Thérapie boulangère

Fières de leur première miche ! Marie Michèle Baril-Dionne, au premier plan, boulangère amateure investie d’une mission: mettre la main à la pâte en faisant un doigt d’honneur aux multi­nationales.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Fières de leur première miche ! Marie Michèle Baril-Dionne, au premier plan, boulangère amateure investie d’une mission: mettre la main à la pâte en faisant un doigt d’honneur aux multi­nationales.

On pourrait penser qu’on chasse le vide par le pain. Mettre la main à la pâte est une façon de se taire autour d’un sac de farine, de saupoudrer, de rire et de pétrir. Il neige dehors et il neige aussi dans le petit local du centre communautaire Lajeunesse. Elles auraient pu — ce sont toutes des femmes, ô surprise ! — se mettre au tricot, au fox-trot, ou sonder le mystère du kombucha. L’objet de la quête ne compte presque pas même si la charge mentale, elle, augmente. Les bouddhistes savent cela depuis longtemps.

Elles ont choisi de démystifier la mie, celle de tous les jours. Quatre ingrédients : farine, levure, sel et eau. Rien de bien compliqué, mais un produit de base qui coûte de plus en plus cher, surtout s’il est bio et artisanal.

Marie Michèle Baril-Dionne est travailleuse sociale et s’est mise à boulanger il y a quatre ans. Je voyais passer ses pains dorés et croustillants sur mon fil d’actualités Facebook. L’odeur se rendait jusque chez moi, inimitable, chaude, rassurante. Avec quatre enfants d’un an et demi à dix ans à nourrir et une douzaine de pains par semaine sur la table, ses pains bios lui coûtent environ 1 $ la miche, incluant l’électricité.

« C’est vraiment économique ; ça me coûterait 7 $ la miche bio dans une boulangerie artisanale. Chaque matin, il y a deux pains sur la table et le soir, il n’en reste plus. »

Mieux vaut manger un pain debout qu’un steak à genoux

Marie Miche (pour les intimes) a eu l’envie d’offrir cet atelier avec son amie Claudine Barrette, une psychologue. L’idée consistait à meubler l’attente durant la première « poussée » où le pain lève durant une heure et demie. Et à calmer les angoisses de performances de plusieurs participantes.

Suivez mon regard ahuri, nous en sommes à ce niveau Instagram de perfection. Les filles (oui, ce sont elles les petites parfaites, mais les garçons peuvent se qualifier s’ils le veulent, il reste des places) font de l’anxiété lorsque leur pain ne ressemble pas à une image du livre Trois fois par jour. « Le pain pardonne, faut pas s’en faire », indiquent les deux animatrices d’atelier.

On res-se-pi-re.

Ralentir grâce à la levure

Cette activité de « La miche porte conseil » (pain maison et thérapie boulangère) s’inscrit dans une vision plus large d’autonomisation face à une denrée de base. On utilise les mots empowerment et autonomie alimentaire ; ça fait un vaguement féministe roots. Dans leur Manifeste du pain, les deux boulangères du samedi affirment ceci : « Le pain maison le plus raté ou le plus difforme reste meilleur que tous les pains industriels du monde. » C’est valable pour une véritable fille devant toi versus une cam girl à Dallas. Le vrai crève toujours l’écran.

« Y’a une satisfaction inimitable, une gratification à mettre sur la table un pain qu’on a fabriqué soi-même », affirme Marie Miche.

Première surprise, c’est facile. Très. Et pétrir défoule. Beaucoup. On peut penser à un ex, à un boss, à quantité de choses qui nous frustrent et y aller d’un bon coup de paume, développer l’élasticité de la pâte et lui donner de l’oxygène.

Si la travailleuse sociale et la psy tentent surtout deconsolider la communauté par cette activité entre « co-pains », il n’empêche que le résultat se veut concret. Même si je peux songer à mille autres choses plus excitantes à faire durant une heure et demie qu’un balayage corporel (méditation), seule sur ma chaise, l’idée de ralentir peut être souhaitable. « Nous, on peut aller chez les gens pour l’enseigner et faire du yoga, ou aller courir pendant la première poussée. L’idée, c’est de se donner un temps pour décrocher », précise Marie Miche.

