Le chant du cygne de Polanski

Je veux revenir sur l’affaire Polanski, qui cause tant de remous en France. Cette étrange cérémonie des César vendredi dernier (rediffusée chez nous sur Studio Canal dimanche soir) témoignait d’un malaise palpable, chez les présentateurs comme sur bien des visages de l’assistance scrutés par la caméra. Certains serraient les dents en voyant leurs privilèges s’effondrer. Toute l’équipe du J’accuse douze fois nommé brillait par son absence. Polanski, dont l’ombre flottait partout, a reçu in absentia le César du meilleur réalisateur, sous les huées, tandis qu’Adèle Haenel criait « La honte ! » et quittait la salle révoltée.

Il ne tournera plus, le cinéaste du Pianiste. C’est entendu. Pas seulement parce qu’il a 86 ans (en forme), mais parce que nul ne financera plus ce paria. Lui-même ne souhaitera plus s’y frotter, on s’en doute. Parions que les trois prix coiffant son film ne l’auront guère fait bondir de joie. C’est son chant du cygne. Vraie victoire du mouvement #MeToo.

Déjà, en Amérique du Nord, Québec y compris, J’accuse ne sera pas distribué. Le film, qui remonte le cours de l’affaire Dreyfus, est à la fois classique, instructif et réussi, mais quel diffuseur voudrait affronter chez nous l’embrasement des foules en le diffusant ? L’autocensure fleurit aussi en période de turbulences.

Immense est la révolte des femmes. Elles ont été flouées et agressées tout au long des siècles. La coupe déborde. Je les appuie en appelant moi aussi à des mutations des mœurs et de l’industrie culturelle. La pédophilie constitue un crime grave, le viol aussi. On est au XXIe siècle et les pôles du pouvoir doivent basculer.

Le cinéaste franco-polonais se voit accusé de viol par plusieurs femmes : une aux États-Unis dans une cause complexe, où la victime supplie de passer l’éponge et où le juge avait modifié indûment l’entente quant à sa peine. Il ne remettra plus les pieds sur le sol américain, d’où il s’était enfui en 1978. En Europe, les autres cas sont prescrits. Ce délai de prescription, quoique allongé en France depuis deux ans, attise la rage des tribunaux populaires exaspérés devant la violence sexiste impunie. Espérons que le mouvement #MeToo poussera les législateurs à l’abolir complètement. Il faut parfois des décennies avant qu’une femme ou un homme ait la force de porter plainte en ces matières. Aujourd’hui, les frustrations des unes et des uns, justifiées, se superposent aux décisions éventuelles de tribunal, en larguant l’État de droit.

Vague et débordements

Les débordements de ce lynchage angoissent. Un film est avant tout un travail d’équipe dont chaque membre perd pied dans le cas présent. Les mêmes qui révéraient le cinéaste tout en connaissant ses crimes rigolaient aux César quand Florence Foresti l’a surnommé Popol ou Atchoum, du nom du nain de Blanche-Neige, pour se moquer de sa petite taille.

Certains membres du milieu tiennent des girouettes qui virent au vent. D’autres sont mus par des convictions profondes, comme Adèle Haenel, cheffe de file du récent soulèvement féministe en France. Toute révolution carbure aux débordements, remarquez. Une pulsion, un flot font sauter les digues. Reste que cette affaire mérite qu’on respire par le nez.

Le ministre de la Culture français, Frank Riester, pouvait-il se permettre de dire qu’octroyer le prix du meilleur réalisateur à Polanski envoyait un mauvais signal, même quand ce laurier cause en effet des vagues ? Si l’Académie des César ne conserve pas son indépendance face aux pressions politiciennes, la porte s’ouvre à toutes les intrusions de l’État dans la sphère artistique.

Violeur, certes, et de filles parfois mineures qui plus est, à une époque libertaire, glorieuse et parfois criminelle où Polanski aura trop abusé du buffet garni, pas question de l’absoudre. Nul besoin toutefois d’avoir lu Shakespeare ou Dostoïevski pour refuser de réduire un être à ses crimes. L’observation humaine suffit. Même si Polanski croupissait en prison, il garderait en lui ses blessures d’enfant juif élevé dans le ghetto de Cracovie sous le nazisme, celles causées par le meurtre de sa femme Sharon Tate, assassinée enceinte en 1969 par des disciples de l’illuminé Charles Manson.

