La «Démission tranquille»

Nous étions au Liban pour un Sommet de la Francophonie. Le premier ministre de l’époque, Jean Chrétien, avait choisi d’inaugurer une université que le gouvernement canadien avait aidée. Quoi de mieux en effet qu’une université pour symboliser la francophonie ? À la nuance près que dans cette université tous les cours se donnaient en… anglais !

Il faut dire qu’au Liban, faire des études supérieures signifie souvent étudier en anglais. La difficulté de faire des études supérieures dans sa langue maternelle est une des grandes caractéristiques des anciennes colonies. Rares sont en effet les pays d’Afrique, et même dans certaines régions d’Asie, où les études supérieures se déroulent dans la langue des autochtones. En cette ère de mondialisation, il faut la force d’une grande culture, française, allemande, espagnole ou japonaise, pour s’opposer à cette tendance de fond. Et encore.

Il n’est donc pas surprenant de constater que, depuis une bonne décennie, on assiste au Québec à un véritable engouement pour les études en anglais. Cela, on le sentait depuis longtemps malgré l’éternel déni d’une partie de nos élites. Dès 2010, une étude de l’Institut de recherche sur le français (IRFA) avait illustré la tendance d’un grand nombre de Québécois francophones ou allophones à s’intégrer culturellement au monde anglophone. Plus récemment, le chercheur Frédéric Lacroix (Les cégeps français à Montréal : le début de la fin ?L’Action nationale, février 2020) a montré qu’à Montréal en particulier les effectifs des cégeps anglais sont en croissance constante alors que ceux des cégeps français stagnent ou régressent. Cela permet évidemment aux premiers (et ensuite aux universités anglaises) de sélectionner les meilleurs candidats. Bref, de former les élites.

Cet engouement pour les études en anglais n’a rien d’étonnant. Ce qui l’est par contre, c’est que le Québec pousse le bouchon jusqu’à financer lui-même sa propre « bilinguisation », bref sa propre assimilation. En refusant d’appliquer la loi 101 au cégep, le Québec fait en effet figure d’exception parmi les minorités comparables dans le monde.

Le gouvernement catalan n’a pas la moitié des compétences et des budgets du gouvernement québécois, mais son système d’éducation est entièrement en catalan de la maternelle au seuil de l’université, à l’exception des cours de langue évidemment. Une réussite exceptionnelle si l’on tient compte du fait que le catalan n’est parlé dans le monde que par 10 millions de personnes et qu’il ne peut prétendre, comme le français (300 millions de locuteurs), au statut de grande langue internationale.

Dans les années 1960, les Flamands ont eux aussi choisi de « flamandiser » entièrement leur système scolaire, y compris l’université. En 1967, un mouvement semblable à celui de McGill français (qui voulait franciser l’université du même nom) se développa en Flandre. À la différence que, là-bas, il fut victorieux et provoqua le déménagement en territoire wallon de la section française de l’Université de Louvain.


 
 

Ces « petites nations » savent en effet que le bilinguisme institutionnel (à distinguer de l’apprentissage d’une langue seconde) est la porte ouverte à l’assimilation. Assimilation linguistique bien sûr, mais aussi et surtout culturelle. À ce propos, le niveau collégial occupe une place déterminante et irremplaçable. Il est à la fois ce lieu où les jeunes esprits se forment intellectuellement et le seul où la littérature a encore un certain droit de cité. Faire ses études collégiales en anglais, c’est se priver de ce moment où peut s’établir communion pour ainsi dire charnelle avec la littérature, le cinéma, la philosophie qui se font en français. C’est s’intégrer culturellement à un univers anglo-saxon, tant il est vrai qu’une langue n’est pas seulement un outil de communication, mais qu’elle charrie avec elle une histoire, une musique, une manière d’être, de penser, une façon de voir le monde. C’est pourquoi des esprits aussi fins et cultivés que le sociologue Guy Rocher et l’ancien chef du Parti québécois Bernard Landry ont défendu l’application de la loi 101 au cégep.

L’abandon de cette idée par toute la classe politique québécoise n’est certainement pas sans rapport avec cette Démission tranquille (Boréal) que décrit si bien Jacques Beauchemin dans un essai récent. Dans ce livre important, le sociologue montre comment les Québécois semblent délaisser progressivement les combats politiques pour en revenir à cette assurance trompeuse d’une sorte de permanence tranquille. Comme s’ils étaient là de toute éternité.

À droite, l’économie est devenue la mesure de toute chose. À gauche, l’enflure sociétale et la lutte pour « changer les mentalités » ne sont pas sans rappeler cette époque où le Québec voulait évangéliser le monde. Entre les deux, le combat politique semble en voie de disparition.

Or, écrit Beauchemin, « renoncer au statut de sujet politique et accepter la dépolitisation de notre être collectif annonce peut-être la folklorisation de notre collectivité. Un tel pronostic relève-t-il de la nostalgie, de la mélancolie ou du conservatisme ? Il pointe en tout cas en direction de ce qui aurait pu être et de ce qui semble nous échapper. »

58 commentaires
  • Serge Lamarche - Abonné 6 mars 2020 03 h 56

    Bons arguments

    Les cégeps anglophones de francophones ont-ils des cours qui ouvrent la porte aux universités? Ou ont-ils des programmes professionnels?

