Le virus Sanders

À la veille du Super Tuesday, jour de 16 élections primaires cruciales dans la campagne démocrate pour la présidence, le parti prétendument populaire se trouve déchiré entre des intérêts antithétiques. Normalement, ce genre de querelles internes s’expliqueraient par des analyses assez simples : désaccords entre tendances politiques ; rivalités entre dynasties ; différences de personnalités parmi les candidats principaux, etc. En temps de crise nationale — l’impensable continuation du gouvernement Trump —, l’on pourrait croire que les sages et les chevronnés du parti s’arrangeraient pour battre l’ennemi commun.

Cependant, les six candidats survivants luttent actuellement avec acharnement, au point que l’on pourrait se demander s’ils ciblent vraiment le président voyou ou si les authentiques enjeux du combat sont cachés derrière un mirage qui sert à troubler encore plus un électorat déjà désorienté par la téléréalité quotidienne de la Maison-Blanche.

Les violentes injures lancées le 19 février lors du débat à Las Vegas — pour la plupart contre Bernie Sanders et Michael Bloomberg, mais aussi notamment entre Pete Buttigieg et Amy Klobuchar — contredisent les slogans d’unité répétés pour la forme par tous les candidats. « Ce qui nous unit est tellement plus grand que ce qui nous divise », a plaidé la sénatrice du Minnesota, Amy Klobuchar. En revanche, « on ne devrait pas être obligé de choisir entre un candidat [Sanders] qui veut mettre le feu au parti et un autre candidat [Bloomberg] qui veut acheter le parti », a déclaré Buttigieg. Pour sa part, le milliardaire Bloomberg a traité le programme économique de Sanders de « communisme ». Elizabeth Warren n’a pas épargné Bloomberg : « De qui parle-t-on ? Un milliardaire qui décrit les femmes comme des lesbiennes à l’allure de cheval et de grosses bonnes femmes. Et non, je ne parle pas de Donald Trump — je parle du maire Bloomberg. »

Malgré les nobles sentiments exprimés par Klobuchar, la réalité du Parti démocrate est plus proche du point de vue de Buttigieg, de Bloomberg et de Warren, tous frénétiques dans leurs efforts pour empêcher Sanders de l’emporter dans la course et tous à la poursuite des quelques milliers de voix qui leur permettraient de s’accrocher. Bien sûr, l’ambition crue compte énormément dans leurs calculs : une fois que quelqu’un est mordu par le rêve de devenir président, il lui est difficile de lâcher. Le pouvoir, ainsi que l’adulation de la foule, est narcotique dans ses effets sur l’être politique.

Toutefois, on fait fausse route si on croit trop à une fissure idéologique entre les candidats démocrates — gauche-droite, socialiste-capitaliste, dirigiste-libéral. Ce qui n’est quasiment jamais discuté par les « experts » sur les interminables plateaux de télévision, c’est la vraie raison d’être des partis politiques, et leur obsession pour le maintien au pouvoir et le clientélisme.

Afin de comprendre la rhétorique et la conduite contradictoire des partis démocrate et républicain, consultons un grand historien de la politique américaine, le trop peu connu Walter Karp. Pour Karp, la plus grave erreur était de supposer que « la motivation primordiale d’un parti politique… est de gagner des élections », de « construire une majorité victorieuse ». Dans son chef-d’oeuvre Indispensable Enemies («Ennemis indispensables»), Karp raconte d’innombrables exemples où l’un des deux partis majeurs, depuis toujours minoritaire dans tel ou tel État, ne fait aucun effort pour améliorer son statut face à l’opposition majoritaire. En cas extrême, « une organisation de parti locale tâche de battre son propre candidat », parfois en complicité avec le parti d’opposition. Pourquoi ça ? Parce que le contrôle interne du parti reste fondamental, au-delà de la « victoire » aux urnes. Karp cite l’exemple du sénateur Boies Penrose, boss du Parti républicain de la Pennsylvanie lors des deux premières décennies du vingtième siècle. Penrose, comme beaucoup d’autres chefs de l’époque, s’était trouvé confronté au puissant mouvement de réforme progressiste qui dominait alors. Préférant des candidats fidèles à ses intérêts et à ceux de ses alliés — surtout les intérêts concernant le clientélisme et la dépense des fonds publics —, Penrose refusa de désigner un candidat plus proche de la volonté populaire parce que cette espèce de politicien tenterait d’arracher le pouvoir de Penrose. Accusé par un militant républicain de ruiner le parti, Penrose a répondu : « Oui, mais je présiderai les ruines. »

