Un drame canadien

Peu après le début de la crise d’Oka, à l’été 1990, on accusait déjà Robert Bourassa de mollesse. Un peu comme le réclame aujourd’hui Andrew Scheer, le chef du PQ, Jacques Parizeau, lui demandait de faire appel à l’armée canadienne pour démanteler les barricades érigées par les Mohawks et dégager le pont Mercier. Par la suite, on l’a sévèrement blâmé pour avoir laissé son ministre délégué aux Affaires autochtones, John Ciaccia, négocier avec des Warriors masqués.

Il était intolérable qu’on laisse une bande de voyous violer ouvertement la loi et empoisonner la vie des honnêtes gens, disait-on sur les lignes ouvertes. En rétrospective, on a cependant loué la patience et le doigté de l’ancien premier ministre, qui ont permis que la crise soit dénouée sans qu’il y ait un deuxième mort.

La comparaison avec la crise actuelle a évidemment ses limites. Les enjeux étaient bien moindres à Oka. Sachant que la pinède avait une grande valeur spirituelle pour les Mohawks de Kanesatake, on se demande encore, trente ans plus tard, comment on avait pu autoriser la municipalité à y aménager un terrain de golf. Certes, le blocus du pont Mercier causait des désagréments aux résidents de Châteauguay, mais la paralysie des chemins de fer d’un bout à l’autre du pays a des conséquences infiniment plus graves, qui pourraient devenir carrément catastrophiques si elle se prolonge.

Malgré l’impatience grandissante dans la population, le gouvernement Bourassa pouvait d’autant plus se permettre de temporiser qu’il avait été réélu haut la main moins d’un an plus tôt. À la tête d’un gouvernement minoritaire, Justin Trudeau ne peut pas s’offrir ce luxe. Au point où en sont les choses, une solution qui satisferait tout le monde semble impossible, mais sa carrière politique pourrait être irrémédiablement compromise s’il ne trouve pas rapidement une issue.


 
 

S’il y a un parallèle à faire avec Oka, c’est que M. Trudeau donne actuellement la même impression d’indécision sur la marche à suivre que M. Bourassa à l’époque. Ni lui ni aucun de ses ministres impliqués dans le dossier n’ont été capables de préciser le moindre élément du « plan » qu’ils ont évoqué, encore moins d’avancer un échéancier.

Il est certain que le modèle de gouvernance des nations autochtones complique les choses. Si besoin était, la volte-face du grand chef Simon, de Kanesatake, qui avait appelé au démantèlement des barricades, démontre bien qu’elles resteront solidaires des chefs traditionalistes de la nation wet’suwet’en.

Soit, la Loi sur les Indiens devrait être abolie, mais cela ne doit pas occulter la contradiction fondamentale entre les promesses que M. Trudeau a faites aux Autochtones et les actions de son gouvernement, de la même façon qu’il ne cesse de plaider l’urgence de lutter contre les changements climatiques tout en volant au secours de l’industrie pétrolière. Tôt ou tard, ce double langage devait le rattraper. Il est sans doute sincère dans son désir de réconciliation. La question est de savoir s’il est naïf ou s’il croit plutôt que les autres le sont.


 
 

François Legault, tout comme ses homologues provinciaux, peut légitimement en vouloir à M. Trudeau de l’avoir plongé dans ce merdier et exiger un échéancier de sortie de crise. Le comble avait été d’entendre Pablo Rodriguez déclarer qu’il appartenait aux provinces de faire lever les barricades. Même si la SQ intervient de concert avec d’autres corps policiers au pays, comme M. Legault en a évoqué la possibilité, les relations du Québec avec les Premières Nations en seront inévitablement affectées.

Le Québec a lui-même fait l’expérience de la difficulté de concilier les impératifs du développement économique et les droits des Autochtones. En 1994, un groupe d’opposants cris avait pagayé sur la rivière Hudson à New York pour gagner l’appui des écologistes américains contre le projet Grande-Baleine. Le grand chef Matthew Coone Come s’était même présenté à l’ONU pour dénoncer Hydro-Québec. À l’approche du référendum, Jacques Parizeau avait jugé préférable d’abandonner le projet.

De la Convention de la Baie-James à la toute récente Grande Alliance, en passant par la Paix des braves, le Québec a cependant développé un « modèle » qui demeure sans doute imparfait, mais qui démontre que la collaboration est possible. Alors que M. Legault s’est promis de conclure des ententes avec toutes les nations autochtones présentes sur le territoire québécois, il n’a certainement pas besoin qu’un nouvel affrontement dont il n’est pas responsable vienne polluer l’atmosphère.

Si la crise actuelle est simplement un nouvel épisode du drame canadien que constituent les relations avec les nations autochtones, le Québec n’a aucune raison d’y tenir un rôle de méchant.

33 commentaires
  • Michel J. Grenier - Abonné 20 février 2020 03 h 30

    La solution me semble plutôt simple...

