La vie est ailleurs

Je crois avoir lu quatre, cinq fois maintenant le texte de Virginie Despentes sur le départ fracassant d’Adèle Haenel de la cérémonie des César, lorsqu’on a remis à Roman Polanski le prix de la réalisation. J’ai regardé la vidéo au moins deux fois plus souvent. Un geste annonciateur des temps à venir, écrit Despentes. Oui, voilà. La colère d’Adèle Haenel et son attitude ce soir-là annoncent peut-être un nouveau paradigme.

J’avais les poings serrés après avoir vu cette séquence aux César, et encore plus après avoir lu Despentes. Une valve s’est ouverte, comme cela arrive parfois. Il y a des jours où monte en moi une colère sourde, silencieuse, qui n’admet aucun doute quant à sa légitimité. À la radio lundi, nous avons parlé des événements des César et je n’ai pas osé intervenir, j’avais peur de ne plus pouvoir m’arrêter si je commençais.

À quoi bon avoir parlé ? me disais-je en regardant la sortie d’Adèle Haenel et des autres à sa suite, vivant ma colère à travers elles. À quoi bon s’être montrées vulnérables, en se disant naïvement que, peut-être, nous pourrions susciter l’empathie ? Ce n’est pas que le cinéma français, pas que le cinéma et pas que la France. C’est partout. Visiblement, le pouvoir n’a pas tremblé, ou si peu.

Je n’en peux plus qu’on nous dise, avec l’agressivité mal contenue d’un chat anxieux, qu’il faut « séparer l’homme de l’artiste ». Bertrand Cantat a tué Marie Trintignant, la femme et l’actrice, les deux en même temps. Elle n’a pas eu le luxe de cette séparation bidon. La violence s’exerce toujours sur un corps, c’est une emprise totale, qui se moque des stratégies rhétoriques qui séparent le geste de destruction du geste de création. Cet art que vous tenez tant à aimer malgré tout est imprégné de cette violence en toutes parts. Vous l’embrassez en même temps. Libre à vous, mais assumez-le.

Il est de toute façon vain de poser le débat en ces termes. Le débat éthique est stérile et la crainte de la censure, complètement hors propos. Cela n’a pas tant à voir avec des individus qu’avec un régime de pouvoir qui s’exerce et se reproduit sur le dos des dominés. Ceux qui se trouvent tout en haut de cette hiérarchie ne sont que les préposés d’un pouvoir qui les précède et les dépasse. Les monstres n’existent pas, ils sont l’ombre projetée de ce que nous sommes.

Récemment, nous nous sommes réjouis de la condamnation de Harvey Weinstein. On a parlé d’un gain féministe, d’un moment charnière dans la lutte contre les violences misogynes. De quoi s’est-on réjoui, au fait ? D’avoir puni ? Il faut voir au prix de quelles souffrances, de quelles angoisses, subies par les femmes appelées à témoigner, cette condamnation partielle a été prononcée. Il était insupportable d’entendre Donna Rotunno, l’avocate de Weinstein, dire que son client avait été manipulé par les femmes qui l’accusaient et affirmer hypocritement que « chacun a droit à une défense ». Bien sûr, chacun a droit à une défense. Mais on le répète comme si les puissants avaient du mal à être défendus. Les gens qu’on défend mal, qu’on laisse seuls face à la machine judiciaire ou qui meurent avant même qu’on les accuse, sont ceux qui commettent des crimes de misère et de désespoir. Ce ne sont pas les Weinstein de ce monde.

Quant aux victimes qui prennent la parole sur la place publique, on continue de leur reprocher de ne pas dénoncer en « bonne et due forme », on leur dit qu’il vaudrait mieux aller voir la police. Même avec de bonnes intentions, on encourage les victimes à aller à la police — à qui il faudrait soudain faire une confiance absolue ; la même police qui arrache des yeux aux manifestants et qui tire sur un adolescent qui joue aux dés.

Je refuse en tous les cas cette idée folle qu’il faille infliger de la souffrance pour rendre justice, et qu’il faille soi-même accepter de souffrir pour obtenir justice. Punissez, enfermez, célébrez l’état policier si vous voulez, mais n’allez pas prétendre que cela a quelque lien avec le féminisme, et encore moins avec la justice.

Je repensais à ces discours ridicules sur la place des femmes dans les lieux de pouvoir, qui apparaissent ces derniers temps sous un jour indécent. « Lean in », disaient et disent encore certains, prenez votre place autour de la table. Je n’ai pas envie d’être assise à cette table-là, de participer à cet exercice sordide d’administration généralisée de la violence — celle qui s’exerce tant sur les adolescentes qu’on viole que sur les ouvriers qu’on exploite. Nous n’avons rien à gagner là, rien à gagner à faire les bonnes filles en attendant que notre tour vienne. Qu’y a-t-il à espérer de ce pouvoir-là ? Celui-là même qui ronge le monde et le rend malade, qui détruit la nature et le vivant, qui exploite les travailleurs, qui permet qu’on tire en pleine mer sur des radeaux remplis de migrants, au large des côtes grecques.

Il n’y a rien à espérer de ces espaces qui nous étouffent et des hiérarchies qui s’autolégitiment ; ni empathie, ni solidarité, ni apaisement. Allez, on se lève et on se casse. Écrivons nos propres histoires, faisons nos propres films, racontons le monde comme nous le vivons. Rassemblons-nous autour de nos propres tables, où tout le monde sera convié, mais où l’on écoutera enfin les femmes violées, les ouvrières, les mères, les prostituées, les prisonniers, les enfants, les réfugiés. Ça suffit. On se barre. La vie est ailleurs.

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