Une «réflexion sérieuse» sur les médias

Ainsi, François Legault s’inquiète de la qualité de l’information et du travail journalistique au Québec. Mercredi, une enquête du Journal de Montréal a piqué le premier ministre au vif en soulignant que le gouvernement a attribué du financement à une compagnie détenue par Charles Sirois, un homme d’affaires qui, écrit-on, entretient des liens d’amitié avec le premier ministre. Legault s’est dit choqué qu’on mentionne cet élément et a rappelé que le financement avait été attribué à travers un programme administré par des fonctionnaires — rien à voir, donc, avec la proximité entre le premier ministre et ce dirigeant de l’entreprise. Le directeur du bureau d’enquête du Journal de Montréal, Jean-Louis Fortin, a défendu le travail de son journaliste, soulignant qu’il était d’intérêt public de souligner le lien unissant Legault et Sirois dans ce contexte.

Le premier ministre s’est indigné mercredi en sortant du Conseil des ministres, accusant le Journal d’avoir relayé des faits erronés, lançant devant les journalistes : « Moi, je n’accepte pas ça. Puis, je trouve ça dur à prendre et je trouve ça dur à expliquer à ma famille. » Il a ensuite ajouté qu’il était nécessaire de mener « une réflexion sérieuse au Québec parce que, si on veut attirer en politique des gens compétents, des gens de qualité, il va falloir arrêter ce genre d’articles là ». Par « gens de qualité », on comprend qu’il pense à des gens d’affaires, reconduisant encore cette étrange idée qu’il existe quelque corrélation entre la capacité à gouverner et le succès en affaires. Comme s’il y avait un lien rationnel entre la compréhension de la politique, des rapports sociaux, l’articulation d’une idée du bien commun et la capacité à faire de l’argent dans un monde qui fonctionne, précisément, selon des principes antisociaux — mais bon, c’est un autre sujet.

Lorsque le premier ministre désigne « ce genre d’articles là », entend-il tout travail d’enquête interrogeant les liens entre la politique et le monde des affaires ? Et dans le cas qui nous occupe, cette enquête était-elle effectivement entachée d’erreurs ? Il est pourtant raisonnable de présumer la rigueur des journalistes d’enquête — surtout à cause des risques qu’ils courent dans un contexte de judiciarisation exacerbée du débat public — et de laisser le public évaluer si les faits présentés sont tendancieux. Soulignons tout de même que c’est dans la nature même du travail journalistique d’inquiéter le pouvoir ; c’est sa raison d’être en démocratie. Or on comprend que François Legault préfère le journalisme docile et, suivant cette idée, que la « réflexion sérieuse » qu’il suggère devrait tendre vers cette direction.

Non seulement cette posture est préoccupante en soi, mais on ne peut s’empêcher de voir une sombre ironie dans la sortie du premier ministre. Enfin, ça ne s’invente pas, de telles déclarations, une semaine après le cafouillage induit par le ministre de l’Éducation qui, en fondant une décision politique sur des faussetés publiées dans un billet d’opinion, a légitimé, en y apposant le sceau du pouvoir d’État, l’attaque gratuite d’un chroniqueur contre un universitaire.

Bien sûr, les excuses obligatoires ont été présentées. Mais a-t-on vu le premier ministre s’empresser de déclarer en mêlée de presse que de telles pratiques médiatiques étaient déplorables, qu’il faudrait mener une réflexion sérieuse sur le sujet ?

La complicité, quoique non intentionnelle, du gouvernement dans la fragilisation du travail journalistique et le dépérissement du débat public est inquiétante. Les entreprises médiatiques et tous ceux qui pratiquent des métiers de l’information répètent sans cesse que la qualité du journalisme est compromise par la crise des modèles qui le soutiennent et le financent. Mais l’action du gouvernement pour pérenniser les médias d’information ne suffit pas à apaiser entièrement les inquiétudes face à l’avenir. À voir comment le premier ministre conçoit le travail des journalistes, et quelle valeur il y accorde, on devine pourquoi.

Ainsi, d’un côté, on s’excuse discrètement de s’être fait le relais de propos malhonnêtes, sans engager une « réflexion sérieuse » sur les ressorts d’une telle méprise. On finit même par se demander si cette nonchalance n’est pas conditionnée par des affinités idéologiques. Et de l’autre côté, le premier ministre n’hésite pas à tomber à bras raccourcis sur le travail d’un journaliste d’enquête assurément prudent dans son traitement des faits.

Il suffit de s’être aventuré ne serait-ce qu’un instant dans l’espace médiatique pour constater à quel point l’air y est vicié ; à quel point les débats sont envenimés par la montée en puissance des paroles qui attisent la haine, lesquelles prolifèrent précisément dans les espaces laissés vacants par la disparition progressive d’une information impossible à rentabiliser. Il faut voir les horreurs qui ont été dites sur Daniel Weinstock, et ce, même après les rectifications et les excuses. La haine, voyez-vous, ne s’abreuve pas aux faits, mais au ressentiment ; ceux qui l’alimentent l’ont bien compris. Et tout cela se produit et se reproduit sous le regard indifférent du pouvoir.

