Effacer la dissidence

Au moment où le premier ministre Justin Trudeau défendait encore vendredi dernier la pertinence de son séjour dans les Caraïbes pour poursuivre sa cour en vue de l’élection du Canada au Conseil de sécurité de l’ONU, il a convoqué dimanche les ténors de son gouvernement à une réunion du Groupe d’intervention en cas d’incidents au sujet des blocages ferroviaires en cours.

La semaine dernière, on anticipait déjà la chorégraphie du pouvoir dans ce dossier. Et en effet, le scénario d’usage lorsqu’il s’agit de détruire la légitimité des mouvements sociaux s’est déployé, avec, dans ce cas-ci, une dimension coloniale qu’on reconnaît bien.

Le premier ministre du Canada multiplie les appels au calme et à la collaboration, se disant sans doute que toute autre attitude jetterait une lumière étrange sur les larmes versées en 2017 dans le dossier de la réconciliation avec les Premiers Peuples. Enfin, on se demande si cela changerait quelque chose, alors qu’on lit déjà sur les barricades des bannières affichant : « Reconciliation is dead ».

S’il n’y a donc aucune illusion quant à l’engagement du gouvernement fédéral dans l’apaisement des relations avec les peuples autochtones, le comportement des élus provinciaux est autrement plus préoccupant. Mercredi, le premier ministre François Legault s’est énervé, enjoignant au gouvernement Trudeau d’en faire plus dans ce dossier. Une fine stratégie, à l’évidence, puisque tout de suite après le grand chef mohawk Serge Otsi Simon, qui, plus tôt, appelait à la levée des barricades à Kanesatake, a fait volte-face.

Depuis quelques jours, on brandit la menace d’une crise économique. Bien sûr, le transport des marchandises est perturbé. Bien sûr, on redoute des pénuries. Comme s’il ne s’agissait pas précisément de l’objectif derrière les blocages : démontrer la fragilité de l’économie face aux contraintes de l’environnement matériel. Évidemment, on ne perçoit pas que l’exploitation et le transport des hydrocarbures risquent de précipiter précisément ce type de perturbation, à une échelle bien plus grande.

À l’Assemblée nationale hier, tant le gouvernement que l’opposition officielle ont parlé d’une population « prise en otage » par les blocages ferroviaires, criminalisant symboliquement l’action des protestataires. On a parlé d’une attaque contre l’État de droit et contre la population. Il fallait entendre le porte-parole de l’opposition officielle, Pierre Arcand, égrener la liste des organisations inquiètes des blocages, du Conseil du patronat à l’association Manufacturiers et Exportateurs du Québec. On a évoqué les mises à pied réalisées par certaines entreprises, sans voir une once d’ironie dans le fait que ces dernières ont choisi de faire porter à leurs salariés les conséquences des blocages. On en parle comme d’un effet mécanique et inéluctable, alors qu’il s’agit bien d’un choix politique, ce qu’aucun élu n’a osé relever. Le ministre de l’Économie, Pierre Fitzgibbon, a en fait semblé plus inquiet de la pénurie probable de ketchup (de ketchup !) que de l’instrumentalisation de ces salariés dans le bras de fer opposant les manifestants à la grande industrie.

Sur les bancs du Parti québécois, là où on aurait pu, en toute logique, entendre un discours résolument critique à l’égard de l’attitude coloniale du gouvernement fédéral, il était surréaliste d’entendre Pascal Bérubé refuser qu’on « prenne une nation en otage » et exiger un militantisme plus positif, se disant à la fois écologiste et partisan de l’État de droit. L’évocation ici de la primauté du droit fait sourire, car non seulement on reconnaît cette stratégie, si souvent employée contre les mouvements sociaux, mais venant d’un parti qui a comme fonds de commerce la répudiation de l’ordre constitutionnel canadien, c’est un peu fort de café.

On comprend ainsi que, pour nos élus, l’expression de la dissidence ne doit pas déborder du cadre du consensus et, surtout, elle ne peut pas perturber l’ordre du jour du pouvoir — dans ce cas-ci, le modèle de développement extractif entériné tant par l’État canadien que par l’État québécois. On comprend aussi que les intérêts économiques priment toujours la dissidence politique, et que la mobilisation citoyenne n’est légitime que si elle ne perturbe rien, que s’il s’agit de défiler gaiement dans les rues entouré d’un cortège policier sur un trajet déterminé à l’avance.

Le ministre François Bonnardel a présenté une motion hier afin que l’Assemblée exprime sa désapprobation et son inquiétude, dans laquelle on ne mentionne pas une fois les communautés autochtones comme partie prenante dans la résolution de cette crise. On en appelle seulement à la concertation entre le gouvernement fédéral et les provinces. L’entreprise de délégitimation, ici, dépasse donc le recours à la figure du criminel : elle s’étend jusqu’à l’effacement même de la contestation et de ceux qui la portent. Dans cet effacement loge sans doute la pire des violences.

