Alerte numérique

Dans son excellent mais terrifiant recueil Dernières nouvelles du futur (Grasset, 2018), l’écrivain et aventurier français Patrice Franceschi décrit un monde ravagé par la pollution, dans lequel des humains serviles, connectés en permanence, vivent comme des zombies, sous la surveillance constante de caméras.

Dans la nouvelle intitulée « Da Silva s’en va », Franceschi trace le portrait d’un magnat d’Internet, qui se présente comme un génie du « crime mondialisé », trempant dans toutes les magouilles. « Un beau pied de nez à tous ces innocents qui croyaient faire un monde meilleur en supprimant les frontières : l’inverse s’est produit. […] Ce ratatinement des États, quelle libération ça a été pour mon job… », dit-il.

Pour assurer son succès, le mafieux nouveau genre utilise une stratégie retorse. « Je finance discrètement des tas d’écoles pour les décervelés qui considèrent ces technologies comme le veau d’or, confie-t-il. Résultat : chaque fois qu’un programme informatique sort d’une de mes écoles, c’est comme si j’éliminais un poète ou un type qui ne pense pas comme il faut. » Effroyable, oui, et peut-être pas si fictif que ça.

« Internet, écrit le musicien français Hervé Krief dans Internet ou le retour à la bougie (Écosociété, 2020), réussit un tour de force inédit depuis deux siècles en Occident : réunir en son sein, dans sa vénération et son idolâtrie, les partisans de l’ordre établi néolibéral et la quasi-totalité de leurs opposants, qui militent pour changer le monde qu’ils jugent injuste. » En ce moment, donc, tous n’en meurent pas, mais tous en sont atteints. Les vertus d’Internet nous emballent tant que nous n’en voyons plus les dangers. Et pourtant… L’heure est venue, clament des auteurs de tous les horizons, d’apprendre à penser contre nous-mêmes.

Pour Krief, Internet nous dépossède de notre condition humaine en imposant une obligation de connexion qui nous empêche d’être présents au monde et attentifs aux autres. Après la production d’objets standardisés, « fabriqués par des machines et donc privés de l’âme humaine de l’artisan », imposée par la société industrielle, voici venue l’ère de l’application de « la même méthode aux êtres humains ». Les égoportraits, suggère Krief, servent « à garder des traces du vide de notre être ».

Ces thèses sont connues, mais peu entendues. Dans son livre, le musicien va plus loin en faisant ressortir le fait que ce monde, qu’on dit virtuel et que d’aucuns croient même écologique, repose sur d’immenses infrastructures très matérielles, qui nécessitent une importante consommation de pétrole, une activité minière polluante réduisant des enfants et des pauvres en esclavage, la multiplication d’usines infernales et la transformation de territoires africains en dépotoirs pour les appareils vétustes. « C’est un non-sens intégral que d’imaginer un Internet vertueux, respectueux de la Terre et des peuples, incitant à la réflexion profonde et à la liberté », conclut Krief.

Pourtant, note Michel Desmurget, « l’extravagante technofrénésie ambiante » gagne du terrain et frappe même de plein fouet les enfants. Pour ces « digital natives », dit-on, « l’avènement du numérique est une bénédiction ». Par conséquent, il conviendrait d’adapter l’école à ces mutants, qui n’ont pas le même cerveau que les générations précédentes.

Balivernes que ce discours, répond Desmurget. Dans La fabrique du crétin digital (Seuil, 2019), un essai tranchant et solidement documenté qui contient presque 80 pages de notes renvoyant souvent à des études sérieuses, ce neuroscientifique français est catégorique. « Ce que nous faisons subir à nos enfants est inexcusable, écrit-il. Jamais sans doute, dans l’histoire de l’humanité, une telle expérience de décérébration n’avait été conduite à aussi grande échelle. » Avec des parents, des enseignants et des directions d’école dans le rôle du docteur Frankenstein.

La littérature scientifique sur le sujet, résume Desmurget, est sans équivoque : les enfants et les jeunes sont dopés aux écrans, et cela a pour effet d’affecter gravement leurs performances scolaires, leur développement intellectuel (langage et attention) et leur santé (sommeil, sédentarité). « Je peux contrôler ce que font mes enfants, et ils ne sont pas autorisés à utiliser cette merde », déclarait au journal Le Monde, en 2017, un ancien vice-président de Facebook.

Le réveil sonnera-t-il au Québec, où bien des écoles se vantent d’être hyperbranchées ? Dans La Presse du 11 février dernier, on rapportait que des experts de la question, réunis par le gouvernement du Québec, tenaient à peu près le même discours que Desmurget et invitaient les écoles et les parents « à utiliser le principe de précaution en ce qui concerne les écrans ». Quand on lève le nez de ces derniers, on voit bien qu’il y a péril en la demeure.

7 commentaires
  • Louise Ringuette - Inscrite 29 février 2020 09 h 29

    N'oubliez pas Orwell

    Bien que basé sur l'imaginaire, il ne faut surtout pas oublier les récits de George Orwell dans 1984. Ce visionnaire avait bien réfléchi à ce monde de plus en plus similaire à celui dans lequel nous vivons. Le télécran n'est-il pas le reflet des révélations d'Edward Snowden? Les fakenews ne sont-elles pas à l'image des travaux du ministère de la Vérité de Orwell? La lecture de ce livre nous rappelle les dérives potentielles d'une société connectée et dirigée par quelques élites convaincus de détenir l'expertise et la vérité.

