La loi de la raison

Lorsque les protagonistes d’un conflit se rendent compte que l’enlisement ne fera que des perdants, on est en droit d’espérer un possible dénouement. Un premier pas a été fait en ce sens au cours des derniers jours afin de mettre fin à la paralysie du transport ferroviaire causée par ce mouvement de contestation qui perdure depuis une dizaine de jours en appui aux chefs héréditaires wet’suwet’en opposés au passage d’un gazoduc sur leur territoire.

La très longue rencontre tenue samedi entre le ministre des Services autochtones, Marc Miller, et les protestataires mohawks bloquant la voie ferrée à Tyendinaga, près de Bellevillle, a semblé avoir un effet. Mardi, des chefs mohawks et le grand chef de l’Assemblée des Premières Nations, Perry Bellegarde, se sont rendus à Ottawa pour insister sur la nécessité d’un dialogue et souligner cette première main tendue.

Moins d’une heure plus tard, aux Communes, le premier ministre Justin Trudeau réitérait son engagement en ce sens et sa détermination à trouver rapidement, mais pacifiquement, une solution. Il a encore reconnu que ce ne sera pas simple. Il n’a pas tort, car le litige autour du gazoduc Coastal GasLink, dans le nord de la Colombie-Britannique, est plus qu’une affaire d’infrastructure de compétence provinciale. S’y entremêle l’absence de reconnaissance historique des droits territoriaux et ancestraux des Autochtones par la Couronne, c’est-à-dire le gouvernement fédéral.


 
 

Il doit donc y avoir dialogue sur l’ensemble des enjeux si on veut éviter que ce genre de conflit se répète sans arrêt, mais encore faut-il, dans ce cas précis, que cela donne aussi des résultats à court terme. Le plus urgent est la reprise du transport ferroviaire, dont l’arrêt prive des entreprises, des agriculteurs et des municipalités de produits essentiels et entraîne déjà des mises à pied de travailleurs. Malgré l’impatience et la frustration ambiantes, le gouvernement résiste à se donner un échéancier précis pour y parvenir.

Tant qu’il n’aura pas convaincu ses interlocuteurs de sa bonne foi et démontré que le dialogue promis avec les Mohawks et les chefs héréditaires wet’suwet’en sera sincère, ce sera difficile. Comme l’ont rappelé les chefs mohawks, les peuples autochtones ont été échaudés trop souvent par le passé.

Le gage de confiance qu’ils attendent pour engager les pourparlers est, entre autres, la sortie de la Gendarmerie royale du Canada (GRC) du territoire wet’suwet’en, ce que les chefs héréditaires demandent depuis l’arrestation de plusieurs d’entre eux il y a près de deux semaines. Selon le grand chef Perry Bellegarde, ils veulent aussi l’assurance que la police pourra exercer sa discrétion face aux manifestants, et non pas se voir imposer l’approche musclée préconisée par les conservateurs. Le chef de Kahnawake, Joseph Norton, n’a pas manqué de rappeler ce que le recours à la force avait donné en 1990 lors de la crise d’Oka.

Le chef conservateur, Andrew Scheer, en fait fi, contrairement à M. Trudeau. Il veut absolument que la GRC intervienne pour dégager les rails, même si les sections obstruées se trouvent en Ontario et en territoire mohawk et relèvent des polices provinciale et autochtone.


 
 

Les conservateurs sont seuls dans leur camp. Les bloquistes, les néodémocrates et les verts appuient la poursuite du dialogue préconisé par le gouvernement libéral. Mais comme le notait le chef du Bloc québécois, Yves-François Blanchet, une négociation suppose des gestes de part et d’autre.

Étant donné la division qui existe entre chefs de bande et chefs héréditaires wet’suwet’en au sujet du fameux gazoduc, il faudrait leur donner un certain temps pour tenter de résoudre leur différend, a-t-il suggéré. Pour cela, il propose de demander à la province de suspendre temporairement les travaux.

Toutefois, en échange de cette ouverture, qui ne remettrait pas en question l’engagement d’un dialogue plus large, il faudrait demander un geste concret, soit la levée des barricades à travers le pays.

Certains chefs n’en demandent pas tant. Le chef de Kanesatake, Serge Otis Simon, a déjà invité ses concitoyens à lever leurs barricades, quitte à les rétablir en cas de déception. Il constate que de plus en plus de gens sont personnellement affectés par ces blocus et il craint que, si cela se poursuit, ce ne soit la cause autochtone elle-même qui en souffre.

