Manquer à l’appel

Depuis son arrivée au pouvoir, le premier ministre Justin Trudeau nous a habitués à un style de leadership basé sur les belles paroles et les petits gestes. M. Trudeau ne se prive jamais d’une occasion d’occuper l’avant-scène politique pour souligner son engagement envers les peuples autochtones, promettant de corriger tous les maux causés par des gouvernements antérieurs depuis la colonisation. Il promet aussi de mettre en oeuvre la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones, la même qui exige que les gouvernements obtiennent un consentement « préalable, libre, et éclairé » des groupes autochtones avant d’autoriser des projets sur leurs territoires traditionnels. De telles promesses créent inévitablement des attentes de la part des peuples autochtones, que M. Trudeau nourrit lui-même avec un discours aussi grandiose que flou en ce qui concerne l’exploitation des ressources naturelles du pays.

Personne ne peut être contre la vertu. Mais où était M. Trudeau cette semaine lorsque le Canada entier était pris en otage par des blocages des voies ferrées par des manifestants autochtones qui agissaient en solidarité avec les chefs héréditaires des Wet’suwet’en, lesquels s’opposent au gazoduc Coastal GasLink en Colombie-Britannique ? Où était-il quand le Canadien National et Via Rail ont été forcés de suspendre leurs activités dans tout l’est du pays à cause de perturbations qui mettaient en danger la sécurité des passagers, des employés et des manifestants ? Des perturbations qui ont paralysé le transport ferroviaire des marchandises essentiel au bon fonctionnement de l’économie du pays et qui ont fait monter les tensions entre les peuples autochtones et les non-Autochtones du pays d’une manière qui n’est pas sans rappeler la crise d’Oka, crise que personne ne souhaite revivre.

Eh bien, pendant tout ce temps, notre premier ministre se trouvait en Afrique où il courtisait des dictateurs et d’autres chefs de gouvernement ayant une relation discutable avec la démocratie afin de promouvoir la candidature du Canada en vue d’un siège au Conseil de sécurité des Nations unies. Sous M. Trudeau, le Canada a si peu fait pour mériter un tel siège — la Norvège et l’Irlande, aussi en lice, font bien mieux que nous en matière d’aide internationale et de participation aux missions de maintien de la paix — que le premier ministre doit maintenant recourir à des moyens moins nobles pour gagner des appuis en Afrique. C’est ainsi qu’il s’est retrouvé aux côtés du président sénégalais, Macky Sall, pendant que ce dernier faisait l’apologie des lois de son pays qui interdisent l’homosexualité. M. Sall a tout de même essayé de rassurer les journalistes canadiens en déclarant que « ceux qui ont une orientation sexuelle de leur choix ne font pas l’objet d’exclusion » au Sénégal.

Pendant que M. Trudeau poursuivait son voyage sur le continent noir, comme si de rien n’était, ses ministres se défilaient les uns après les autres, comme si Ottawa n’avait qu’un statut d’observateur dans un conflit qui, selon Pablo Rodriguez, ne relevait même pas du gouvernement fédéral. « On encourage le gouvernement de la Colombie-Britannique et les leaders [autochtones] respectifs à poursuivre les négociations. Le problème est là-bas », a déclaré mercredi le leader du gouvernement à la Chambre des communes, alors que les barricades avaient déjà été érigées par les Mohawks de Tyendinaga, près de Belleville en Ontario, et dans la réserve de Kahnawake, au sud de Montréal.

Vendredi, à Munich, où il faisait escale avant de revenir au pays, M. Trudeau ne semblait toujours pas avoir saisi l’ampleur de la crise qui sévissait au Canada pendant son absence. Tout au plus a-t-il rappelé pour la énième fois que le Canada « est un État de droit » où les lois doivent être suivies. Mais rien n’indiquait qu’il était pressé de rentrer au pays pour régler le problème.

Certains critiques auraient voulu que M. Trudeau lance un ultimatum aux manifestants, en s’inspirant du « Just watch me » de son père lors de la crise d’Octobre en 1970. Cela n’aurait fait qu’empirer un conflit qui doit être géré avec doigté. La solution n’est pas évidente — les divergences mêmes entre les conseils de bande et les chefs héréditaires de Wet’suwet’en étant à la base de ce conflit. Mais M. Trudeau ne peut pas laisser la gestion de cette crise à d’autres. C’est sa responsabilité d’intervenir pour dénouer une impasse qui va droit au coeur des relations entre les peuples autochtones et le gouvernement canadien. D’autant plus que M. Trudeau risque de se retrouver dans une situation semblable si son gouvernement décide d’autoriser le projet Frontier de la compagnie Teck dans les sables bitumineux.