    Les Chefs héréditaires avaient, pourtant, proposé une route alternative que CGL a rejetée du revers de la main, puisque cela leur aurait coûté 800 000 000$ de plus.

    Il ne faut pas s'étonner de la réaction des Premières Nations.

    " On va passer chez vous parce que ça nous coûte moins cher et on se foute bien de ce que vous en pensez. On a la Loi de notre côté. "

    Il va falloir comprendre, une fois pour toutes, que les " invités " ne sont pas les Premières Nations mais bel et bien les Nations qui sont venues ici, par la suite.

    Ils sont chez eux...

    • Jean Jacques Roy - Abonné 20 février 2020 10 h 56

      Monsieur Grenier, il me semble que vous ramenez le problème dans sa véritable dimension. à son point de départ.

      Une pétrolière (en Alberta) extrait du gaz et pour tirer profit, VEUT exporter ce gaz via un gazoduc en qui passerait sur le territoire d’une première nation en C.B. Or, malgré les permissions de la pétrolière obtenues de la CB et surtout du Canada, la pétrolière N’A PAS l’autorisation de la « gouvernance » traditionnaliste de la nation sur CE territoire pour LE tracée du gazoduc en construction.

      Dans l’immédiat, il y aurait une solution qui ferait lever les barricades qui soutiennent l’autorité politique des chefs des premières nations. Simplement que la pétrolière abandonne son projet à moins de présenter un TRACÉE alternatif acceptable, en premier lieu par les autorités de la nation autochtone.

      J’ignore l’approche que va adopter le gouvernement pour désamorcer le conflit en cours. Mais, il me semble que c’est l’heure de laisser les peuples autochtones de décider par eux-mêmes et de définir la gouvernance et de la gestion des ressources de leur territoire.

    • Claude Bernard - Abonné 20 février 2020 11 h 11

      M Grenier
      Ce 800 millions pouvait s'avéré aussi bien 1 ou 2 milliards; on sait ce que valent les évaluations pour démontrer le bien fondé d'une faction.
      Déjà les couts d'un autre projet de pipeline n'a-t-il pas bondi de 5 à 12 milliards sans que les travaux ne soient seulement commencés.
      La bonne foi étant présumée absente des deux (ou trois) côtés de la barricade, la solution viendra d'Ottawa par un moratoire et un applatissement prévisible devant des droits inexistants mais incontestables et incontournables des gardiens des terres ¨non cédées¨.
      Le plus vite, le mieux.
      Les droits des premières nations ne peuvent que renforcer ceux du Québec à contôler sont territoitre et doivent être accueillis avec sympathie ici, il me semble.

    • Clermont Domingue - Abonné 20 février 2020 14 h 59

      En Arabie Saoudite, les Princes sont chez eux. Ils touchent des redevances sur le pétrole et mènent grand train de vie pendant que les étrangers MAJORITAIRES remplissent les tâches qui font la prospérité du pays.

      Ici,beaucoup d'autochtones s'estiment propriétaires du territoire.Devons-nous leur verser des redevances suffisantes pour faire d'eux des princes?

    • Serge Lamarche - Abonné 20 février 2020 15 h 52

      M. Bernard, les autochtones du Québec revendiquent tout son territoire, il me semble...

    • Pierre-Alain Cotnoir - Abonné 20 février 2020 18 h 21

      La seule aberration dans ce dossier demeure le gazoduc qu'on veut faire passer coûte que coûte, peu importe les impacts environnementaux, la dérive climatique causée par les GES, les droits des premières nations sur leur propre territoire, il n'y a que $$$ et encore $$$ pour les profiteurs et les voleurs qui spolient ce dominion britannique qui a été livré à leur convoitise avec ses Amérindiens, ses Métis, ses Canayens et ses Acadiens... pieds et poingts liés !

  • Serge Lamarche - Abonné 20 février 2020 04 h 40

    Qui pense le Québec méchant?

    C'est ridicule de penser ça.
    Trudeau ne peut pas décider parce qu'il ne sait pas encore quoi faire. De l'un, les autochtone de C.-B. réclament la propriété de leurs terres et le gasoduc est l'occasion parfaite pour publiciser le fait qu'il n'y a pas encore d'accord avec la couronne. Tous les autres groupes autochtones qui sont dans la même situation de revendication ont intérêt à les appuyer.
    De l'autre, le gasoduc est déclaré légal et a l'autorisation de se faire construire. Avec Trudeau qui a fait l'erreur incroyable d'acheter un oléoduc en C.-B. aussi en plus (à des frais plus grands que d'acheter Bombardier) qui est aussi contesté, il ne veut pas donner trop gain de cause aux anti-tuyaux.
    Au fond, la solution est simple: arrêter la construction du gasoduc et accorder la propriété des terres à ces autochtones. Il y a déjà des accords du genres avec quelques autochtones en C.-B.

