Beauchemin politique

Même si nous ne sommes qu’en février, je me risque déjà à prédire qu’Une démission tranquille (Boréal, 2020, 216 pages), du sociologue Jacques Beauchemin, sera un des plus remarquables essais politiques de l’année. Par ses qualités de style et par la profondeur de son propos, cet ouvrage s’inscrit sans contredit dans la tradition des réflexions essentielles sur la question nationale québécoise.

Beauchemin joue dans la cour des grands prédécesseurs, notamment Pierre Vadeboncoeur et Fernand Dumont, qu’il sollicite souvent, et discute avec la plupart des essayistes de fort calibre — Daniel Jacques, Jonathan Livernois, Jocelyn Létourneau, Yvan Lamonde et Joseph-Yvon Thériault — qui se sont penchés sur le sujet dans les années récentes.

La thèse générale du sociologue, qui brasse de vieux thèmes avec un remarquable brio, peut se résumer simplement. « Le Québec contemporain, écrit-il, semble loger à l’enseigne du renoncement » et du provincialisme économique et culturel compensatoire. L’élan de la Révolution tranquille avait engendré « la transmutation d’un sujet de culture en un sujet politique ». Le Québec dépassait alors la survivance pour devenir « l’acteur historique maître de son destin ».

Or, le mouvement s’est épuisé avant d’aboutir — maîtriser vraiment son destin exige la souveraineté — et a laissé le Québec dans un désarroi nourrissant la tentation de la dépolitisation, c’est-à-dire « une dynamique qui procède d’un renoncement à l’action, d’une dépossession des moyens que s’était donnés la collectivité afin d’atteindre les fins collectives ». On pourrait parler d’une sorte de retour à l’idéologie de la survivance, incarnée par le gouvernement Legault et par un Bloc québécois gardien de nos intérêts à Ottawa.

Beauchemin s’inquiète de cette régression tranquille, susceptible de mener à une démission, dont il voit les traces dans la persistance du sentiment de « permanence tranquille » — nous sommes fragiles, mais nous sommes là pour toujours —, naguère diagnostiqué par Vadeboncoeur, et dans la tentation d’un retour au Canada français, une idée proposée par certains penseurs (Jacques et Thériault) en guise de stratégie post-souverainiste, afin « de préserver ce qui peut l’être encore ».

Mémoire et émancipation

Ces grands mouvements — survivance, Révolution tranquille, dépolitisation — ne se déroulent évidemment pas dans le vide et ont des causes multiples. Pour les comprendre et pour les éclairer, Beauchemin a choisi d’explorer la conscience historique québécoise, c’est-à-dire « la représentation que la collectivité se fait d’elle-même, les fondements culturels de cette représentation et l’interprétation de son parcours historique ». La conscience historique, ce sont les réponses d’un peuple aux questions d’où venons-nous, qui sommes-nous et où allons-nous ?

La Conquête de 1760 a exclu la société canadienne-française du pouvoir et l’a forcée à se rabattre sur sa culture pour exister. La menace de disparition pesait sur elle, mais sa fidélité à ses traditions lui permettait de survivre. « À force de ne pas disparaître, écrit Beauchemin, la conviction s’installe selon laquelle l’histoire que d’autres écrivent nous laissera peut-être en paix, que nous nous y glisserons subrepticement et qu’à la fin nous serons toujours là. » Ce sentiment de « permanence tranquille » d’un peuple sans pouvoir politique relève de l’illusion. À la longue, la folklorisation et l’effacement s’imposent.

Sursaut de la conscience historique, la Révolution tranquille brise cet immobilisme et délaisse l’esprit de survivance, ancré dans le passé, au profit de l’affirmation de soi politique, tournée vers l’avenir. Toutefois, en procédant à une « coupure trop radicale » avec le monde ancien, elle se prive des raisons fortes de son action puisque c’est principalement pour faire vivre une culture que la conquête du pouvoir politique s’impose.

Il n’est pas surprenant, dans ces conditions, que l’échec du projet souverainiste incite certains brillants penseurs à proposer une réinscription du Québec dans le contexte canadien-français, afin de renouer avec une mémoire longue. Pour Beauchemin, toutefois, une telle solution équivaudrait à une chimère — éparpillées sur le territoire canadien, les communautés francophones ne peuvent se réunir en un sujet politique — et à une régression, c’est-à-dire à un retour à la survivance culturelle, devenue plus que hasardeuse à l’ère de la mondialisation.

Pour vivre pleinement, conclut Beauchemin, il faut parvenir à combiner l’attachement à la mémoire longue, donc canadienne-française, avec l’élan politique émancipateur québécois, qui n’est pas soluble dans le fédéralisme canadien. En gros, les souverainistes ne doivent pas démissionner. Les candidats à la chefferie du Parti québécois viennent de trouver leur livre de chevet.

