Les intouchables

On peut comprendre la frustration de Sylvain Gaudreault en voyant Guy Nantel le déclasser à peine une semaine après s’être officiellement lancé dans la course à la chefferie du PQ. « Être chef d’un parti et être éventuellement premier ministre, c’est très différent que de faire un one man show », a-t-il lancé.

Il était prévisible que le candidat humoriste profiterait de sa notoriété, mais à ce point ? Le sondage Léger réalisé pour le compte de Québecor est franchement décourageant pour ses adversaires, plus particulièrement pour M. Gaudreault, qui siège à l’Assemblée nationale depuis 13 ans et qui s’est toujours acquitté de ses fonctions avec compétence et application, aussi bien dans l’opposition que dans l’éphémère gouvernement de Pauline Marois. Avec l’appui de 38 % des électeurs péquistes, M. Nantel arrive très loin devant le député de Jonquière (16 %), Paul St-Pierre Plamondon (5 %) et Frédéric Bastien (4 %). Certes, les membres et les « sympathisants » qui paieront 5 $ pour avoir le droit de voter pour le prochain chef ne se comporteront pas nécessairement comme les électeurs, mais l’expérience démontre qu’il n’y a pas une très grande différence.

Partir avec 20 points d’avance n’est pas une garantie de succès. Quatre mois de campagne, ponctués de débats entre les candidats, peuvent changer bien des choses, comme Alexandre Cloutier l’a appris à ses dépens lors de la course de 2016. En mai, il apparaissait comme le grand favori. Léger le créditait alors de 27 % des intentions de vote des électeurs péquistes, alors que Jean-François Lisée n’en obtenait que 6 %. À la fin août, il détenait toujours une bonne avance (36 %-23 %). À la mi-septembre, les deux étaient au coude à coude (37 %-36 %). Le jour du congrès, le 7 octobre, le vote de M. Cloutier s’était effondré. Seulement 29,6 % des membres l’avaient appuyé, alors que M. Lisée avait recueilli 47 % des votes. La victoire de ce dernier au deuxième tour n’était plus qu’une formalité.


 
 

Dans cette course, la notoriété n’avait pas constitué un facteur déterminant. Les trois principaux candidats — la troisième étant Martine Ouellet — avaient été ministres dans le cabinet Marois. M. Lisée avait aussi été conseiller de Jacques Parizeau et de Lucien Bouchard, mais les deux autres avaient plus d’ancienneté au PQ. Le vainqueur a été celui qui a mené la meilleure campagne.

La course actuelle s’apparente davantage à celle de 2014-2015, qui avait elle aussi été caractérisée par l’entrée en scène d’un homme d’une grande notoriété sans expérience politique. Même si ses sympathies souverainistes étaient connues, Pierre Karl Péladeau avait causé une énorme surprise quand il s’était présenté dans Saint-Jérôme, et il n’avait ébloui personne durant les quelques mois où il avait siégé à l’Assemblée nationale avant se lancer dans la course.

Dès le premier sondage, en septembre 2014, il avait pulvérisé ses adversaires. Léger lui accordait 53 % des intentions de vote des électeurs péquistes. Ses adversaires, Bernard Drainville (7 %), Alexandre Cloutier (5 %), Martine Ouellet (5 %), Jean-François Lisée (2 %), tous d’anciens ministres, semblaient condamnés à faire la figuration. Les sondages subséquents ne lui ont jamais accordé moins de 50 points d’avance.


 
 

Le plus étonnant dans cette course était le chèque en blanc que les militants péquistes étaient prêts à donner à M. Péladeau. Pendant des années, ils avaient exigé de leurs chefs des engagements précis sur la tenue d’un autre référendum. Soudainement, cela n’avait plus d’importance. Lors du débat tenu à Trois-Rivières, Bernard Drainville n’en était pas revenu de se faire huer copieusement quand il avait sommé M. Péladeau d’annoncer clairement ses couleurs. Il ne l’a jamais fait. À l’égard de la souveraineté, son programme consistait essentiellement à promettre la création d’un institut de recherche. Cela semblait un peu mince, mais le questionner était devenu un crime de lèse-sauveur.

Guy Nantel deviendra-t-il à son tour un intouchable ? Jeudi, Sylvain Gaudreault lui a reproché le passage de son livre Je me souviens… de rien dans lequel il propose qu’un Québec souverain reconnaisse l’anglais comme « langue nationale minoritaire ». Un « symbole anglais » devrait même apparaître sur son drapeau, écrivait-il. M. Gaudreault doit-il s’attendre à être hué s’il réclame des explications lors d’un prochain débat ? Ou encore s’il fait valoir qu’il serait très mal avisé de ramener la souveraineté-association sur le tapis ?

Un sondage ne fait pas une course, mais le PQ demeure susceptible de succomber au syndrome du sauveur. Comme on l’espérait de M. Péladeau, on peut penser que M. Nantel serait en mesure d’élargir l’audience du PQ et de faire adhérer au projet souverainiste des gens qui y sont jusqu’à présent indifférents ou réfractaires, mais il vaudrait mieux le brasser un peu pour voir de quel bois il est fait.

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