De fait, des psys commencent à s’intéresser à la thérapie occupationnelle en santé mentale. Et la cuisine est tout indiquée pour concentrer l’attention et s’attarder aux détails, tout en chassant l’anxiété. « En ce moment, on voit un retour du tricot, de la couture, les filles [surtout] veulent des activités de groupe qui fédèrent », constate Marie Michèle.

On se croirait parachutées dans les belles années des Cercles de fermières.

Renouer avec le geste

« Se remettre les mains dans la matière première, c’est à la fois une action sociale et un doigt d’honneur aux multinationales », insiste la boulangère amateure.

Un article du magazine The Atlantic The Rise of Anxiety Baking ») expliquait que les millénariaux rivés à leurs écrans le jour tentent de se détendre de façon plus manuelle dans leurs loisirs et de se distancier du regard impitoyable des réseaux sociaux. Une frange de cette cohorte (et pas qu’eux) remet en question cette mainmise sur leur emploi du temps et la pression de devoir briller socialement.

Le pain maison est un acte de simplicité volontaire, un geste concret de décroissance

Car on constate également une augmentation exponentielle de l’anxiété. Selon un sondage de l’Association psychiatrique américaine, cette dernière était en hausse de 32 % en 2019 par rapport à l’année précédente, où on en comptait déjà 40 % de plus qu’en 2017. Les effectifs médicaux sont dépassés, on s’en doute.

« On pourrait aussi se mettre une vidéo de « Pain de ménage 101 » ou prendre la recette de Ricardo dans un chaudron Le Creuset », m’a suggéré mon copain Simon, un millénarial débrouillard qui n’ira jamais se faire psychanalyser en pétrissant du pain. (ricardocuisine.com/pain)

J’ai trouvé l’idée quasi révolutionnaire. En plus, je peux vous fournir une liste de choses à faire tandis que le pain lève. Apprendre des tours de magie ; fabriquer un igloo ; relire L’amour au temps du choléra ; faire le ménage de ses tiroirs avec ou sans Marie Kondo ; aller jouer dans la neige avec les enfants ; regarder le film The Bridges of Madison County collés dans le lit ; jouer au backgammon, se faire des batailles de chansons d’amour ; apprendre un poème par coeur ; lire à voix haute Perdre haleine d’Anne Archet.

Et surtout, surtout, ne pas ouvrir un #$? & (%!+d’écran !

Ça devrait lever. Promis.

Noté la recette de babka au chocolat de « La miche porte conseil ». J’ai goûté au pain au chocolat et ça donne envie d’être dans le pétrin.

Souri en lisant la doctorante en sociologie Céline Hequet, dans Ricochet, sur le mouvement zéro déchet, la charge mentale et le féminisme. À qui revient le pratico-pratique domestique et le temps qu’il suppose ? Un article rempli d’humour sur cette question en émergence.

Aimé cet article récent, dans Slate, traitant des bienfaits de la cuisine — particulièrement la pâtisserie — sur la santé mentale, aussi bénéfique qu’une séance de méditation et de plus en plus recommandée pour renforcer l’estime de soi et le sentiment de compétence. Du concret, quoi !

Trouvé ce texte sur les millénariaux et les symboles culinaires tels le malaxeur Kitchen Aid ou les chaudrons Le Creuset comme nouveaux trophées domestiques. Cette génération veut vivre des expériences plutôt que d’accumuler des objets, mais certaines marques se démarquent grâce à leur qualité durable.

Pris la poudre d’escampette durant la relâche. De retour ici le 13 mars, reposée !

JOBLOG

Quand les lecteurs s’en mêlent

Mes lecteurs sont bourrés de ressources lorsqu’il s’agit de meubler une semaine de relâche ou un intermède boulanger. Voici quelques pistes que je me devais de partager avec le plus grand nombre.