L’oscarisé et palmé d’or du Pianiste demeurera, espérons-le, le grand cinéaste du Couteau dans l’eau, de Répulsion, de Chinatown, de Rosemary’s Baby et de maints films phares du septième art. Car faute de séparer les dérives d’un être humain de ses œuvres, on invite la censure à la table, quitte à trouer bientôt tout l’héritage artistique comme un gruyère. Jusqu’à récemment, la droite, Église catholique au front, avait manié le couperet. Inquiétant de le voir désormais brandi par la gauche. Alors, même en appuyant de tout cœur la lutte des femmes et des minorités, on lance ce cri au vent devant des précipices en vue : Attention, danger !


 
61 commentaires
  • Serge Lamarche - Abonné 5 mars 2020 03 h 23

    La vengeance est douce au coeur des femmes frustrées

    Je ne suis évidemment pas d'accord. Sauf pour la comparaison avec le gruyère, le #metoo devient lui-même gênant. Les coupes qui débordent et qui incitent aux excès ne sont que l'envers d'une même médaille. Celle qu'il faut cesser d'utiliser ou de brandir.
    À mon avis, m. Polanski souffre aussi de ses erreurs et ses oeuvres le prouve. Il travaille mieux et plus fort pour se racheter. Quelle différence s'il allait en prison? La prison n'est-elle pas un paiement à la société? Il en ressortirait blanchit, comme tous les autres qui y font un séjour, n'est-ce pas?
    Les huées proviennent d'abuseurs. Enfin, elles peuvent s'y mettre aussi. Il suffisait d'un vent favorable et d'une victime désignée pour en avoir le courage.

    • Clermont Domingue - Abonné 5 mars 2020 09 h 37

      En première partie de son texte,madame Tremblay décrit le lynchage de Polanski. En deuxième partie, elle exprime bellement son opinion.
      " Les débordement de ce lynchage angoissent"

      Je suis d'accord avec elle et avec vous aussi. Me Too plonge dans l'excès. Qui veut faire l'ange fait la bête. Vengeance et haine conduisent aux catastrophes. Il faut faire place au pardon.

    • Serge Lamarche - Abonné 5 mars 2020 13 h 43

      M. Domingue, son titre m'irrite et certaines suppositions aussi.
      - Les femmes n'ont pas plus de raisons de se révolter que les hommes. Les hommes subissaient pires abus.
      - Les femmes mouraient en couche au taux de 30% j'ai lu dernièrement. J'ai entendu des femmes blâmer les hommes pour les enfants.
      - Charles Chaplin s'est aussi exilé des États-Unis...
      - Le prix reçu est un César. César? Un gars très gentil qui ne faisait de mal à personne, probablement.
      L'histoire des abus de Polanski ressemble plus à des erreurs de jugement que des volontés de faire le mal. L'ennemi des femmes (et de tous) n'est pas Polanski, mais les vrais vilains.

    • Daphnee Geoffrion - Abonnée 5 mars 2020 15 h 30

      Alors dénoncer un homme qui a violé une mineur, a fuit la justice et à recommencé ailleur c'est de l'excès.
      Tout le monde ici semble trouver normal qu'en plus de ne pas avoir eu de peine pour ses agressions il continue sa vie de tapis rouge et de festival.

      Je suis sans mot et dégouttée par les commentaires.

    • Daphnee Geoffrion - Abonnée 5 mars 2020 15 h 36

      La vengeance est douce au coeur des femmes "violées" , oui.
      Pourquoi devrais je séparer l'oeuvre d'un homme qui ne sait pas séparé une mineur d'une adulte, d'une relation consentie à une forcée?

      Parce que le sujet de son film mérite attention?
      Vraiment?

    • Jean-Charles Morin - Abonné 5 mars 2020 18 h 12

      "Le prix reçu est un César. César? Un gars très gentil qui ne faisait de mal à personne, probablement. " - Serge Lamarche

      Le César dont il est question ici est le sculpteur César Baldaccini (1921-1998) et non le politicien romain, écrivain à ses heures et notoire pour son calendrier.

