Noir, c’est noir

C’est une dépendance bien plus douce que celle aux opioïdes dont il est question dans Une vérité à deux visages, de Michael Connelly. Ceux et celles qui la développent apprennent vite à se reconnaître. Nous sommes assez nombreux d’ailleurs. Dans les studios d’ICI Musique où je travaille comme recherchiste, j’ai vite repéré les autres accros à l’adrénaline du roman noir.

Un jour, dans l’ascenseur, j’ai aperçu l’animateur Pierre Therrien profitant de la petite minute et quart qui nous conduit au 14e étage de la tour de Radio-Canada pour dévorer encore une page ou deux, étirer le plaisir de la lecture jusqu’à ce que ding !, il soit forcé de quitter l’Italie opulente d’Andréa Cammilleri, son plus récent dada, « du Pagnol version italienne et en polar ».

J’ai remarqué l’empilade de polars sur le bureau de mon collègue, pile dont la composition change constamment, car il en avale deux par semaine. Il a lu tout Connelly, mais Harry Bosch n’est pas son enquêteur préféré. L’ex-inspecteur des homicides au Commissariat de Los Angeles ne correspond pas au cliché de l’enquêteur alcoolo aux mœurs dissolues ; il est sérieux et fiable, boit du mauvais café, se nourrit de burritos et de sandwichs beurre d’arachide-confiture. Pierre préfère les excessifs fantasques du genre de Montalbano, enquêteur épicurien né sous la plume de l’écrivain italien décédé l’été dernier.

L’autre grand dévoreur de polars du 14e étage, c’est l’animateur Claude Saucier. Oui, celui qui présente les musiques les plus feel good et réconfortantes à C’est si bon lit pour se détendre des histoires sordides de meurtres et de règlements de comptes. « J’aime les polars parce qu’ils me sortent de ma vie quotidienne. En plus, ils me font voyager. Les polars islandais, suédois, d’Afrique du Sud me font découvrir les cultures, les géographies. » Il adore Connelly, « le personnage d’Harry Bosch et la ville de Los Angeles, que j’ai l’impression de connaître tellement il la décrit bien. Bosch a une intelligence supérieure et une grande tendresse envers la vie. Je connais sa maison, sa terrasse, sa vue sur le canyon, le jazz qu’il écoute. Il nous fait battre le cœur de L.A., une mégapole mythique pleine de misère humaine ».

À cause de la prémisse d’un de ses romans qui m’avait rebutée, il m’a fallu plus de temps qu’à Claude et à Pierre pour adhérer à l’univers de Connelly. Dans La blonde en béton, un tueur en série s’en prend aux femmes blondes et les maquille avant de les assassiner, allant jusqu’à vernir leurs ongles ; tout ça m’avait semblé bizarrement misogyne et j’avais abandonné ma lecture. Mais l’été dernier, je me suis rendue à Los Angeles et j’ai glissé dans ma valise En attendant le jour. C’est comme si Connelly m’avait accompagnée et révélé la face cachée de cette ville tentaculaire, à la fois glamoureuse et miséreuse. À partir de là, j’ai eu envie de plonger.

Les fans de Connelly disent de ses récentes publications qu’elles sont moins excitantes que les précédentes, mais ne boudent pas leur plaisir pour autant. Une vérité à deux visages est un roman bien construit par un auteur qui a du métier. Bosch, maintenant à la retraite, travaille bénévolement sur des affaires non résolues dans un petit commissariat en banlieue de Los Angeles. Très ironiquement, il a son bureau dans une ancienne cellule reconvertie. Il donne un coup de main aux autres policiers et collabore aux affaires urgentes lorsque nécessaire… aussi bien dire qu’il en a toujours plein les bras. On a droit à un polar boosté, qui déploie deux intrigues. La première met sa réputation en jeu et la seconde, sa vie, carrément, en partie à cause de la première affaire. Harry Bosch infiltre un réseau de trafic d’opiacés et grossit les rangs des « mules à pilules ».

Nouveau mandat pour lui, ce travail d’infiltrateur, qu’il accomplit non sans frustration : « On voyait comment les humains font leurs proies d’autres humains sans pouvoir s’y opposer à moins de dire adieu à sa couverture. Il fallait avaler et vivre avec pour que l’affaire se termine. » Il y a chez Harry Bosch un attachement fort aux victimes des crimes qu’il cherche à élucider. Il ne travaille pas sur une affaire, c’est l’affaire en cours qui le travaille… nuance importante. L’empathie qu’il éprouve est suivie d’une action. Bosch a de l’instinct et va au fond des choses. C’est un homme de peu de mots, qui ne parle pas dans les ascenseurs.

Lorsqu’au bord de la route un accident survient, l’humain ralentit et regarde : il aime passer près du danger, l’effleurer tout en restant à l’abri du mal. On aime les polars comme on trouve satisfaisant de résoudre une équation mathématique ou de se réfugier dans la maison, au chaud, quand dehors la tempête sévit. Après la tension, le risque et la montée d’adrénaline vient la libération des délicieuses endorphines. Le polar comme opiacé doux mais addictif, aux ordonnances continuellement renouvelées, pourquoi pas ?