Les conservateurs insistent beaucoup sur l’obligation du gouvernement de faire respecter la loi. Il en a le devoir, c’est vrai, mais le propre de la désobéissance civile non violente est de faire valoir des revendications légitimes ignorées ou bafouées par le système pendant trop longtemps. L’usage de la force peut les étouffer un temps, mais il ne peut y répondre de façon durable. À preuve, le conflit actuel.

Le dialogue est la seule voie possible, mais des gestes concrets doivent être faits de part et d’autre à court terme. Dans l’intérêt de tous les protagonistes. Le gouvernement a besoin de l’appui populaire pour mener sa politique de réconciliation, mais il ne pourra le conserver si la situation actuelle perdure.

Or, pour les Autochtones, cette politique à long terme doit se poursuivre et donner de vrais résultats pour espérer mettre fin aux injustices passées. Ce dont la société canadienne aussi sortirait gagnante.

21 commentaires
  • Claude Gélinas - Inscrit 19 février 2020 05 h 16

    Le va-t-en-guerre Scheer.

    Facile de jouer les gros bras lorsque l'on est dans l'Opposition et que l'on est sur un siège éjectable.

    • Jean-Yves Arès - Abonné 19 février 2020 10 h 48

      Le blocage des voies de circulation est un geste de guerre qu'on retrouve dans tous les conflits armés.

      On n'est pas dans une manifestation d'opinion ici, on est dans une prise d'otage économique qui ordonne de faire ceci ou cela.

  • Pierre Rousseau - Abonné 19 février 2020 08 h 00

    L'éléphant dans la pièce : la saga de la reconnaissance du territoire

    Bonne analyse mais il manque un peu de contexte. Les Wet'suwet'en revendiquent leur territoire ancestral depuis des décennies, en suivant les voies normales. Au début des années 90, avec leurs voisins Gitxsan, ils sont allés devant les tribunaux pour obtenir le titre sur leurs territoires ancestraux. Sept ans plus tard et plus de 10 millions $ investis dans la cause, la Cour suprême du Canada reconnaissait le titre autochtone mais ordonnait un nouveau procès, le juge de première instance ayant commis des erreurs de droit dont ne pas tenir compte des témoignages des aînés (affaire Delgamuukw, 1997). Faute de moyens et épuisés, les deux nations n'ont pu recommencer.

    Pendant 20 ans, les choses piétinent malgré le processus des traités de CB parce que les gouvernements exigent que les peuples autochtones renoncent à leurs droits ancestraux. Puis, il y a environ 3 ans le projet de gazoduc reçoit l'aval des libéraux de CB et la compagnie, CGL, commence les consultations avec les nations impliquées mais choisit de ne consultr que les conseils de bande, pas la gouvernance traditionnelle, ignorant ce que la preuve dans Delgamuukw avait démontré: les chefs héréditaires sont responsables des territoires revendiqués et les conseils de bande seulement des réserves. CGL prétendait que la gouvernance traditionnelle ne représentait pas la nation puisque les chefs ne sont pas élus, ce qui est un jugement sur la culture et les traditions de cette nation et qui n'a pas sa place pour une compagnie privée.

    Il y a un an la situation avait encore pourri et la police fédérale a attaqué les Wet'suwet'en qui résistaient mais il n'y a eu que peu de publicité et le tout s'est terminé par une trève, la police évacuant le territoire. Sans les manifestations à travers le pays, l'attaque d'il y a une quinzaine de jours n'aurait jamais eu de répercussions à l'échelle du pays, d'où l'Intervention des autres nations et les entraves aux chemins de fer.

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 19 février 2020 09 h 19

      Merci, M. Rousseau pour cette mise en contexte.

    • Léopold Tremblay - Abonné 19 février 2020 12 h 17

      Dans le même ordre d'idées, un article très intéressant dans La Presse d'aujourd'hui qui est tout à l'honneur de Yves -François Blanchet:
      https://www.lapresse.ca/debats/editoriaux/202002/18/01-5261486-blocus-ferroviaire-les-autochtones-ou-bedon-leconomie-.php

    • Raymond Labelle - Abonné 19 février 2020 14 h 55

      Ha! L'histoire complète... Merci M. Rousseau.

      Éléments-clefs: (...)les chefs héréditaires sont responsables des territoires revendiqués et les conseils de bande seulement des réserves."