Il ne revient sans doute pas à la majorité de se prononcer sur la légitimité des revendications autochtones, ni sur les tactiques choisies pour les faire valoir. Cela dit, il est de notre devoir de souligner le mépris des institutions et du pouvoir lorsqu’il se révèle. Peut-être s’agit-il du geste de solidarité le plus utile dans les circonstances.


 
41 commentaires
  • Mario Jodoin - Abonné 21 février 2020 00 h 18

    Fragilité

    «Comme s’il ne s’agissait pas précisément de l’objectif derrière les blocages : démontrer la fragilité de l’économie face aux contraintes de l’environnement matériel.»

    Très bien dit! Et cette fragilité est encore accentuée par l'application du concept de flux tendu («just in time»). On veut diminuer le coût de la conservation de stocks sans voir que cela fragilise la chaîne de production. Ce concept a aussi un effet sur l'environnement, faisant augmenter la fréquence des livraisons en plus petites quantités.

  • Serge Lamarche - Abonné 21 février 2020 03 h 29

    L'optimum est toujours fragile

    Mme Lanctôt prend le parti des dissidents sans vraiment savoir. Tous les côtés ont de quoi à se reprocher.
    En tout cas, les polices de compagnies de voies ferrées trouvent plus forts qu'eux. Ils en font du trouble aux gens qui traversent leur voies ferrées. Maudites voies ferrées! Les autochtones pourraient renchérir et demander d'enlever les voies ferrées de leurs territoires...
    Et les maudites routes!

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 21 février 2020 12 h 06

      M.Larmarche ,comment ignorer 500 ans de colonisation ,de mauvais traitements et que ça se poursuivre encore contre les authoctones,

      les métis et les québécois .Protéger la nature ,les bélugas,les caribous devient prohibé.

      En passant Pascal Bérubé aurait mieux fait de se taire .Et Legault et Bonnardel aussi mais sans surprise.

  • Dominique Boucher - Abonné 21 février 2020 06 h 10

    On est bien à lʼère post-vérité...

    « [...] on lit déjà sur les barricades des bannières affichant: “Reconciliation is dead”. S’il n’y a donc aucune illusion quant à l’engagement du gouvernement fédéral dans l’apaisement des relations avec les peuples autochtones [...]»
    Des manifestants ne veulent plus de la réconciliation, mais cʼest le gouvernement (fédéral) qui refuse lʼapaisement des relations. Méchants politiciens blancs!

    «[Les politiciens à lʼAssemblée nationale] «criminalis[e]nt symboliquement l’action des protestataires. On a parlé d’une attaque contre l’État de droit [...]»
    Des gens se placent en état dʼillégalité en commettant des crimes, mais ce sont les politiciens qui les «criminalisent». Méchants politiciens blancs (bis)!

    «On a évoqué les mises à pied réalisées par certaines entreprises, sans voir une once d’ironie dans le fait que ces dernières ont choisi de faire porter à leurs salariés les conséquences des blocages.»
    Quoi, les entrepreneurs ne veulent pas éponger toutes les pertes causées par les manifestants? Méchants capitalistes! Ce seront eux les responsables sʼil y a des conséquences sociale et économiques aux blocus, finalement.

    «[...] mais venant d’un parti [le PQ] qui a comme fonds de commerce la répudiation de l’ordre constitutionnel canadien, c’est un peu fort de café.»
    Vouloir faire accéder démocratiquement le Québec à son indépendance est mis ici sur le même pied que commettre des actes illégaux. Méchants nationalistes!

    Bienvenue dans le monde dʼAurélie Lanctôt, là où la vérité se tient sur la tête...

    Jean-Marc Gélineau, Montréal

    • Pierre Rousseau - Abonné 21 février 2020 08 h 41

      Quel bel exemple de pensée colonialiste. La règle de droit prend le bord et la société coloniale qui fait les lois peut abuser des droits des peuples autochtones sans vergogne. C'est justement le genre de raisonnement de nos ancêtres qui ont voulu détruire les peuples autochtones en les confinant dans les réserves et en inventant les pensionnats assimilateurs peur leur arracher leurs enfants. Le PM Harper avait déclaré dans une allocution aux ÉU il y a quelques années que le Canada n'avait jamais été un pays colonialsite... Typique de l'aveuglement volontaire d'une société qui profite du colonialisme et ne veut surtout pas y mettre fin.

    • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 21 février 2020 11 h 12

      Mme Lanctôt semble apprécier que le gouvernement Trudeau ne fasse rien. Ce dernier dit qu'il faut faire quelque chose par la réconciliation, la négociation respectueuse. Mais il ne le fait pas. Rien que du blablabla.

      De l'autre côté de la bouche, il permet à la compagnie de faire passer le gaz par le territoire des Wet'suwet'ens parce que ça lui coûte moins cher (les profits des pôvres de pôvres capitaliches)

      Comme d'habitude, les gouvernements provinciaux en sont réduits à subir les conséquences perverses des politiques fédérales qui reviennent à vouloir le beurre et l'argent du beurre : promouvoir une industrie des énergies fossiles, une politique écologique vigoureuse et faire semblant de respecter les habitants de leur territoire. L'histoire des Amériques continue de plus belle et se dirige vers le précipice dans un jovialisme à la barbichette. Il leur faudrait écouter les paroles de la chanson :Tout va très bien Madame la Marquise.

