À qui la faute?

Dimanche soir, une onde de choc a traversé l’Alberta. L’entreprise Teck Resources a annoncé l’abandon d’un projet de mine géante de sables bitumineux dans le nord de la province, un projet de plus de 20 milliards de dollars. Le premier ministre albertain, Jason Kenney, et le chef conservateur fédéral, Andrew Scheer, ont aussitôt fait porter le blâme au gouvernement Trudeau.

« Le gouvernement libéral a détruit le projet Teck Frontier », lisait-on lundi dans le compte rendu de la conversation qu’ont eue M. Scheer et le premier ministre Justin Trudeau. Le « faible leadership » de ce dernier, sa « faiblesse », sa « peur […] face à son caucus de gauche et à des militants radicaux l’ont forcé à annuler ce projet », relate le texte distribué par le bureau du chef conservateur.

En fait, le gouvernement fédéral ne s’est pas prononcé sur ce projet, mais devait annoncer cette semaine s’il lui donnait le feu vert réglementaire ou non. Tout le monde l’attendait au tournant. Pour les environnementalistes, seul un refus pouvait confirmer la volonté des libéraux de combattre les changements climatiques puisque ce projet aurait rendu impossible l’atteinte des cibles de réduction des émissions de gaz à effet de serre (GES). MM. Kenney et Scheer, de leur côté, militaient pour une approbation sans condition, seule preuve possible de la sincérité du gouvernement face aux déboires de l’Alberta.

Dans sa lettre au ministre Jonathan Wilkinson, le président de Teck Resources, Don Lindsay, n’a qu’en partie expliqué les raisons de sa décision. Diplomate, il n’a visé aucun gouvernement, mais on a vite compris qu’il ne s’adressait pas qu’au fédéral, mais aussi à M. Kenney. Il a rappelé que les marchés mondiaux évoluaient rapidement et que les investisseurs recherchaient de plus en plus des endroits ayant un vrai cadre réglementaire conciliant développement des ressources et lutte contre les changements climatiques. Or ce dernier n’existe pas au Canada, a-t-il écrit. Se disant partisan d’un plafonnement et même d’une réduction des émissions de GES, ainsi que d’une tarification du carbone, M. Lindsay a invité tous les gouvernements à s’entendre sur une politique appropriée et à le faire sans prendre un projet particulier comme bougie d’allumage.

Ce n’est donc pas la présence d’un plan rigoureux, cohérent et qui ne fluctue pas au gré des changements de gouvernements qui nuit à l’industrie, comme semblent le croire les conservateurs, mais son absence. Que cet enjeu soit la source d’une foire d’empoigne perpétuelle entre Ottawa et certaines provinces n’aide pas non plus. Mais comme on l’a vu lundi, au lendemain de l’annonce, cela n’est pas prêt de s’arrêter.

Et, ce qui n’arrange rien, MM. Kenney, Scheer et Trudeau ne sont pas prêts à dire tout haut cette évidence : les sables bitumineux ne sont pas un secteur d’avenir. Ce pétrole coûte trop cher à extraire et à transformer et il pollue trop, ce qui impose un coût dont la lettre de M. Lindsay ne parlait pas, mais qui explique aussi sa décision.

Le comité fédéral-provincial chargé de l’évaluation environnementale de son projet avait conclu que la mine serait « dans l’intérêt public », car « les avantages économiques pour l’Alberta et le Canada et les retombées sociales et économiques pour les Autochtones surpassent les impacts environnementaux négatifs ».

Il revenait à Ottawa de déterminer si ce coût environnemental était justifié dans les circonstances. Or, les circonstances ont changé. En 2011, au moment de la présentation du projet, on estimait qu’il générerait 70 milliards en revenus pour les gouvernements et créerait 7000 emplois à temps plein. Le prix du pétrole a cependant beaucoup baissé par rapport aux prévisions de l’époque. On parlerait maintenant d’une réduction de plus de moitié des revenus anticipés. Le mois dernier, M. Lindsay avait lui-même reconnu que, pour aller de l’avant, il faudrait entre autres que le prix remonte et que l’entreprise trouve un partenaire solide, ce qu’elle n’a pas trouvé.

Cela n’est pas étranger à la perte d’intérêt de plus en plus d’investisseurs institutionnels et privés, même albertains, pour les sables bitumineux. Ils retirent leurs billes parce que ce secteur est voué à rétrécir dans un contexte de lutte contre les changements climatiques, de mouvement vers une décarbonisation de l’économie et de dévaluation des actifs pétroliers, en particulier ceux générant le plus de GES.

L’avenir de l’Alberta ne repose pas sur son pétrole, mais sur la diversification de son économie. Au lieu de préparer leurs concitoyens à une transition nécessaire, MM. Kenney et Scheer préfèrent alimenter l’anxiété ambiante, faisant du gouvernement fédéral la source de tous les maux.

L’appel du président de Teck Resources pour un débat sérieux entre Ottawa et les provinces afin d’en arriver à un vrai plan conjoint de lutte contre les changements climatiques est un signal à ne pas manquer. L’obstruction a assez duré. Et cet éventuel plan devra aller plus loin que la politique actuelle qui n’a pas le mordant nécessaire pour atteindre les cibles de réduction de GES, sans parler de sa plus grosse incohérence, l’achat du pipeline Trans Mountain.

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