Soyons clair : en 2016, un grand nombre des caciques du Parti démocrate ont préféré perdre avec Hillary Clinton plutôt que de gagner avec Sanders. Regardez bien les sondages faits début juin 2016, au moment où Sanders était sur le point de céder la place à Clinton : en moyenne, ils montraient Clinton avec à peu près deux points d’avance sur Trump dans l’élection générale et Sanders avec environ dix points. Cela remonte à des facteurs divers, mais une chose est irréfutable : Sanders avait battu Clinton dans les primaires du Wisconsin et du Michigan, États essentiels dans la victoire de Trump, avec le soutien de nombreux électeurs normalement démocrates, mais qui avaient été frappés par les accords de libre-échange promulgués par le président Bill Clinton.

Il faut lire Indispensable Enemies, malheureusement non traduit en français, pour apprécier combien les politiciens professionnels sont cyniques. En 1972, au milieu d’une révolte nationale contre la guerre du Vietnam, l’ancien gouverneur du Texas John Connally avait organisé le mouvement « Democrats for Nixon » dans le but de battre le candidat démocrate antiguerre et réformiste George McGovern ; en même temps, la confédération des syndicats AFL-CIO, très liée avec le Parti démocrate, déclara sa neutralité. Si Bernie Sanders arrive contre toute probabilité à décrocher l’investiture d’un parti qui le considère comme un virus, je ne dis pas qu’on créera « Democrats for Trump ». Mais on retrouvera sûrement, sous autres étendards bien financés, « Democrats Against Sanders ».

John R. MacArthur est éditeur de Harper’s Magazine. Sa chronique revient au début de chaque mois.

13 commentaires
  • Claude Gélinas - Abonné 2 mars 2020 05 h 05

    Le Virus Trump !

    De plus en plus d'américains constatant l'absence d'intérêt et de compassion du Président en regard de ce certains qualifient désormrais de pandémie ( pan du grec pour tous) qualifient le coronovirus de Tump Virus, un mal difficile à soigner, entretenu par le populisme et les mensonges à répétition. Faire peur et devenu le discours entretenu par le Président : peur des immigrants, des musulmans, des noires, dénonciation de la Fed, des juges, des médias.

    En déléguant au VP la responsabilité d'apporter une solution à ce problème de santé le Président sait ou devait savoir qu'il avait choisi une personne reconnue pour avoir failli dans le passé sans oublier que sa foi peut constituer le remède à tous les maux. Le coronovorius, une punition de Dieu !

    Par, contre, avec la baisse de la bourse, est-il raisonnable de penser que l'économie américaine ne serait plus comme avant un avantage électoral pour le Président. Car, les Américains s'est bien connu vote avec leur portefeuille.

    Et puis, la réalité demeure : dans un pays ou près de 30 millions d'américains sauf erreur n'ont pas accès à une assurance santé, il est raisonnable de penser, qu'afin de réduire les coûts d'un examen médical, la propagation du virus pourrait s'étendre à la vitesse grand V.

    • Nadia Alexan - Abonnée 2 mars 2020 09 h 47

      Je suis tout à fait d'accord que le virus c'est Trump. Le seul espoir pour les démocrates de sortir de l'injustice sociale qui domine leur pays depuis longtemps, c'est d'élire Sanders qui veut chambarder le statu quo pour améliorer le sort du citoyen ordinaire et d'arrêter les inégalités scandaleuses au seine de la société américaine. Sanders est le seul qui aura le courage de faire face au pouvoir démesuré de Wall Street, des milliardaires et des multinationales pour en fin apporter un brin de justice sociale pour les plus démunis de cette société riche, mais inégale.

    • Cyril Dionne - Abonné 2 mars 2020 15 h 13

      Seulement le COVID-19 peut battre Trump maintenant même s’il en n’est aucunement responsable. Les autres n'ont aucune chance. Ce virus chinois va bien causer une catastrophe ou bien disparaître gentiment à moins qu’il soit du type militaire. Seul le temps nous le dira.

  • Serge Grenier - Inscrit 2 mars 2020 06 h 14

    Clueless and overwhelmed

    Tellement pathétique... Ça pourrait être drôle si ce n'était pas si lourd de conséquences.N'y a-t-il pas un adulte dans la salle qui va sonner la fin de la récréation et ramener un peu de raison dans la cour d'école?