      M. Legault, par ses déclarations maladroites et agressives envers les amérindiens, attire l'attention sur le Québec qui n'a absolument rien à voir avec les manoeuvres schizophréniques du fédéral à l'autre bout du pays. Il semble vouloir réveiller les incidents d'Oka. M. Legault devrait s'attaquer singulièrement à M. Troudeau et à son gouvernement. Point.

    • Pierre Fortin - Abonné 21 février 2020 11 h 43

      Madame Lanctôt aura manqué l'occasion de mettre en évidence un trait commun au sort réservé aux Autochtones et à celui des Québécois dans cette belle monarchie constitutionnelle. La détestable Loi sur les Indiens de 1876, qu'aucun gouvernement canadien n'ose reviser malgré la discrimination raciale qui la fonde, et la constitution de 1982, à laquelle le Québec n'a jamais adhéré, ramènent en pleine lumière l'indolence et l'indifférence qui persistent dans ce pays à l'égard de ses nations constituantes.

      Si à quelque chose malheur est bon, ce dernier épisode de notre désordre national pourrait bien ébranler les limites d'une constitution qui n'est pas conçue pour le bien-être des peuples, mais pour celui de la Couronne dans la loi et l'ordre.

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 21 février 2020 12 h 13

      Bien dit M.Rousseau pour contre carrer J-M Gélineau qui lui se tient sur les genoux.

    • Charles-Étienne Gill - Abonné 21 février 2020 13 h 15

      On peut être d'accord avec la critique de Monsieur Géilneau qui montre l'aveuglement idéologique de Madame Lanctôt, être d'accord avec la position de Monsieur Fortin et quand même soutenir les raisonnement de Monsieur Rousseau, mais pas intégralement.

      Je déteste me faire «blanchir». L'un de mes ancêtres a commencé sa vie comme un homme libre, mais à cause de la loi sur les Indiens, il l'a terminée comme « Indien » victime du racisme sur les chemins de fer. Pourtant, il pouvait écrire au Gouverneur général pour faire valoir le pt de vue de Abenakis pour faire respecter leurs droits et s'il a pu le faire, c'est parce que des Écossais ont favorisé l'instructions des Amérindiens en créant des écoles en Nouvelle-Angleterre. Cet ancêtre aura bénéficié d'une éducation à laquelle ma branche maternelle, canadienne-française, n'a pas eu accès.

      On peut reconnaitre que sans les blocus, on n'aurait jamais su, au Québec, ce qui se passait en CB, mais je ne suis pas convaincu que les gens qui perdent leur emploi, les entreprises qui vont perdre des contrats et qu'enfin les citoyens qui perdent du temps parce que deux lignes d'EXO sont paralysées le méritaient.

      C'est très dangereux de racialiser les situations politiques complexes. Par exemple, les Québécois, demeurent historiquement responsables de leur «défaite» avec les Patriotes, ce qui a facilité l'Union et la création du Dominion, une très mauvaise chose pour les Autochtones. Mais l'abus des Canadiens anglais, à l'encontre des Canadiens français, survenait avec la complicité de ces mêmes Canadiens français. Tout comme c'est nous-mêmes qui avont élu Charest et Couillard. Il ne s'agissait alors pas uniquement de voter contre eux, mais aussi de faire la promotion des partis qui leur étaient opposés.

      Quoique victimes à plusieurs égards, les Autochtones demeurent les artisans d'une part de leur problème de gouvernance. C'est aussi du colonialisme que de ne pas en prendre acte.

  • Clermont Domingue - Abonné 21 février 2020 06 h 30

    Pouvoir et autorité.

    Pour celui qui le subit, le pouvoir sera vu comme méprisant, car il impose par la force si nécessaire.
    L'autorité est plus noble, davantage morale.Elle s'appuye sur la recherche du bien et elle doit être patiente si elle veut qu'on la reconnaisse.
    Cependant, si le pouvoir n'a pas besoin de l'autorité pour s'exercer. l'autorité a besoin du pouvoir si elle est non reconnue ou méprisée.
    Si l'autorité refuse l'aide du pouvoir parce qu'elle craint la force, elle s'effondrera.

  • Clermont Domingue - Abonné 21 février 2020 06 h 30

    Pouvoir et autorité.

    Pour celui qui le subit, le pouvoir sera vu comme méprisant, car il impose par la force si nécessaire.
    L'autorité est plus noble, davantage morale.Elle s'appuye sur la recherche du bien et elle doit être patiente si elle veut qu'on la reconnaisse.
    Cependant, si le pouvoir n'a pas besoin de l'autorité pour s'exercer. l'autorité a besoin du pouvoir si elle est non reconnue ou méprisée.
    Si l'autorité refuse l'aide du pouvoir parce qu'elle craint la force, elle s'effondrera.