7 commentaires
  • Gilbert Paquette - Abonné 22 février 2020 07 h 00

    un livre de chevet

    ...avant de s'endormir et rêver de conquête.
    pourquoi ne pas se réveiller tout à fait et annoncer l'indépendance aux prochaines élections? Je suis prête et depuis longtemps.
    Et ceci n'est pas une blague.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 22 février 2020 11 h 12

      Pas jojo, actuellement pour le Québec. Les indépendantistes sont coïncés. D'autre part, la CAQ et le PLQ préfèrent parler "des vraies affaires", en pratiquant la fuite en avant sur la question constitutionnelle.

      On ne peut répéter un autre Meech avec une simple entente entre gouvernements; car, des provinces ont adopté des résolutions s'obligeant à aller en référendum pour modifier 1982. De plus, ne pas oublier qu'il faudrait, en sus, que la question autochtone fasse partie d'une éventuelle revison constitutionnelle. Autrement dit: l'ILLÉGITIME papier de 1982 est coulé dan sle béton! Comme dit Legault:"Il faut s'occuper des vraies afaires!".

  • Pierre Grandchamp - Abonné 22 février 2020 08 h 58

    Administrer la nation québécoise comme une entreprise. A toutes vitesses, par essais et erreurs. En pratiquant la fuite en avant sur la question constitutionnelle.

    « Égarer le idéaux de la Révolution tranquille », écrivait, récemment, la chroniqueuse Odile Tremblay
    https://www.ledevoir.com/opinion/chroniques/566916/egarer-les-ideaux-de-la-revolution-tranquille

    Elle déplorait l’approche comptable de la CAQ dans la gestion de la nation québécoise.M. Beauchemin la rejoint :* Le Québec contemporain, écrit-il, semble loger à l’enseigne du renoncement » et du provincialisme économique et culturel compensatoire*
    « Runner le Québec comme une business » http://lautjournal.info/20200219/runner-letat-comm

    Au plan politique, les fédéralistes sont coïncés.Ils se rendent compte que renégocier l'Illégitime constitution de 1982 est impossible; d'autant plus que cela impliquerait inclure la question autochtone.Alors Legault parle des vrais affaires en gérant à toute vitesse, comme une entreprise, par essais et erreurs.On a vu Legault reculer sur sa promesse sur les élections à la proportionnelle; on a vu les reculs de la CAQ en immigration...

    On vient de voir la CAQ changer le système scolare, à toutes vapeurs, sans prendre le temps de consulter le milieu.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 23 février 2020 07 h 23

      * Le Québec contemporain, écrit-il, semble loger à l’enseigne du renoncement » et du provincialisme économique et culturel compensatoire*

      "Autovalorisation compensatrice de l'impuissance du dominé"! Marc Labelle, un ex-franco ontarien, en parlant de certains francophones hors Québec."Quand on a défendu ses droits de façon purement verbale, et que suvient l'échec, on se félicite de s'être battus; mais c'est pour mieux plier l' échine et chanter tous en choeur le O Canada.".

  • Pierre Bernier - Abonné 22 février 2020 10 h 47

    Évidence !

    « Éparpillées sur le territoire canadien, les communautés francophones ne peuvent se réunir en un sujet politique ».

    Une posture qui condamne à une régression, c’est-à-dire à un retour à la survivance culturelle, devenue plus que hasardeuse à l’ère de la mondialisation.

  • Claude Poulin - Abonné 22 février 2020 13 h 17

    Quel pouvoir

    "La Conquête de 1760 a exclu la société canadienne-française du pouvoir et l’a forcée à se rabattre sur sa culture pour exister". De quel pouvoir s'agit-il? Poser la question c'est y répondre! La Nouvellle France-était une colonie d'exploitation commerciale et missionnaire dominée par la France monarchique. N'est-ce pas?

  • Claude Bernard - Abonné 22 février 2020 14 h 29

    Survivre ou sur-vivre

    Le PQ depuis sa fondation poursuit une stratégie à la fois pragmatique et enthousiasmante et ultra démocratique.
    Toujours, sous des chefs variés, il a cherché à rassurer les frileux, ralentir les exaltés, refroidir les têtes folles, convaincre les coeurs incertains, raliier les hésitants, convertire les néo avec des résultats incomparables dans l'histoire des libérateurs de peuple.
    Maintenant que la vague s'est retirée et que le Québec est à marée basse indépendamment parlant, écrire q'il est revenu à la case départ et à la survivance est une vue de l'esprit, je crois.
    De même que la gauche et la droite, fédéraliste et souverainiste, libéral et péquiste ont pris le bord, reste un peuple libre comme peu sur la surface de la terre, maître de lui-même comme de son teritoire et qui se voient parmi les plus instruits, les avancés en science et en techniques, les plus audacieuxet à la recherche non pas de ce qui peut l'aider mais de ce qu'il peut faire pour la planète.
    L'avenir pour insécurisant qu'il soit, il désire le partager avec les autres malpris du monde et en faire profiter les damnés de la terre.
    Ce basculement, ce point de non retour, ce changement de paradigme, cette évolution non voulue, les politiciens doivent, si cela s'avère la réalité, en prendre note.