«Néanmoins, elle a persisté»

« J’aimerais parler de notre adversaire : un milliardaire qui traite les femmes de "grosses pouffiasses" et de "lesbiennes à face de cheval". Et, non, je ne parle pas de Donald Trump. Je parle du maire Bloomberg. » En quelques mots, mercredi soir, Elizabeth Warren a fait d’une pierre deux milliardaires. Car un Bloomberg peut cacher un Trump. Ce faisant, elle a semé le doute sur la viabilité de la candidature de Bloomberg, soulignant le risque de remplacer « un milliardaire arrogant par un autre ».

Les caucus du Nevada pourraient ne rien changer à l’alignement des astres démocrates, mais le mordant d’Elizabeth Warren a été lu comme une résurrection, et le fait qu’elle ait eu une de ses meilleures collectes de fonds comme un miracle. Car on avait « presque » failli l’oublier. En effet, au lendemain de la primaire du New Hampshire où ses résultats ont été décevants (elle finit quatrième), MSNBC et CNN ont interrompu leur transmission (et son discours) pour couvrir en direct l’événement de Joe Biden en Caroline du Sud. Il arrive cinquième, mais c’est vers lui que les caméras des deux réseaux se tournent. Invisible ce soir-là, Elizabeth Warren va être « effacée » dans les médias les jours suivants — y compris dans un sondage NBC News/Wall Street Journal, où elle figure deuxième ex aequo nationalement, mais n’apparaît jamais dans les projections de novembre 2020.

Rebelote au lendemain du débat démocrate au Nevada. Au cours de la soirée, elles sont deux à avoir dominé le temps de parole : Elizabeth Warren et Amy Klobuchar. Le soir même, les commentateurs soulignent l’efficacité de Warren, l’inexpérience et la suffisance de Bloomberg, la bonne performance de Sanders.

Mais le lendemain matin, les journaux nationaux racontent une autre histoire. Bloomberg domine les unes. Les grands titres en première page des quotidiens (Washington Post, Wall Street Journal, USA Today, Chicago Tribune, Boston Globe, LA Times) mentionnent Bloomberg en gras, Sanders dans les sous-titres. Deux journaux font exception : le New York Times titre sur Sanders en soulignant le déclin de Warren et le New York Post affiche une photo de Bloomberg à la une et la mention de Warren se fait en sous-titre du mot « nasty » (méchante).

La recherche scientifique a permis depuis longtemps de documenter le phénomène : en politique américaine, les femmes naviguent entre invisibilité et diabolisation.

D’un côté, elles sont « invisibilisées » dans les médias, les discours et l’idée même de leadership. Ce faisant, elles peinent à rassembler donateurs et financement, alors que le coût des campagnes augmente de manière exponentielle. Cela affecte logiquement leur ascension et elles demeurent minoritaires dans les fonctions politiques d’envergure : elles occupent 28,9 % des sièges des législatures fédérées, 18 % des postes de gouverneurs et 22 % des maires de ville de plus de 30 000 habitants, et au niveau fédéral 26 % des sièges au Sénat, et 23,2 % à la Chambre des Représentants. Pourtant elles représentent 50,8 % de la population américaine, et elles sont plus nombreuses à voter : elles ont représenté 53 % des électeurs lors des élections de mi-mandat de 2018, 58 % de l’électorat démocrate en Iowa et 57 % au New Hampshire en 2020.

De l’autre côté, elles sont diabolisées car « trop ». Trop agressives, trop émotives, trop exigeantes, trop vindicatives — c’est la « Nasty Woman », invective que lance Donald Trump à l’encontre d’Hillary Clinton en octobre 2016 et qui lui colle aux basques. Cette tendance influence les pratiques politiques de femmes : à la fin du dernier débat de décembre, les candidats démocrates se voient demander « dans l’esprit des fêtes », s’ils choisiraient « de donner un cadeau ou demander pardon ». Sanders, Buttigieg, Yang choisissent de donner leurs livres, Steyer d’insuffler l’esprit d’équipe, Biden un avenir meilleur. Mais Warren comme Klobuchar choisissent le pardon invoquant leur trop grande franchise ou leur promptitude à s’enflammer — s’excusant de ne pas cadrer avec certains stéréotypes.

Ce faisant, comme l’affirme Kelly Dittmar du CAWP, les femmes mènent au moins deux campagnes. L’une pour gagner l’élection comme tout candidat, l’autre, préalable, pour convaincre de leur « électabilité ». Parfois trois, si elles doivent ajouter à la liste leurs origines ou leur couleur de peau. Ainsi pour LeanIn.org, seuls 16 % des Américains considèrent que le pays est vraiment prêt à avoir une présidente. En octobre dernier, Morning Consult/Politico ajoute que si 71 % des Américains se disent prêts à voir une femme occuper le bureau ovale, seuls 33 % pensent que c’est le cas de leurs voisins. Cette distorsion occulte une potentielle prime à l’urne et vient dans tous les cas corroborer l’existence de freins spécifiques pour les femmes dans le processus électoral.

Rien de nouveau pour la recherche scientifique. Ni pour les femmes en politique. Bien entendu, leur poids croissant dans le pays, des mouvements comme #MeToo, la réalité d’une polarisation croissante teintée par le genre (le fameux gender gap), la prévisibilité d’un réalignement du parti démocrate dans la foulée, permettent de supposer que les choses finiront par changer. Un jour. En attendant, il faudra s’en tenir aux termes de Mitch McConnell qui tentait, en octobre 2017, de faire taire la sénatrice Warren, lors des débats sur la nomination controversée du procureur général Jeff Sessions : « Elle a été avertie, néanmoins elle a persisté. » De fait, elle persiste.



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