  • Marc Therrien - Abonné 29 février 2020 10 h 22

    Après l'exil intérieur, l'exil numérique


    Ainsi, si le monde numérique avait pour intention la décérébration des individus qui ne pensent plus on observerait de plus en plus de gens qui parlent ou agissent sans réfléchir. La communication virtuelle aurait alors pour effet indésirable de ramener l’humain à un être simple et concret qui se contente de réagir instantanément au stimulus sans passer par l’intermédiaire d’un traitement cognitif élaboré de l’information, comme la souris de laboratoire de B.F. Skinner ou le chien de Pavlov.

    Parmi les penseurs qui lancent aussi l’alerte numérique, on peut visiter Bernard Stiegler auteur de « Dans la disruption, comment ne pas devenir fou? ». Il parle de la disruption comme d’une barbarie « soft » incompatible avec la socialisation et l’utilise pour décrire comment l’innovation technologique accélérée et la dépendance qu’elle crée contribue à « briser en morceaux ou faire éclater » les points de repères qui fondaient jusqu’à maintenant la civilisation. Dans l’univers sociopolitique du numérique, la stratégie de la division pour régner risque de s’accentuer jusqu’au point absolu où chaque individu divisé par lui-même devient fou. C'est le nihilisme à son apogée.

    Ceux qui, comme moi, ont déjà vécu cette expérience de se retrouver seul à être non rivé à un téléphone intelligent dans une petite foule de gens tous connectés à un appareil numérique, ont éprouvé cette étrange sensation de se retrouver avec des mutants. Ce monde est définitivement en mutation et il y a lieu de s’inquiéter d’une massification d’êtres humains qui ne pensent plus, mais surtout de persévérer à nommer et documenter le phénomène tout en combattant la dénégation des optimistes jovialistes pour qui penser devient parfois trop angoissant.

    Marc Therrien

    • Cyril Dionne - Abonné 29 février 2020 16 h 46

      M. Therrien, personne n'est pure en ce qui concerne la technologie. Vous l'utilisez à tous les jours pour publier votre pensée sur plusieurs idées avancées dans ce journal. Et j'aime certains de vos commentaires, mais je ne vous dirai pas lesquels. Lol.

      (Comment sent by iPhone)

    • Marc Therrien - Abonné 29 février 2020 19 h 57

      M. Dionne,

      En effet, vive la technologie qui permet de faire circuler en partage de la pensée et des idées et ce faisant, contribue à agrandir la sphère de de connaissance de même que son contact avec cet infini de l'inconnu. Et vive l'espace de commentaires de 2000 caractères offert par Le Devoir qui permet de faire dérouler des milliers de mots qui pour moi sont toujours préférables à de simples images.

      Marc Therrien

  • Pierre Langlois - Inscrit 29 février 2020 12 h 47

    Acheteurs et vendeurs

    1. Il n'y a pas de vendeurs sans acheteurs. Les infrastructures de l'informatique et d'Internet existent parce qu'elles sont profitables. Tant qu'elles le resteront, il sera contre productif de chicaner.

    2. La 4e révolution industrielle (celle de l'électronique et de l'Informatique) est encore jeune. Nous avons pris beaucoup de temps à apprivoiser la 3e (celle de la mécanique et de l'électricité). Elle fut la source d'effroyables inégalités (prolétariat misérable, esclavage, travail des enfants). Elle a conduit au communisme et au krach de 1929. Elle a provoqué les 2 guerres les plus meurtrières de l'homo sapiens. En même temps, elle est à l'origine du New Deal, de la montée du syndicalisme et des Trente glorieuses qui ont mis au monde la classe moyenne... Il en sera ainsi de la 4e révolution. Nous sommes présentement dans la phase des effroyables inégalités. Espérons que nous n'aurons pas à passer au travers d'un nouveau krach ou de guerres nucléaires avant de retrouver une période de relative prospérité pour tout le monde, ou presque...

    3. Comme Marshall McLuhan, je pense que toutes nos inventions sont le prolongement de ce que nous sommes. L'auto est le prolongement de nos pieds. L'Internet (ou l'usage qu'on en fait) est le prolongement du grégarisme ou du communautarisme humain. Marshall McLuhan parlait de village global. La réalité est nouvelle. Elle exige un temps d'adaptation. Conséquemment, nous procédons par tâtonnement. Nous essayons des choses... Nous sommes des apprentis, mais n'avons pas vraiment de maîtres pour nous guider. Voilà pourquoi nous avons souvent l'air de régresser, mais nous finiront probablement par apprivoiser la bête. À condition que la 5e révolution industrielle (quelle qu'elle soit) ne vienne pas encore tout chambouler !

    • Cyril Dionne - Abonné 29 février 2020 16 h 39

      Petite correction M. Langlois. La 2e révolution industrielle fut celle de la mécanisation et de l'électrification. La 3e fut celle des technologies de l'information et de la communication (TIC) et de la transition énergétique. Nous entamons la 4e, l'ère de l'automatisation, de la robotique intelligente et de l'intelligence artificielle.

      Avec toute nouvelle découverte, vient les avantages et les désavantages. L'énergie atomique nous a donné des centrales nucléaires pour générer de l'électricité et aussi les bombes atomiques.

      La, 4e est très prometteuse et dangereuse à la fois. Si vous savez ce que que veux dire une singularité, je me passerai de commentaires. Pour le reste, personne ne force personne à adhérer de plein fouet à la 4e révolution industrielle. Les enfants de Bill Gates et de Steve Jobs ont reçu une éducation traditionnelle avec très peu de technologie parce que ces derniers avaient compris l'effet pervert de la technologie à outrance.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 29 février 2020 21 h 50

    Du Louis Cornellier à son meilleur

    Épeurant, oui merci.