    • Serge Lamarche - Abonné 6 mars 2020 03 h 02

      Merci pour la correction du César. Il ne manquerait plus que ce César soit comme notre... notre... Jutra. Faudrait enquêter. Les sculpteurs utilisent des modèles nus.
      Mme Geoffrion, je suis d'accord de dénoncer les violeur, les voleurs, les meurtriers et autres criminels. Mais Polanski a été dénoncé et j'ai lu qu'il a même fait de la prison. Ce n'est plus de la dénonciation, c'est de l'acharnement. N'est-ce pas dans Les Misérables qu'un policier s'acharnait contre Jean Valjean? Pire encore, il y a évidence de pédophilie dans Les Misérables.
      La justice aux États-Unis est folle. Ceux qui peuvent l'éviter font mieux de le faire. On ne peut pas reprocher ça à Polanski, ni à Chaplin, ni à Assange.

    • Daphnee Geoffrion - Abonnée 6 mars 2020 09 h 25

      À Serge Lamarche,
      "La justice aux Etats-Unis est folle"
      Tellement que dans l'affaire Weinstein sur 80 femmes seulement 2 témoignages ont été considérés valables et il a encore une chance en cour d'appel.
      Et ça c'est en 2020, la grosse affaire, wow, un violeur de l'industrie condamné!! La une des journaux imaginez..
      Mais quand je lis ici les commentaires, je comprend pourquoi on avance à pas de tortue.

  • Pierre Jasmin - Abonné 5 mars 2020 05 h 01

    chronique qui rend parfaitement la complexité du chronos

    La véhémente dénonciation de la vertigineuse Despentes représente dans ses excès de rage le ras-le-bol justifié des femmes à l'égard du machisme triomphant de nos sociétés matérialistes. Mais que ce ras-le-bol féministe attaque l'art sans faire la distinction entre l'oeuvre et l'artiste nous mène vers une censure qui attaquera les oeuvres les plus complexes et les plus nécessaires (lire http://www.artistespourlapaix.org/?p=18209). Sans avoir vu J'accuse que des amis revenus de France où il a triomphé qualifient de grand film anti-anti-sémite et anti-militariste, à ce titre nécessaire et méritant les douze nominations reçues, on garde dans nos mémoires Chinatown, à ce jour le film qui a trouvé l'angle le plus ravageur pour dénoncer, avec le non irréprochable Jack Nicholson, le machisme pédophile (eh oui! souvenez-vous de la scène des Huston!) et l'antiécologie au service du sacré saint profit matérialiste des 0.01%, aux dépens d'une distribution de l'eau équitable en un Los Angeles assoiffé. La chroniqueuse mérite notre appui entier quand elle, si attentive aux droits bafoués des femmes, s'inquiète qu'on jette le bébé avec l'eau sale révoltante du bain. Moins de véhémence et plus de discernement sont requis dans cette crise culturelle, comme dans la situation tragique des vrais démocrates de Bernie Sanders et des chefs héréditaires Wet'suwet'en voulant protéger la nature, assiégés par des droites multipliées par la complicité des médias.

    • Gilbert Turp - Abonné 5 mars 2020 10 h 20

      Pour ajouter à la complexité : en discutant de cette affaire malaisante avec mes étudiants lors d'un cours de Dramaturgie, je me suis aperçu à mon grand désarroi que si tous savaient tout des agressions de Polanski, la grande majorité d'entre eux ne savaient rien, mais rien du tout, de l'affaire Dreyfus elle-même...

    • Pierre Fortin - Abonné 5 mars 2020 17 h 00

      Il n'aura pas fallu trop longtemps pour que les affaires reprennent.

      « Adèle Haenel signe avec la plus grosse agence d’artistes à Hollywood » — Vanity Fair

      Adèle Haenel a signé avec Creative Artists Agency, la plus grosse agence d’artistes à Hollywood. Quant au cinéma qui, il n'y a pas si longtemps se voulait un grand art ...

