De l’eau et de l’air propres

Des images captées la semaine dernière au barrage Gidim’ten, sur le territoire de la nation wet’suwet’en qui risque d’être balafré sous peu par le pipeline Coastal GasLink, sont troublantes. Deux militants perchés tout en haut d’une tour, Denzel Sutherland-Wilson et Anne Spice, sont encerclés par des agents de la GRC lourdement armés. On les vise avec une arme d’assaut. On les somme de descendre. En vertu d’une injonction ordonnant le dégagement de force de la voie vers le chantier de GasLink, des dizaines d’arrestations brutales ont eu lieu sur le territoire des Wet’suwet’en, qu’on tente de brader sans le consentement des chefs héréditaires de cette nation.

Du pareil au même, se dit-on, dans une longue histoire de répression policière des populations autochtones, cautionnée tacitement (ou activement) à tous les ordres du gouvernement. Les discours sur la réconciliation révèlent ces jours-ci leur sombre hypocrisie. On comprend que, sous un fin vernis de repentance, l’entreprise coloniale se prolonge, tantôt par indifférence généralisée, tantôt par la matraque — selon l’humeur du moment et les intérêts en jeu.

Des barricades sont apparues sur les voies ferrées d’un océan à l’autre, en signe de solidarité envers la nation wet’suwet’en, perturbant la circulation ferroviaire ici et là. Au Québec, on s’est vite inquiété des conséquences de ces perturbations, notamment sur les usagers du train de banlieue de la ligne Candiac. Hier, le ministre des Transports, François Bonnardel, s’est dit soulagé que le premier ministre Justin Trudeau ait formé un « comité de coordination » pour suivre l’évolution de ce dossier — auquel il ne faudrait surtout pas donner des airs de crise, au risque, on le comprend, d’accréditer l’efficacité des mobilisations en cours.

La priorité de la classe politique semble assez claire : avant tout, s’assurer que la population soit le moins dérangée possible par les revendications des communautés mobilisées et se montrer résolument engagé dans la protection des intérêts commerciaux en jeu. La situation se résume pourtant à ce qu’a déclaré un aîné de la communauté mohawk de Kahnawake, installé sur une barricade, au Devoir cette semaine : ces mobilisations sont essentielles, car « au bout du compte, tout le monde veut de l’eau et de l’air propres ».

Par un curieux hasard, alors que cette résistance se déployait sous nos yeux, les regards se posaient aussi chez nous sur le sujet de l’heure en matière environnementale : la décroissance. Télé-Québec diffusait mercredi un documentaire sur la question, participant à l’actuel engouement pour cette pensée qui, à l’origine, repose sur le constat d’une incompatibilité entre le capitalisme et la vie sur terre. Mais puisque, mode ou pas, on hésite à promouvoir des idées radicales, on lit ces jours-ci d’étranges éloges des vertus sociales du capitalisme. Un puissant moteur de progrès, d’atténuation des inégalités, un générateur d’occasions favorables, entend-on.

Or on comprend que le capitalisme est assimilé ici à quelque chose comme un keynésianisme ayant permis aux sociétés occidentales d’accroître momentanément le niveau de vie de la population (au détriment du reste du monde et en adoptant un modèle de production et de consommation incompatible avec les limites biophysiques de la planète, ce qu’interroge justement la décroissance. Mais bon, passons). Et évidemment, on ne dit pas un mot du fait que l’expansion du capitalisme repose nécessairement sur la dépossession violente et que le capitalisme opère par ailleurs main dans la main avec le colonialisme, ce dont le projet Coastal GasLink est, tiens donc, un exemple parfait.

