Une leçon oubliée?

Lors de leur bilan de la campagne électorale 2019, les conservateurs semblaient en être arrivés à un consensus. Pour éviter de piétiner, le parti devait actualiser son message. Le conservatisme social du chef Andrew Scheer venait en tête de liste des critiques, mais le manque de conviction pour lutter contre les changements climatiques suivait de près, surtout dans l’est du pays.

En janvier, l’ancienne ministre Lisa Raitt avait résumé cette analyse en disant que le Parti conservateur du Canada (PCC) avait été incapable d’offrir aux Canadiens « des options politiques de rechange substantielles » et que sa « version réchauffée des politiques conservatrices de 2006 à 2015 n’a[vait] pas inspiré les électeurs ». Elle ajoutait qu’il ne suffisait pas de changer de chef pour faire mieux.

Le choix du successeur d’Andrew Scheer aura lieu le 27 juin prochain. Huit candidats ont reçu le feu vert du parti samedi. Rien ne garantit qu’ils termineront tous la course, car pour voir leur nom apparaître sur le bulletin de vote, ils doivent, en plus des 25 000 $ déjà versés et les 1000 signatures de membres remises, verser 275 000 $ de plus (dont un dépôt remboursable de 100 000 $) et récolter 2000 signatures de plus d’ici le 25 mars. Seul Peter MacKay s’est déjà acquitté de toutes ces exigences.

Il reste maintenant à démontrer que leurs idées sont à la hauteur des attentes. Déjà trois des candidats — Peter MacKay, Erin O’Toole et Marilyn Gladu — ont ouvertement pris parti pour les droits des homosexuels en dénonçant les propos de l’aspirant candidat Richard Décarie qui a déclaré que l’homosexualité était un choix.

Le parti a aussi écarté sa candidature samedi, au grand dam des groupes pro-vie, comme l’écrivait Le Devoir lundi. Mais trois autres candidats plus marginaux portent déjà leur message, signe de l’influence persistante de la droite sociale au sein du parti.

Favori de la frange plus progressiste, l’ancien ministre Peter MacKay a choisi de contrer cette influence en déclarant que les membres de son cabinet ne seraient pas autorisés à voter pour un projet de loi restreignant le droit à l’avortement. On en aurait attendu autant d’Erin O’Toole, un député pro-choix arrivé bon troisième lors de la course à la direction de 2017. Mais, forcé de trouver des appuis ailleurs, il tente maintenant de courtiser le mouvement pro-vie en dénonçant la position de M. MacKay.

Et ce mouvement est capable de faire pencher la balance. On l’a vu en 2017. Son ralliement derrière Andrew Scheer a permis à ce dernier de coiffer Maxime Bernier au dernier tour. Et des députés continuent de s’en faire le porte-voix, comme Cathay Wagantall qui a présenté la semaine dernière un projet de loi pour criminaliser les avortements sexo-sélectifs.

En matière d’environnement, on nage en plein statu quo. Encore une fois, pour plaire à la base existante. Il y a quelques semaines, Mme Gladu ne trouvait pas avisé de faire disparaître la taxe sur le carbone. Depuis qu’elle est officiellement candidate, elle prône comme les autres de l’éliminer. M. MacKay et elle disent adhérer aux cibles de réduction des gaz à effet de serre pour l’année 2030, mais on ne sait trop ce qu’ils envisagent par la suite.

La courte durée de la course explique en partie ce surplace car, pour se faire élire, les candidats ont peu de temps pour recruter des nouveaux membres et doivent donc convaincre ceux déjà inscrits, les mêmes qui ont milité pour les positions défendues à l’automne. Ce qui explique aussi que les candidats adhèrent sans partage aux prises de position favorables aux revendications de l’Alberta et du secteur pétrolier.

Le PCC aime parler des gains faits en 2019, mais ils sont attribuables au vote presque monolithique de l’Alberta et de la Saskatchewan, et au rebond dans les deux autres provinces de l’Ouest. En Ontario et au Québec, le parti a perdu des votes et il risque d’en perdre davantage au Québec si l’unilinguisme reste la norme. La plupart des candidats parlent peu ou pas français et il n’y a que quatre d’entre eux qui ont fait un effort, souvent insuffisant, pour traduire leur site Web. Marilyn Gladu est la seule à avoir produit pour l’instant un document de politiques un peu plus étoffé, mais il n’est encore disponible qu’en anglais.

Pour gagner, le parti n’a pas besoin de consolider sa base actuelle, mais de l’élargir. Toutefois, la course ne leur en laisse pas le temps. Prôner la chute rapide du gouvernement à l’automne prochain, comme le font MM. MacKay et O’Toole et Mme Gladu, ne leur en offrira pas davantage l’occasion puisque cela exigera le report du congrès d’orientation de novembre.

Les conservateurs peuvent se réjouir de la baisse récente de popularité de Justin Trudeau et de leur légère remontée dans les sondages, mais pour durer au-delà de la crise actuelle, le PCC doit nuancer plusieurs de ses politiques, dont celle sur les relations avec les peuples autochtones. Un sujet que les candidats n’ont pas encore vraiment abordé, à part Mme Gladu, mais qu’ils ne peuvent plus escamoter dans le contexte actuel.

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