Vous voulez votre boeuf saignant ou «in vitro»?

Sans crier gare, le premier «steak» in vitro était présenté à la presse le 5 août 2013 par le biologiste néerlandais Mark Post.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Sans crier gare, le premier «steak» in vitro était présenté à la presse le 5 août 2013 par le biologiste néerlandais Mark Post.

Le diable est aux vaches. Sous couvert de sauver la planète, des géants de l’industrie agroalimentaire et des milliardaires du Web misent sur la viande de synthèse… pour convertir la masse aux überburgers. Serons-nous les dindons de cette farce ?

Sans crier gare, le premier « steak » in vitro était présenté à la presse le 5 août 2013 par le biologiste néerlandais Mark Post. Le petit grumeau rose, développé à partir de cellules souches de vache, n’avait vraiment pas de quoi faire saliver même les plus carnivores.

Qu’importe, puisque le professeur, aujourd’hui à la tête de Cultured Beef, financé à hauteur de 250 000 euros par un des cofondateurs de Google, prévoit nous refiler sous peu du faux gigot dans les assiettes.

Un effet boeuf

 

Si le frankensteak n’est pas encore sur le marché, une véritable révolution alimentaire se trame en coulisses, s’inquiète l’auteur Gilles Luneau, qui a pondu Steak barbare (disponible au Québec le 24 mars), un pavé plus lourd qu’un T-bone de 16 onces sur l’« ag-cell » (agriculture cellulaire) et ses ramifications.

C’est en enquêtant sur le financement des mouvements antispécistes en France que le journaliste a rebondi dans les bureaux nickelés de jeunes pousses de la Silicon Valley, devenue l’épicentre de cette néo-agriculture.

Car, c’est sous le soleil de Californie que fleurit la plus forte concentration d’entreprises de biotechnologies, de biohackers, de capital de risque et de milliardaires du Web, prêts à injecter des millions dans la prochaine « bonne affaire ». En l’occurrence, dans la bonne chère high-tech, certifiée sans hormones, sans additifs, sans maladies et… sans animaux. Plus blanc que blanc, avec en prime des promesses de lutte contre l’urgence climatique.

Le livre «Steak barbare» de l'auteur Gilles Luneau

Frapper un os

Or, Luneau constate que, sous le paravent commode d’organisations véganes, les mêmes financiers pistonnent d’un côté la recherche sur la boulette in vitro et de l’autre, les organisations qui militent, avec raison, contre la cruauté animale, l’élevage industriel et ses ravages environnementaux. Le hic, c’est que ces agriculteurs en cravate ne souhaitent pas qu’on troque la côtelette pour l’épinard, mais plutôt qu’on boude la bonne vieille vache pour s’enticher de l’entrecôte artificielle.

« Ce projet, c’est l’élevage industriel poussé à la vitesse grand V sous l’empire d’une logique qui remplace une faillite technologique par une autre encore pire », insiste l’auteur, qui vient de publier son brûlot à Paris.

« La solution sensée aux ratés de l’agriculture industrielle, c’est de revenir à l’agriculture locale, saine, bio, ou d’avoir le courage politique de dire aux gens qu’il faut manger des légumes. »

En plus du steak factice, les fermiers en sarrau de l’« ag-cell » mitonnent aussi dans leurs boîtes de Pétri du lait de synthèse, du faux thon, des avatars de pépites de poulet et des blancs d’oeufs qui n’auront jamais vu un cul de poule.

Les dindons de la farce, ce sont les consommateurs que l’on veut appâter avec le fumet d’une protéine désincarnée, au propre comme au figuré. Une viande éthique, animal free, moulée sur mesure pour séduire le client révolté par l’agriculture de masse et une planète étouffée sous les GES.

« En fait, certains groupes antispécistes sont utilisés comme les idiots utiles d’un mouvement industriel porté par des “financiers véganes” qui sont d’abord des capitalistes qui veulent vendre un maximum de viande », conclut l’auteur.