      Source : https://www.vanityfair.fr/amp/actualites/articles/adele-haenel-signe-avec-la-plus-grosse-agence-dartistes-a-hollywood/78878?__twitter_impression=true

    • Françoise Labelle - Abonnée 5 mars 2020 17 h 31

      C'est ce que j'ai senti dans le commentaire de Mme Tremblay: elle ne tranche pas le noeud gordien.
      Elle rappelle que c'est un travail d'équipe: les acteurs et ceux qui oeuvrent derrière le plateau. «J'accuse» et les films que j'ai vus de lui ne font pas l'apologie de la pédophilie ou du viol, comme Matzneff.
      Cependant, ayant connu des femmes abusées sexuellement dans leur famille et les séquelles incurables qu'elles laissent sur ces cygnes, j'ai bien de la difficulté à excuser un réalisateur qui a fui les responsabilités légales de ses actes, quelles que soient les justifications. Matzneff n'a pas vécu les mêmes traumatismes mais comptait sur l'impunité de l'époque en Europe.
      Une oeuvre artistique a moins d'importance que la vie humaine. Polanski pourra encore réaliser des films comme le font les jeunes réalisateurs sans moyens.
      J'aime les commentaires de MM.Jasmin et Turp sans pouvoir cliquer.

  • Jacques Maurais - Abonné 5 mars 2020 05 h 05

    Merci

    Merci de ce texte qui élève le débat par rapport aux jugements hâtifs de la chroniqueuse du mercredi.

  • Clermont Domingue - Abonné 5 mars 2020 06 h 06

    Haine

    Sans pardon, on ne peut trouver la paix. Il y a pire que la censure. Il y a la haine.
    La haine peut conduire aux pires excès. Pensons aux Juifs, aux noirs, aux femmes.
    Merci pour votre lucidité, votre sagesse.

    • wisner Joselyn - Abonné 5 mars 2020 11 h 47

      On demande aux victimes de pardonner mais qu'impose t-on aux bourreaux? Cette haine, cette rage qu'éprouvent certaines des victimes, c'est peut-être plus salutaire que le pardon réclamé voire même exigé. Je ne suis pas de ceux qui croient qu'il faille séparer l'artiste de la personne. Cette idée m'est toujours apparu comme sournoisement élitiste, l'artiste pas plus que le scientifique, que le plombier ne doit être au dessus de nous mais bien parmi nous.
      C'est quand même curieux qu'on pousse des hauts cris de censure pour un film de Polanski mais qu'on parle rarement de la mainmise des grands conglomérats sur la plupart de nos organes d'informations (ici comme ailleurs...). Comme disait Lafontaine, la raison du plus fort....

  • Yvon Montoya - Inscrit 5 mars 2020 07 h 16

    Il n’y a pas eu plus de viol, de machisme, parce que l'époque fut plus libertaire qu’une autre. Etonnement! Voir surtout revoir dans Arte France « Delphine et Carole » un film qui nous montre l’aventure de ce fabuleux film documentaire au titre de «  Sois belle et tais-toi » (1976) signé Delphine Seyrig qui connaissait fort bien le milieu du cinéma, c’est éloquent et qui justifie la poursuite des criminels violeurs comme on le fit, on le fait encore, contre les nazis et autres...pas de prescription! Justifier Polanski, c’est défendre l’ecrivain Gabriel Matzneff. La justice a besoin de cohérence mais les médias sont souvent à la limite de celle-ci. D’autre part, les spécialistes de la periode Dreyfus ont suffisamment démontré que le propos du film était loin d’être objectif d’un point de vue objectif. In fine, aurions-nous le droit de faire du mal, de violer, parce que nous serions un enfant du Ghetto de Varsovie plus qu’un autre? Et si on justifiait Staline et/ou Hitler pour cause biographique de leurs enfances? Soyons sérieux tout de même. Il est très courageux de libérer la parole feminine qui est tue par la violence depuis des millénaires. il est temps...lire le texte de Virginie Despentes « On se lève et on se barre » ( dans le journal Libération) qui dit ce qu’il faudrait dire. On dit a l’actrice Haenel qu’elle n’aura plus de job pour avoir eu le courage de s’exprimer...c’est tjrs aussi difficile pour une femme de s’exprimer même sans avoir subi un viol...Merci.

    • Hélène Paulette - Abonnée 5 mars 2020 09 h 51

      La justice ce n’est pas la censure, monsieur Montoya… Avec des on-dits on va à Paris!

    • Serge Lamarche - Abonné 5 mars 2020 13 h 53

      M. Montoya, les femmes parlent plus et mieux que la plupart des hommes. Elles n'ont aucune difficulté à s'exprimer. La copine de Matzneff ne s'est plaint que plusieurs années après. Et s'il l'avait gardé comme femme et s'était marié à celle-ci, aurait-elle eu à se plaindre? Pas évident.