Bien sûr, cette violence est toujours voilée — elle ne s’annonce pas directement. On nous parlera plutôt de promesses de prospérité, d’emplois, de belles occasions. Mais elle se laisse toujours voir si l’on s’attarde au discours. Dans une conférence organisée à Prince George en janvier dernier, où étaient rassemblés les patrons de Coastal GasLink et de LNG Canada, le p.-d.g. de LNG Canada, Peter Zebedee, a eu ces mots surréalistes pour parler des progrès du projet contesté par les Wet’suwet’en : « We just finished what we call our pioneering work, clearing the land. »

Nettoyer, conquérir : le choix des mots est formidable. Ils révèlent en fait l’esprit dont s’imprègne chacun de ces projets de développement. Il faut purger l’espace de ce qui l’encombre, afin de prendre, d’accaparer, d’exploiter. À grande échelle, l’accumulation privée de la richesse se réalise au fond toujours ainsi, sur le mode de la prédation. Là se révèle aussi tout le courage dont les Wet’suwet’en et tous ceux qui dressent des barricades font preuve. Ces militants mettent leur corps en jeu pour opposer résistance à cette prédation, et ils le font pour la population entière. Ils résistent pour nous tous à la liquidation de l’avenir et du vivant, car après tout, tout le monde mérite de l’eau et de l’air propres.

26 commentaires
  • Brigitte Garneau - Abonnée 14 février 2020 03 h 27

    "Si tous les hommes sont égaux, certains sont plus égaux que d'autres "

    "Ils résistent pour nous tous à la liquidation de l'avenir et du vivant, car après tout, tout le monde mérite de l'eau et de l'air propres." En effet, tout le monde le mérite, mais tout le monde n'y a pas droit...et c'est partout pareil: un enlisement dans l'aveuglement volontaire.

  • Robert Bernier - Abonné 14 février 2020 05 h 27

    Et on propose quoi?

    Il est facile pour vous d'écrire: "l’expansion du capitalisme repose nécessairement sur la dépossession violente et que le capitalisme opère par ailleurs main dans la main avec le colonialisme". Comme il était facile pour le prof Abraham, de condamner tout ce que les deux autres intervenants (aux Francs Tireurs) mettaient de l'avant en disant que ce n'était pas assez. Il me faisait penser à Karl Marx qui a beaucoup écrit pour démolir le capitalisme, qui a pointé vers la terre promise du communisme, mais n'a à peu près rien proposé sur le "comment faire fonctionner" le communisme. On a vu ce que ses descendants ont inventé pour leur part.

    Le fait est réel que le capitalisme a emmené à la sortie du servage en Europe mais qu'il a aussi emmené à l'esclavage dans les Amériques. Le fait est aussi réel que le capitalisme a permis, non par grandeur d'âme on s'entend, à la création des syndicats qui ont partout contribué à l'amélioration des conditions de vie des hommes et des femmes et de leur famille. Si l'on commence une discussion en niant ces faits avérés, on ne peut que bâtir un discours faux.

    Ce qu'il faudrait discuter, c'est de quel capitalisme vous parlez, quelle forme de capitalisme vous semble dévoyée. Peut-être seulement le capitalsme financier tel qu'il s'est développé depuis Reagan-Thatcher: ainsi circonscrit, on pourrait s'attaquer à le réformer. Lisez Piketty et vous verrez que les choses ne sont pas aussi smples et que les anathèmes sont à éviter. Lisez Mathieu Ricard (Plaidoyer pour l'altruisme) et vous verrez que, sur la même question de l'urgence climatique, il est loin lui aussi de proposer de tout jeter par terre et de tout recommencer à zéro: d'ailleurs, quelle recette proposez-vous?

    Et quand vous avez condamné le capitalisme (lequel?), que proposez-vous?

    Tout ce discours sur la sortie du capitalisme me semble le fait de ce que Kant appelait les "belles âmes", ce que j'appelle le plus souvent les "mouches du coche". Le résultat est le stat

    • Pierre Rousseau - Abonné 14 février 2020 08 h 29

      Le monde n'est pas noir et blanc et n'est pas une dichotomie entre capitalisme et communisme. On voit les dommages causés par le capitalisme et là vous avez raison, où va-t-on maintenant. Peut-être qu'on pourrait demander à nos frères et sœurs autochtones ?