  • Gilbert Talbot - Abonné 2 mars 2020 07 h 08

    Bien d'accord avec votre analyse M. McArthur.

    L'anti-Sanders reprend le chemin du Maccartisme et de son anti-communisme primaire. Quoi de plus facile aux USA de tuer un rival que de l'accuser d'être un communiste, l'insulte suprême. Pourtant Bernie se dit socialiste et démocratique. Son programme s'inscrit bien dans la ligne du New Deal, un "New " new deal, un new deal vert. Oui, l'Establishment democrate fera tout pour barrer la route à Sanders, même s'il s'avère être le candidat le plus populaire et le plus à même de battre Trump. Joe Biden est le candidat de l'Establishment. Ça se lit et ça s'entend dans les commentaires de CNN. Pourtant Biden est aussi le choix de Trump, qui pense battre facilement "sleepie Joe".

    • Cyril Dionne - Abonné 2 mars 2020 09 h 05

      Non, le sentiment anti-Sanders n'est pas le Maccartisme, mais bien le 1% et des néolibéralistes en incluant ceux de Wall Street et leurs banquiers avides.

      Cela dit, oui, il y a une fissure idéologique entre Bernie Sanders et les autres candidats démocrates même si ce dernier est un politicien professionnel. Il faut être aveugle présentement pour ne pas voir la frustration et la colère des gens qui sont dépossédés de leur identité et gagne-pain par une mondialisation pour les riches et puissants de la planète. Sanders représente, tout comme Donald Trump, cette colère des gens ordinaires qui peuplent les pays occidentaux. Ils disent non à la mondialisation et au libre-échange non-réciproque qui ont délocalisé toutes leurs industries. Un vent de droite souffle partout sur la planète.

      Sanders semble voguer vers une victoire pour l’investiture du parti démocrate. Mais tout n’est pas joué puisque l’establishment du parti, Wall Street et la haute finance n’ont pas dit le dernier mot avec les grands électeurs qui vont faire leur apparition à la convention démocrate et dont la plupart ne supportent pas Sanders. Et oui, l’establishment préférera perde les élections plutôt que de voir Sanders, un socialiste indépendant de la première heure, faire son apparition comme président.

      Sanders a toujours été un indépendant qui était pour le 2e amendement et des contres les frontières ouvertes. Il a dû renier plusieurs de ses principes pour devenir candidat démocrate. Mais son plan de santé publique est d’une naïveté qui verse dans les politiques de Québec solidaire. Il oublie que les programmes de santé publique accaparent maintenant plus de 50% des budgets des gouvernements. Ce n’est pas les petites cotisations payées aux assureurs privés présentement qui pourront entretenir ce programme ambitieux et les impôts des contribuables américains de la classe moyenne devront augmenter de façon drastique.

  • Gilbert Talbot - Abonné 2 mars 2020 07 h 08

    Bien d'accord avec votre analyse M. McArthur.

    L'anti-Sanders reprend le chemin du Maccartisme et de son anti-communisme primaire. Quoi de plus facile aux USA de tuer un rival que de l'accuser d'être un communiste, l'insulte suprême. Pourtant Bernie se dit socialiste et démocratique. Son programme s'inscrit bien dans la ligne du New Deal, un "New " new deal, un new deal vert. Oui, l'Establishment democrate fera tout pour barrer la route à Sanders, même s'il s'avère être le candidat le plus populaire et le plus à même de battre Trump. Joe Biden est le candidat de l'Establishment. Ça se lit et ça s'entend dans les commentaires de CNN. Pourtant Biden est aussi le choix de Trump, qui pense battre facilement "sleepie Joe".

  • Yves Corbeil - Inscrit 2 mars 2020 11 h 11

    Ennemies indispensables ça se traduit bien, on inverse seulement

    Et vous Monsieur, vous ne pensez pas que d'un côté ou de l'autre le petit n'est pas pris en compte quand vient le temps de présider. Ça prendrait un troisième parti à Sanders et la gauche sociale pour faire contre-poids à l'establishement qui sévit dans les deux partis qui s'échangent le trône avec des politiques similaires depuis qu'ils se sont trouvé «Great». Sauf que la dernière fois, un «great» intru millionnaire à pris le pouvoir et désorganise l'unité à l'intérieur du système en place, il l'a joue différement des autres du même statut que lui. Un loup solitaire le président actuel.