Le veau d’or

Si la viande in vitro promet d’être le prochain veau d’or, dit-il, c’est qu’elle se fout des véganes purs et durs. Car l’« ag-cell » ne vise pas les abonnés aux lentilles, mais plutôt l’immense marché des flexitariens et des irréductibles du barbecue, prêts à bouffer du pipeau plutôt que de croquer du tofu. Après le coup du sucre sans calories, de la cigarette sans tabac, voici venue la viande sans boeuf, ersatz lavé de tout vice.

En fait, certains groupes antispécistes sont utilisés comme les idiots utiles d’un mouvement industriel porté par des “financiers véganes” qui sont d’abord des capitalistes qui veulent vendre un maximum de viandes

Exit le boeuf ? Pas grave, on veut garder l’argent du boeuf, de la porcherie et de toute la basse-cour. À preuve, les géants mondiaux du bifteck et du poulet en cage ont humé la direction du vent, ils investissent déjà leurs billes dans ces entreprises en démarrage et s’affichent désormais comme des « producteurs de protéines ». Fini les hécatombes de poulettes au Super Bowl ! On pourra engouffrer ailes et croquettes l’âme tranquille, en s’imaginant en paix avec la planète.

Faire son lard

 

Une soixantaine d’entreprises planchaient activement, en 2019, sur le développement de poulet-éprouvette, de thon à la pipette et de boeuf à la mode labo, tous développés à partir de cellules souches et nourris au sérum de foetus de veau dans des bioréacteurs, nous apprend Steak barbare.

Quand Bill Gates et Mark Zuckerberg ont commencé à refiler des millions à des fondations qui patronnent ces licornes, d’autres grands de la finance ont suivi la parade.

Avec des odeurs de déjà-vu, les magnats du Web, qui ont déjà le nez fourré dans nos données personnelles et médicales, se préparent à jouer les pique-assiette.

To beef or not to beef

 

Le journaliste et auteur, qui ne cache pas ses liens avec le mouvement paysan français, en a contre cette utopie d’une pseudo-viande plus « morale » et plus « propre », car ce cheval de Troie, croit-il, signera à terme l’arrêt de mort de vrais agriculteurs et de leurs terres, mais aussi de paysages et de cultures millénaires.

Drapée dans un voile écologiste, l’« ag-cell » achèvera-t-elle de déconnecter encore davantage l’homme de la nature, balayant au passage les efforts déployés pour revenir à une agriculture plus durable et plus verte ?

L’affront n’est pas qu’économique et social, il est aussi d’ordre philosophique. Il annonce une « rupture » de civilisation, avec en bonus l’arrivée d’une viande factice « sans vécu, sans histoire, nourrie de sérum, ancrée dans aucun paysage ». « Pis, l’animal n’y a plus de valeur, car on peut en consommer sans limite ! »

Trop alarmiste ?

Vers l’infini et… plus loin encore

Un clic sur le site de la Cellular Agriculture Society (CAS), sous l’onglet « Nos valeurs », me convainc que notre interviewé a de quoi s’alarmer. Le président trentenaire de la CAS, diplômé et chercheur renommé à la docte Université de Harvard, prédit que 50 % de la viande consommée dans les pays « pionniers » (lire : avant-gardistes) d’ici 2030 sera cultivée in vitro.

Cette « révolution », lit-on, requerra que des passionnés consacrent « leur temps et leur argent » à cette « cause », soit la conversion au « néo ». Comprendre ici « néomnivore ». « L’ag-cell n’aura son impact immense que lorsqu’elle sera développée à l’échelle planétaire et plus loin encore. »

Gurp.

 

En plus d’avoir la vague impression d’entendre l’écho de Buzz Lightyear de Toy Story, le gourou du poulet-pipette rêve déjà de vendre des überburgers sur Mars.

Si le diable est aux vaches et que le bonheur n’est plus dans le pré, alors je me demande s’il se trouve dans l’éprouvette. Peut-être quand les poules (s’il en reste) auront des dents.

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