      "CGL prétendait que la gouvernance traditionnelle ne représentait pas la nation puisque les chefs ne sont pas élus."

      Mais s'il est aussi question de passage sur des territoires non-cédés hors-réserves, avec qui négocier?

      Ce qu'on entend dans les médias: "l'entrepreneur avait obtenu toutes les autorisations nécessaires" - or, n'a obtenu l'autorisation que des conseils de bande, qui n'ont juridiction que sur les réserves.

    • Raymond Labelle - Abonné 19 février 2020 15 h 22

      Ce qu'on entend dans les médias: "l'entrepreneur avait obtenu toutes les autorisations nécessaires".

      Je suis un peu injuste, mais pas complètement. Les médias précisent le plus souvent que « l’entrepreneur avait obtenu les autorisations des conseils de bande », mais sans plus. Or, si on ne sait pas que les conseils de bande n’ont juridiction que sur les réserves et que le gazoduc passe sur des territoires hors-réserve non-cédés, on a l’impression que l’entrepreneur a obtenu toutes les autorisations nécessaires. Et dans les différents commentaires, panels, on entend souvent que l’entrepreneur avait fait toutes les consultations nécessaires de différents invités, sans les précisions fondamentales expliquées ici par M. Rousseau.

      Donc, les médias précisent que l’entrepreneur avait obtenu les autorisations des conseils de bande, et laissent le plus souvent flotter l’impression que ces autorisations auraient normalement été suffisantes.

    • Serge Lamarche - Abonné 19 février 2020 22 h 19

      Les anglais ne peuvent plus procéder comme ils ont toujours faits, surtout avec Trudeau et les Libéraux qui insistent à la réconciliation. Sinon, les anglais envoyaient la RCMP et l'armée. Comme avec l'histoire de Riel.

    • Serge Lamarche - Abonné 19 février 2020 22 h 33

      C'est un moment difficile. Des autochtones qui disent «faite le passer par la route» etla compagnie qui dit qu'elle ne veut pas traverser plus de rivières, de villages et des endroits impossibles. Ce genre de problème se règle d'habitude par une bonne guerre. Surtout les anglais.

  • Madeleine LaRoche - Abonnée 19 février 2020 09 h 56

    Bref communiquons pacifiquement et veillons à ce que les besoins de bases de tous soient comblés. Même ceux des femmes et des enfants.

  • Gilles Théberge - Abonné 19 février 2020 10 h 18

    Les indiens (amérindien ?) ont toujours été floués par les gouvernements. Exemple, tiré d'un article connexe publié dans votre journal ce matin même :
    « Les Mohawks vivent sur le territoire Tyendinaga depuis 1784, époque où la Couronne leur avait donné une terre pour les remercier d’avoir combattu aux côtés des Britanniques pendant la guerre d’indépendance des États-Unis. Au milieu du XIXe siècle, le territoire initialement offert avait été réduit des deux tiers à cause de l’arrivée continue de colons dans la région.»

    Je ne vois pas comment il pourrait en être autrement cette fois.

    • Serge Lamarche - Abonné 19 février 2020 22 h 21

      Plus dur de prendre les Mohawks en pitié quand on connait leur histoire.

    • Serge Pelletier - Abonné 20 février 2020 03 h 13

      Exact M. Lamarche. Pire, Norton en rajoute: "Du reste, Kahnawake a déjà son service de police, les Peacekeepers. Et celui-ci ne répond pas aux ordres des tribunaux, a souligné le chef Norton. « Ils [les Peace- keepers] viendraient nous voir [au conseil de bande] et nous demande- raient : “Qu’est-ce qu’on fait ?” Et on leur dirait : “Vous ne pouvez pas appliquer une injonction à Kahnawake. Vous êtes notre service de police, pas le leur.” »

      Donc, il y a un service de police privée qui n'obéit pas à des ordres autres que celles qui sont émises par leur petit boss de village. Ailleurs dans le monde, l'on nomme cela des mercenaires, et pas du tout le nom de police.

      Que c'est beau comme mentalté.

  • Daphnee Geoffrion - Abonnée 19 février 2020 11 h 04

    La force, souhaitons vraiment que non.
    Mais y a t'il une solution avec un premier ministre sans aucun leadership?
    Trudeau n'a pas la compétence pour gérer ce genre de conflit.
    Sheer non plus...
    Misère...