  • Claude Gélinas - Abonné 20 février 2020 05 h 31

    Le PM a-t-il perdu la mémoire ?

    Alors que l'environnement est désormais au coeur des préoccupations des électeurs et que le Gouvernement canadien parle des deux côtés de la bouche, la grogne populaire risque d'augmenter. Ce n'est certainement pas le temps de jeter de l'huile sur le feu en exigeant comme le fait le PM une intervention policière. C'est comme si le PM avait oublié qu'en plus d'être un fromage la crise d'Oka est restée dans la mémoire collective.

    Par contre, au delà de la crise actuelle, les autochtones qui en ont gros sur le coeur se souviennent du traitement que leur a fait subir le Gouvernement canadien : génocide, expulsion, cantonnement dans des réserves, perte de leur culture et de leurs langues, non accès aux services de santé et d'éducation.

    • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 20 février 2020 08 h 18

      La dissynchro de Legault

      Notre PM Legault manque décidément de «timing» dans son impatience.

      Indirectement, il confirme aussi sa sympathie déguisée pour les énergies fossiles qu'il dit «sales». Il aurait pu nuancer son propos en reconnaissant le bien fondé de la protestation des Wet'suwet'ens de voir un tel projet violer son territoire.

      Sa prise de position appuyant le projet de GNL et les torts qu'il ferait aux baleines nous indique que François Legault partage la manie de parler des deux côtés de la bouche avec Justin Trudeau.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 20 février 2020 09 h 16

      @ M. Gélinas

      Cela fait partie de la philosophie caqiste: faire très vite...voire trop vite, comme avec la loi 40; comme dans le dossier immigration, l'an dernier.
      Comme dans la promesse de 2018 sur la proportionnelle! Avance, recule...avance, recule!

  • Claude Bariteau - Abonné 20 février 2020 05 h 57

    Le Canada reconnaît a reconnu en 1982 les « Premières nations » comme seules « nations » d’un pays post-national.

    Il a toutefois tardé à signer la déclaration des Nations Unes sur le droit des peuples autochtones à l’autonomie. Quand il l’a fait, il a signalé que cette reconnaissance n’élague pas les ententes conclues avec les peuples autochtones.

    Dans le conflit avec les wet’suwet’en, il importe de révéler les ententes déjà signées et les revendications de ces derniers concernant un territoire sur lequel ils pratiquent la chasse et la pêche pour assurer leur autonomie.

    Il est clair qu’il ne s’est pas entendu avec le peuple wet’suwet’en pour le passage de l’oléoduc. Par contre, il est clair aussi que les barricades qui s’élèvent dépassent de loin l’absence d’ententes avec cette nation.

    Derrière les barricades, il y a d’autres enjeux. L’un a trait aux revendications des « Premières Nations », ce qui donne un pouvoir de négociation à chaque « nation » mais surtout à leurs dirigeants au sein des associations dont elle fait partie.

    Un autre est la protection de l’environnement et la lutte contre la prolifération de la production des énergies fossiles. Avec lui prend forme des alliances avec les wet’suwet’en qui débordent celles entre les « Premières Nations » et soulèvent des tensions entre les chefs des organismes autochtones.

    Avec les barricades, un troisième est apparu : les effets sur le transport et le commerce interne et externe du Canada. Ils dérangent parce que le transport et le commerce interprovinciaux, qui concernent indirectement les « Premières Nations », relèvent du Canada.

    Comme ce conflit émane d’une décision des chefs traditionnels du peuple wet’suwet’en, sa solution passe par une entente avec ces derniers. Le PM du Québec devrait le savoir et faire valoir que c’est ainsi que procède le Québec en invitant le PM Trudeau à le faire et à le rendre responsable des effets collatéraux.

  • Pierre Grandchamp - Abonné 20 février 2020 06 h 45

    Une autre raison pourquoi un parti fédéraliste ne pourra JAMAIS renégocier l'illégitime constitution de 1982: le dossier autochtone

    On sait que l'accord de Meech avait été possible par un simple accord entre gouvernements.On sait, aussi, que le Canada anglais reniera sa parole et sa signature et que c'est Trudeau père qui a lancé la campagne anti-Meech.Or, des provinces, dont l'Alberta,ont adopté des résolutions s'obligeant à aller en référendum pour modifier cette infâmie.

    De plus, en sus de reconnaitre la spécificité québécoise, une nouvelle constitution devrait asseoir la question autochtone. Méchante boîte de Pandore!

    Alors, les Charest, Couillard, Legault parlent des "vrais problèmes". disent-ils. Je comprends: ils le savent,eux, que JAMAIS le Canada anglais n'acceptera de réouvir 1982.

    Quand le p.m. albertain Kenney parle d'un référendum sur la péréquation, je pense que c'est de la frime: il ouvrirait la porte à l'indépendance du Québec. Alors Legault préfère parler "des vrais problèmes"!