Le premier ministre se doit d’être franc et honnête avec les peuples autochtones s’il veut éviter de créer encore des attentes qu’il ne saura satisfaire. Si M. Trudeau cherche vraiment à avancer la cause de la réconciliation avec les peuples autochtones, il doit reconnaître une fois pour toutes qu’il ne peut pas réconcilier l’irréconciliable. Le temps des voeux pieux est passé.

4 commentaires
  • Pierre Rousseau - Abonné 15 février 2020 09 h 01

    De la fumée et des miroirs !

    Le conflit est beaucoup plus profond que la division entre la gouvernance de la loi coloniale sur les Indiens et la gouvernance propre des nations indigènes. Ça fait des années que les chefs héréditaires des Wet'sauwet'en s'opposent au gazoduc mais les gouvernements ont laissé la situation pourrir en ne prenant pas acte du droit des peuples autochtones à se gouverner, droit reconnu internationalement (allez voir la convention 169 de l'OIT et la Déclaration des NU sur les droits des peuples autochtones).

    Ils ont laissé les tribunaux décider des titres autochtones alors même que la Cour suprême recommandait aux gouvernements de négocier le titre autochtone au lieu de laisser la situation aux tribunaux, où il y a toujours un gagnant et un perdant. Les Wet'suwet'en ont joué le jeu de la revendication territoriale devant les tribunaux mais cela a tourné en queue de poisson au point où la Commission inter-amércaine sur les droits humains a dit dans l'affaire HTG c. Canada que les peuples autochtones au Canada n'avaient pas de véritable moyen juridique de faire reconnaître leur titre autochtone malgré que leurs droits ancestraux soient reconnus pas la constitution.

    Trudeau a utilisé le vieux principe de l'écran de fumée et des mirois (Smoke and Mirrors) pour faire croire aux peuples autochtones qu'il était prêt à s'éloigner du colonialisme canadien mais il n'a rien fait dans ce sens, au contraire, c'est sa police fédérale qui a été envoyée chez les Wet'suwet'en pour régler le conflit au bout des fusils. Pas étonnant que cela ait mis le feu aux poudres dans le reste du pays car il ne faut pas oublier que les peuples autochtones sont partout dans ce pays qui était leur territoire avant qu'il ne leur soit ravi.

  • Johanne Archambault - Abonnée 15 février 2020 10 h 54

    Vous ne nous apprenez rien

    Je vous suggère de lire le texte de Manon Cornellier aujourd'hui, ainsi que le commentaire de Monsieur Rousseau (à 9h01), pour prolonger votre réflexion et dépasser la démonstration partisane.

  • Gilles Théberge - Abonné 15 février 2020 14 h 19

    Dans un article de la colonne voisine, madame Cornelier soumet ce qui suit :« Mais qui a le fin mot ? En toute logique, il devrait revenir à chaque nation de trouver un moyen de trancher, mais…»

    Ça doit être au terme d'un compromis, digne des valeurs soi disant « canadian » qui sait ? Mais, je blague.

    En revanche peut-être faudrai-il porter une attention spéciale au fait que : « Cette nation n’a jamais signé de traité ni cédé son territoire. ». Jamais...!

  • Bernard Dupuis - Abonné 16 février 2020 11 h 29

    Mauvaise conscience ou simple maladresse?

    Quel n’est pas mon étonnement de voir que c’est M. Yakabuski qui fait un lien entre la politique de Justin Trudeau et celle de son père? Aucun Québécois n’avait eu le courage de le faire.

    C’est comme si M. Yakabuski admettait que la loi des mesures de guerre avait pour fonction essentielle de combattre les indépendantistes québécois. En effet, lors de la crise d’octobre de 1970 l’armée fut envoyée au Québec après qu’une poignée de très jeunes extrémistes eu perpétré des enlèvements politiques. L’armée canadienne et la police procédèrent alors à l’arrestation de six à sept cents Québécois sans aucune forme d’accusation. Trudeau le père ainsi que ses très fidèles supporteurs canadianistes ne se sont pas du tout préoccupé alors de la question de l’État de droit.

    On peut se demander ce qui serait arrivé si le blocage des trains avait été opéré par des indépendantistes québécois. Le conflit aurait-il été « géré » avec autant de doigté? On peut penser que c’est le principe des deux poids-deux mesures qui aurait été appliqué.

    Certains diront qu’il ne s’agit que d’une « grossière erreur » de faire la comparaison entre la cause autochtone et la cause des indépendantistes québécois. Pourtant, M. Yakabuski ne semble pas hésiter à le faire. Il aurait bien pu éviter de faire publiquement cette comparaison entre les politiques des deux Trudeau. Y a-t-il ici le signe d’une mauvaise conscience? Certains diront qu'il ne s'agit que d'une simple maladresse. C'est tout de même un phénomène très singulier et très significatif.

    Bernard Dupuis, 15/02/2020