11 commentaires
  • Michel Lebel - Abonné 28 février 2020 03 h 58

    Réflexion ministérielle requise!

    Il faudrait aussi faire une ''réflexion sérieuse'' sur la qualité et le bon jugement du premier ministre et de certains de ses ministres! Depuis quelque temps, ça ne vole pas bien haut. AK-47, réformes fort contestées en éducation et immigration, et un premier ministre qui se prononce sur tout, chaque jour, d'une chanson de Félix Leclerc à un meurtre sordide. Qui peut nier qu'il y a du trumpisme et de l'incompétence chez les ministres caquistes!

    M.L.

  • Simon Grenier - Abonné 28 février 2020 07 h 36

    On se souvient qu'autour de la dernière campagne électorale, les comparaisons entre Trump et M. Legault fusaient, faute de candidat plus comptable (et non économique). Dès qu'il a pris le pouvoir, ces comparaisons ne tenaient plus car sa prestation était bien différente de ce qu'il avait laissé entendre.

    Maintenant bien en selle, toutefois, la ressemblance se confirme au gré des projets de lois - retirés de plein gré devant le constat unanime de médiocrité ou pas - et des affirmations émotives, personnelles et éminemment contradictoires pour tout individu occupant des fonctions étatiques, comme celle-ci.

    Ce n'est pas très compliqué d'expliquer à ses enfants ADULTES que les faits relatés sont véridiques et que quand on les relie tous ensemble, il n'y a rien de suspect. Ou encore, que s'ils lisaient régulièrement les journaux, leur bon papa n'aurait pas besoin de s'inquiéter de leur possible stupidité. Essayer de rentrer ça dans la gorge du bon peuple, c'est tout simplement un effort de "bullshit" qui ne fait qu'intensifier mon intérêt à ce que Québécor continue de creuser la question.

  • Réjean Martin - Abonné 28 février 2020 08 h 05

    des mots savoureux, Madame

    bravo en particulier pour ces mots-là: Par « gens de qualité », on comprend qu’il pense à des gens d’affaires, reconduisant encore cette étrange idée qu’il existe quelque corrélation entre la capacité à gouverner et le succès en affaires. Comme s’il y avait un lien rationnel entre la compréhension de la politique, des rapports sociaux, l’articulation d’une idée du bien commun et la capacité à faire de l’argent

  • Pierre Rousseau - Abonné 28 février 2020 08 h 13

    L'ère des médias politisés ?

    Faut dire que les caïds des médias ne se gênent pas pour soutenir leurs visions du monde et appuyer leurs leaders idéologiques, d'où les questions sur leur pertinence. On n'a qu'à penser à Fox News qui ne se gêne pas pour disséminer des fausses nouvelles et appuyer le trumpisme sans vergogne. Au Canada nous avons aussi des médias fortement alignés comme le National Post et peut-être même le groupe Quebecor dont le Journal de Montréal fait partie. Les velléités du président de Quebecor, PKP, comme chef du PQ peuvent laisser croire, à tort ou à raison, de « l'alignement » de ces médias sur les opinions politiques du chef.

    Ce que nous avons besoin c'est d'une pressi libre, comme Le Devoir, non alignée et qui est honnête, relate les nouvelles de bonne foi et a une ligne éditoriale claire.

    • Jeannine Laporte - Abonnée 28 février 2020 10 h 53

      M. Rousseau et autres,
      Moi, je dirais «ce DONT nous avons besoin».
      Le DONT n'existe plus? Pourquoi autant de personnes, journalistes, ministres, animateurs, invités ...et autres personnes à la télévision, à la radio, dans les journaux utilisent-ils un «que» qui n'a rien à faire ici?
      Et, que dire «d'adresser» de nos ministres économiques et ancien ministre de la santé? Comme dans «il faut adresser le problème».
      Quelqu'un a des réponses?
      Et moi qui croyais avoir lu que Le Devoir filtrait les textes, les commentaires et avait des exigences au niveau du contenu mais aussi du respect de notre belle langue française.

  • André Savard - Abonné 28 février 2020 08 h 42

    Pour une réflexion sérieuse sur les médias

    Monsieur Legault a vu dans cette association entre un octroi et son lien d'amitié avec une personne une corrélation indue. Il a ajouté que des insinuations de la part de la presse peuvent décourager des gens de qualité de faire de la politique. A-t-il dit que pour être gens de qualité il faut être du domaine des affaires? Et sur sa lancée madame Lanctôt nous parle des gens d'affaire comme s'ils provenaient d'un repli anti-social. Par ailleurs, la sphère médiatique est-elle tant une fronde contre le pouvoir ou est-elle devenue partisane de l'état de fond en faisant prévaloir en son sein des opinions tant libéralo-gauchistes que communautaristes et antinationalistes?