    • Jacques Patenaude - Abonné 14 février 2020 11 h 04

      "Karl Marx qui a beaucoup écrit pour démolir le capitalisme," "@ Robert Bernier
      Karl Marx n'a pas démolit le capitalisme, il l'a expliqué de façon étonnamment précise pour un chercheur du 19 siècle. Piketty le démontre clairement. Encore aujourd’hui les économistes utilisent les principaux concepts énoncé par Marx, tel que la plus value, les cycles économiques etc. pour comprendre la réalité économique capitaliste. Karl Marx soutenait que le capitalisme était une avancée par rapport au féodalisme. Si Marx a bien compris le capitalisme, c'est le socialisme qu'il n'a pas su expliqué. La notion de prolétariat s'avère inexacte. l'idée du prolétariat qui abolirait les classes sociales ne s'avère pas. Une organisation sociale sans état ne semble pas plus plausible n'en déplaise aux anarchistes. On peut toujours discuter des mérites du capitalisme, a-t-il permis d'abolir le servage à certains endroits tout en développant l'industrialisation de l'esclavage en Amériques? Mais en fait la vrai question auquel personne ne trouve une réponse est la suivante: Par quoi doit-on remplacé le capitalisme? Et il faut penser cette réponse en ce rappelant qu'elle doit être partagée par une majorité de citoyens suffisante pour lui donner la légitimité nécessaire à son application. C'est à cette question que j'aimerais voir l'autrice de cette chronique répondre .

    • Clermont Domingue - Abonné 14 février 2020 11 h 14

      Les ismes (:libéralisme, colonialisme,communisme, capitalisme), ne sont-ils pas d'immenses trous noirs où s'enterre l'humanité?

      Avoir,avoir, avoir ajoutent-ils quelque chose à l'être?

      L'humain occupe un petit peu d'espace pendant un petit peu de temps.

      Je choisis la décroissance: l'humanisme.

    • Robert Beaulieu - Abonné 14 février 2020 13 h 39

      M. Bernier, à votre question ''que proposez-vous?'', je vous dirais que ce ne sont pas les propositions qui manquent depuis la cinquantaine d'années que je suis en mesure de suivre la destruction systématique de notre planète. On peut facilement vous renvoyer la question, que proposez-vous, vous-même M. Bernier? La continuation de la destruction? La poussée, tête baissé vers le mur de l'extinction des espèces, incluant la notre? Mme Lanctôt nous interpelle sur les assises structurelles du fonctionnement de nos sociétés ''modernes'' qui sont incompatibles à notre survie à long terme. Vous faites appel avec raison aux nuances dont il faut nécessairement tenir compte dans les changements à envisager aux systèmes économiques entre autre. Je ne crois pas que Mme Lanctôt suggère de ''tout jeter part terre'', mais bien que des changements majeurs s'imposent. Ce n'est pas une loi de la nature que les humains doivent forcément s'auto-détruire. Par contre, de laisser le pouvoir et le contrôle des ressources dans les mains d'une poignée d'individu, que ce soit financier, politique ou industriel, est depuis toujours d'une imprévoyance colossale. La concentration des médias et leur censure dirigée est problématique. Le contrôle évident des gouvernements par les intérêts corporatifs est insoutenable. La participation d'un plus grand nombre de citoyens bien informés est essentielle, la ''modernisation'' de notre structure décisionnelle politique doit devenir réalité. Le gouvernement tente de réduire la porté du BAPE à la demande des industriels. Un exemple; on ne tiendra pas compte des effets néfastes énormes de l'extraction par fracturation et des pertes durant le transport du gaz pour le projet LNG du Saguenay!?! Un non sens qui ridiculise toute prétention à un quelconque progrès. On doit plutôt accroître les pouvoirs du BAPE et leur confier l'approbation finale. Sinon, la destruction continu. Malgré la complexité de la situation, il y a des principes à adopter de toute urgence.

