéficiaires des largesses gouvernementales. On veut sauver des emplois qui contribuent à détruire notre planète, genre d'esclavagisme moderne, surtout dans le contexte où 1 % de la population récolte tous les bénéfices alors que le reste, les 99 %, a peine à arriver et travaille comme des esclaves.

    Où il y a l'homme, il y a de l'hommerie dit-on et les politiciens en sont le plus bel exemple.

    • Brigitte Garneau - Abonnée 12 mars 2020 15 h 26

      De l’hommerie surtout...

    • Brigitte Garneau - Abonnée 12 mars 2020 15 h 29

      C’est ce qui arrive quand la bêtise et l’ignorance l’emportent sur la raison et le jugement. Misère...