« Concernant Maïa Mazaurette, elle a récemment participé à un podcast de Binge Audio intitulé Les couilles sur la table, qu’on peut écouter sur les applis de podcast ou sur Internet. C’est en deux parties, dont voici les liens : Épisode 1/2 ; Épisode 2/2

« Vous pourriez aussi aimer l’épisode du même podcast sur la pénétration (c’est-à-dire comment aller au-delà) qui s’intéresse aux préliminaires qu’on pourrait renommer “sexploration”. Voici le lien : binge.audio / penetrer

« Sur Arte Radio, on trouve aussi un podcast féministe qui parle de sexualité ici et là de façon intéressante. C’est Un podcast à soi, qui est ici.

« C’est très pointu, Arte Radio, par exemple le podcastÀ suivre où on trouve la série décoiffante intitulée Les chemins de désir, qui est ici.

« Enfin, sur France Culture, l’émission-podcast intitulée Les pieds sur terre nous offre un menu varié qui parle de sexualité occasionnellement, comme l’épisode du 3 février intitulé Le Vénusia. Voici le lien de l’émission

« En espérant vous être utile. »

Merci à Gabriel !

6 commentaires
  • Pierre Boucher - Inscrit 28 février 2020 05 h 41

    Moi aussi...

    ...je fais mon pain... oh horreur... à la machine depuis quelques années. J'ai abandonné la méthode manuelle. Après quelques essais/erreurs (la recette du manuel n'est pas toujour à point), j'ai ma recette « parfaite » de pain intégral pour déjeuner. Très économique et très nourissant. J'ai acheté la machine en solde de 50%. On récupère très rapidement l'investissement compte tenu du prix du même pain en boulangerie artisanale.

  • Denis Paquette - Abonné 28 février 2020 07 h 25

    le pain n'a-til pas toujours été percu comme sacré , ne le retrouve t'on pas associé au vin dans la bible

    ne fut-il pas un temp ou chaque paysan avait son four a pain ou le pain était percu comme une denré importante

  • Anne Sarrasin - Abonnée 28 février 2020 09 h 33

    Mon amoureux, son pain et tout le reste

    Il y a maintenant presque 5 ans, nous avons quitté la grosse ville et vivons à temps plein dans les bois de l'Estrie. S'en est suivi le pain fait maison par mon amoureux qui, religieusement, une fois semaine s'y applique pendant que de mon côté, je nous prépare le yogourt. Les muffins sont cuisinés par nous deux. Le sirop d'érable, lui, se fera bientôt avec tout le voisinage avec tout le plaisir que ça apporte. Bientôt, ce sera les semences à planter, le potager à préparer.... Le bonheur c'est tout ça. Pas bien compliqué mais c'est ce qui nous rend heureux, ça et jouer dehors et se régaler de
    la présence de celles et ceux qu'on s'aime.

  • Bernard LEIFFET - Abonné 28 février 2020 10 h 38

    Faire son pain une tradition qui se perd, mais c'est si bon!

    Ce n'est pas moi qui fait le pain à la maison mais en lisant la chronique ça donne le goût d'en parler! Mon épouse en fait de temps en temps dans la cuisine et souvent c'est une image ancienne qui me revient. Il y a bien longtemps, c'étaient les ménagères qui devaient le faire! Ce n'était pas facile en cette période des rations. C'est si bon qu'un de mes fils nous a fait un four à pain à l'extérieur, utilisé l'été, pour cuire le pain mais aussi d'autres produits maison comme des tartes flambées (flamekuches) qui sont délicieuses! Vivement l'été!

  • Marc Pelletier - Abonné 28 février 2020 12 h 12

    Faire plaisir !

    Merci Mme Blanchette : votre chronique qui aborde les bénéfices du " partage " est très nourrissant !

    Mon épouse, qui fait du pain depuis de nombreuses années, en donne beaucoup plus que nous ne pourrions en consommer : la famille de notre fils en profite, ainsi qu'un vieux copain, des voisins et plusieurs de ses amies.

    Oui, je suis persuadé que " faire du pain " n'est pas une tâche pour elle et le plaisir qu'elle perçoit , chez tous ceux et celles qui recoivent ses pains, n'a pas de prix.

    Le partage nourrit le coeur de celui et celle qui en fait un abus !