    • Robert Bernier - Abonné 14 février 2020 16 h 49

      @Jacques Patenaude
      Vous écrivez: "Si Marx a bien compris le capitalisme, c'est le socialisme qu'il n'a pas su expliqué. La notion de prolétariat s'avère inexacte. l'idée du prolétariat qui abolirait les classes sociales ne s'avère pas."
      Marx a dit beaucoup de choses à propos du capitalsme qui ne se sont pas avérées: la misère grandissante du prolétariat ne s'est pas avérée, le rendement décroissant sur les investissements ne s'est pas avéré non plus. Quand on lit le Capital, mise à part en effet cette idée de plus-value, on ne découvre pas grand chose de nouveau si on a étudié Smith ou Ricardo par exemple.
      Mais je suis d'accord avec vous, et c'est aussi ce que j'en disais: Marx n'a pas su expliquer le socialisme. Et je pense que tout cela est dû à une approche figée dans l'historicisme: on croit savoir à l'avance où l'histoire doit conduire. Ce qui a fait que Marx n'a pas pu voir les développements du syndicalisme, par exemple, qui avaient lieu en Angleterre dans les années même durant lesquelles Marx rédigeait le Capital, à Londres. Or, c'est le syndicalisme qui a tempéré le capitalisme.

      @Robert Beaulieu
      Vous me demandez ce que je propose. Je ne propose pas grand chose, à part une approche pragmatique du problème très réel de l'urgence climatique. Ce que je crains des réactions sans nuance comme celle de l'auteure Lanctôt, c'est que le résultat soit le statu quo. À force de dire qu'il n'y a rien à faire sinon tout jeter pour recommencer à zéro (et lisez Abraham pour voir jusqu'où cet excès peut conduire), ce qu'on obtient c'est le désengagement des citoyens qui savent bien, en leur âme et conscience, qu'il n'y a pas d'avenir dans des approches révolutionnaires ( http://philosophiesciences.centerblog.net/rub-prag ). Ceux qui sont contents, à la fin, ce sont ceux qui ne veulent pas qu'on s'attaque au problème.

    • Nadia Alexan - Abonnée 14 février 2020 19 h 51

      Madame Lanctôt à raison. Notre système capitaliste sauvage basé sur l'exploitation des ressources et le colonialisme des Peules autochtones est insoutenable. Le saccage de la nature n'est plus viable. L'oligarchie du 1% qui accapare tout sans payer sa juste part d'impôt, avec la complaisance de nos gouvernements, nous a donné les résultats dévastateurs que l'on connait. En effet, Thomas Piketty a bien documenté comment ce système de «winner takes all» creuse les inégalités et rend la vie difficile pour la majorité des êtres humains.
      Par contre, la sociale démocratie a fait ses preuves, avec une meilleure distribution de la richesse, notamment dans les pays scandinaves qui la pratiquent. Il faudrait s'inspirer de ces pays pour améliorer nos services publics.

  • Yvon Montoya - Inscrit 14 février 2020 06 h 01

    Oui nettoyages et conquêtes que le colonialisme. C’est bien affligeant plutot atroce que cette condition humaine dévastée que subissent depuis 6 siècles les peuples amérindiens. Triste. Merci pour cet excellent article.

  • Jason CARON-MICHAUD - Abonné 14 février 2020 06 h 19

    Désobéissance civile (suite)

    La désobéissance civile ne peut être un droit, parce que non généralisable, certes.

    Mais un bon juge (oui, j'ai dit le gros mot, bon) devra (un autre gros mot) la considérer éthiquement justifiée si elle provient d'un groupe ethnique ayant culturellement un niveau institutionnel distinct ET si la finalité des revendications est hautement prioritaire et universalisable. Cette double condition est satisfaite dans le cas des Wet’suwet’en qui revendiquent implicitement un droit à « de l’eau et de l’air propres ». Il en va ici de l'intérêt supérieur de l'enfant, de tout enfant, intérêt que le Canada a reconnu en ratifiant la Convention cadre relative aux droits de l'enfant en 1991.

    Aux autres humains qui ne sont pas d'une ethnie analogue aux Wet’suwet’en demeurent les armes institutionnelles, telle la plume.
    J'en suis, comme vous Mme LANCTÔT.

  • Denis Soucy - Abonné 14 février 2020 07 h 34

    Ça c'est parler d'aplomb.

    Ça c'est parler d'aplomb.