    • Manon Brunet - Abonnée 6 mars 2020 10 h 36

      En quoi est-ce pertinent ? Christian Rioux précise les dommages associés au fait de faire ses études en anglais au collégial : "Faire ses études collégiales en anglais, c’est se priver de ce moment où peut s’établir communion pour ainsi dire charnelle avec la littérature, le cinéma, la philosophie qui se font en français. C’est s’intégrer culturellement à un univers anglo-saxon, tant il est vrai qu’une langue n’est pas seulement un outil de communication, mais qu’elle charrie avec elle une histoire, une musique, une manière d’être, de penser, une façon de voir le monde". Alors qu'il s'agisse de futurs techniciens ou de pré-universitaires, tous ces jeunes forment le Québec d'aujourd'hui et accepter l'assimilation est une erreur qu'on ne doit pas se permettre car ainsi il est assuré qu'on assistera à la disparition de la langue française au Québec.

    • Jean Lacoursière - Abonné 6 mars 2020 17 h 03

      Monsieur Lamarche,

      Vous écrivez: « Les cégeps anglophones de francophones [sic]... »

      Mais kessé çà ?!

    • Serge Lamarche - Abonné 6 mars 2020 18 h 16

      D'accord mais les cégeps professionnels n'établissent pas une communion bien notable avec la langue. Si c'est la fin des études seulement, je n'y vois pas d'assimilation. De plus, les manières de penser anglaises et françaises diffèrent peu. Les anglais sont à court d'idée. Ils font et refont les mêmes histoires en films. Ils en viennent à puiser leurs inspirations de la France. Et puis, Disney est comme assimilé et pourtant transporte beaucoup d'idée françaises. D'ailleurs Disney est un nom d'origine française.
      Beaucoup d'émissions de télé québécoises sont des copies d'émissions États-Uniennes, en passant.

  • Jean Lacoursière - Abonné 6 mars 2020 05 h 46

    Merci monsieur Rioux...

    ... pour votre chronique qui complète admirablement bien l'analyse de Frédéric Lacroix parue dans le numéro de février de l'Action nationale.

    Je partage avec vous cette observation que vous faites sur les élites : « [...] les effectifs des cégeps anglais sont en croissance constante alors que ceux des cégeps français stagnent ou régressent. Cela permet évidemment aux premiers (et ensuite aux universités anglaises) de sélectionner les meilleurs candidats. Bref, de former les élites. »

    J'en profite ici pour rappeler une chronique de Stéphane Laporte parue en 2012 et intitulée « Le respect du français »:

    https://www.lapresse.ca/debats/chroniques/stephane-laporte/201201/07/01-4483725-le-respect-du-francais.php

    Extrait : « Quand comprendrons-nous que les gens qui s'appartiennent sont plus riches que ceux qui se vendent ? »

  • Gilles Delisle - Abonné 6 mars 2020 06 h 57

    Qu'on vous lise Monsieur!

    En espérant que les décideurs prennent connaissance de votre texte Monsieur, de même que le peuple Québécois.

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 6 mars 2020 10 h 28

      Le peuple québécois est le responsable du gàchis qui lui tombe dessus en votant et élisant des incapables de décider quoique se soit

      de positif pour protéger notre langue et culture.Avoir du cran comme les Catalans et Flamands ne fait pas parti de l'ADN des francophones

      québécois ,comme disait l'autre "On dort mieux couché" avant de disparaitre.

      Peut-on aller jusqu'à subventionner une université anglaise au Liban francophone ? Et des écoles religieuses au Québec ?

  • Françoise Labelle - Abonnée 6 mars 2020 07 h 10

    I want to pogne 3.0

    Cette obssesion de manquer quelque chose est démentie par les faits. Le bilinguisme canadien étant le fait des francophones, on apprend l'anglais qu'on le veuille ou non. Et on peut apprendre l'anglais quand on en a besoin tradivement comme Mme Dion l'a fait avec succès.
    Quand mon fils faisait du rock progressif, il chantait quelque chose qui sonnait anglais mais n'avait ni queue ni tête, comme le Jaberwocky de Lewis Carroll ou les tirades de Dave Ash.

    Une école de pensée poussant l'apprentissage d'une langue seconde le plus tôt possible a cédé la place à une autre qui affirme qu'on apprend une langue seconde à partir de la première par transfert d'apprentissage (language transfer) et qu'il faut bien maîtriser sa langue maternelle au préalable.

    Aller à l'encontre du sentiment répandu «I want to pogne», n'est-ce pas une tentative de changement de mentalité, une «enflure sociétale»?

    • Claude Bariteau - Abonné 6 mars 2020 11 h 21

      Vous posez les bonnes questions en référant à deux écoles de pensée qui s'opposent.

      Le Québec devenu pays avec le français comme langue officielle tranchera plud facilement parce que le français sera la seule langue officielle et l'anglais deviendra, comme en Finlande, une langue d'apprentissage au primaire, probablement avec une troisième langue au choix parmi un éventail de langues allant de l'espagnol à l'italien, à l'allemand, au russe et à une des langues de la Chine.

      Province, le problème de l'enseignement de l'anglais découle d'une approche défensive. Pays, ce sera différent.

      Si on raisonne sur une base défensive, la tentation dans une province est de limiter l'apprentissage de l'anglais au primaire. La conséquence est le choix de suivre une formation au CEGEP en langue anglaise.

      Les jeunes et leurs parents actifs sur le marché du travail le savent et agissent.

      Aussi faut-il éviter des solutions qui abordent cette question dans une perspective de survie d'une langue et opter pour une approche valorisant le français et l'apprentissage d'autres langues, comme en Finlande où l'anglais et le suédois s'ajoutent au finnois, une langue peu parlé dans le monde, mais qui fait la fierté des Finnois.

  • Samuel Prévert - Inscrit 6 mars 2020 07 h 26

    Disparaître

    Mon coeur saigne.