Le legs de Bretécher

La mort cette semaine à 79 ans de la brillante bédéiste française Claire Bretécher m’a rappelé à quel point (encore aujourd’hui, je sais) certains secteurs culturels constituent dans leur ADN des chasses gardées masculines. L’auteure des Frustrés etd’Agrippine, avec son ironie mordante, sa belle tête blonde, son franc-parler fut si longtemps seule de son sexe à mettre ses dessins dans les cases. En pleine France post-soixante-huitarde, et longtemps après, elle s’était imposée dans les rangs des pionniers du neuvième art. Et ce, dans un milieu particulièrement misogyne où la représentation des femmes se révélait assez caricaturale, merci. Elle aimait s’autoéditer, Claire Bretécher, pour s’éviter les interventions des autres. Sa hantise était de se voir embêtée, luttant par ailleurs contre l’ennui qui frappait à la porte de sa mélancolie. Indépendante, la dame, et pas commode, selon l’avis général. La sensible Bretécher buvait et pestait comme ses confrères. Les seuls modèles étaient masculins dans son milieu de travail.

J’adorais sa Cellulite, née dans la revue Pilote. Les antihéroïnes en bande dessinée n’étaient pas légion. Surtout dépeintes en princesses au nez en forme de cognée, bougonneuses dans un Moyen Âge farfelu, sans prince charmant à l’horizon, tout en angoisses mal ravalées, en rages explosives, en mauvaise foi trépidante, en cris de libération aussi.

Et puis ses Frustrés, ah ! Ah ! Rien de tel qu’un crayon aiguisé comme le sien pour épingler la gauche caviar parisienne avant tout le monde. Aucun militantisme n’était épargné, ni le féminisme, ni les cercles de gauche, ni les grandes gueules hypocrites défendant le contraire de ce qu’elles pratiquaient. Elle tirait sur tout ce qui bouge et dans son propre camp encore. Féministe en refus du confort, sa dérision la visait d’abord elle-même, reflétée à travers sa galerie de portraits. Certaines ne lui ont pas pardonné ses traits acérés écorchant les dames.

Son Agrippine, ado assaisonnée en salade de saison, superficielle, égocentriste, était tout sauf avenante et mignonnette, mais drôle, ça oui. Cette star disparue de la bédé possédait un tel sens de la formule et des jeux de langage, en plus du tracé implacable pour camper une posture venue démentir les belles paroles proférées. Grande Bretécher au regard bleu en accent aigu qui dépistait tous les faux-fuyants ! Aucun bédéiste n’aura su lui succéder avec pareille sagacité dans son créneau de satire sociale. Il eût fallu posséder sa clairvoyance pour brosser, sourire en coin, des êtres humains privilégiés empêtrés dans les contradictions de leur caste.

Les beaux slogans

Même sa féminité ne faisait plus obstacle à son haut niveau. Son intelligence, ses coups de gueule et son talent forçaient le respect des plus machos. À plusieurs époques, il y eut des femmes artistes avant-gardistes de sa sorte, seules dans la mêlée, souvent à moitié misanthropes, que nul ne pouvait manipuler. En vieillissant, elles affichaient, comme Bretécher, ce regard perçant, toutes illusions perdues. Le même que sur les photos de maturité de la grande Colette, écrivaine qui aura tant guerroyé en son temps avant de gagner la lumière pour mieux ensuite s’en détourner. Et les autoportraits sans fard de la bédéiste disaient d’un même souffle que le champagne de la gloire ne saurait griser les esprits libres.

Alors que la place des femmes se voit revendiquée à juste titre sur maintes tribunes du jour, la mort de la visionnaire Bretécher, si allergique à l’autocomplaisance, nous rappelle à quel point se bercer de belles chimères constitue le grand piège à éviter. Le patriarcat s’effiloche et les hommes doivent réinventer de nouveaux modèles. Mais des millénaires de règne masculin n’ont pas laissé d’empreinte que dans leurs rangs. Les femmes auront développé des structures mentales de dominées, à modifier de concert pour la suite du monde.

Aujourd’hui, nombreuses sont celles qui se prétendent féministes tout en considérant les autres femmes comme des rivales à abattre. Et ces vieux réflexes colonisés devraient disparaître pour laisser place à une solidarité véritable. Ça prendra du temps aux deux sexes avant d’évoluer pleinement, mais se gargariser de beaux slogans sans s’analyser soi-même ne mène qu’à nourrir l’obscurantisme. Tous auraient intérêt à pénétrer les tréfonds de leur psyché afin d’y faire le ménage pour chasser la poussière.

Du moins, à travers les affres de son Agrippine, de sa Cellulite, des femmes enceintes déboussolées brossées dans Les mères, des Frustrés des deux sexes contorsionnés sous le coup de crayon, Claire Bretécher avait-elle compris que pour pouvoir avancer, mieux vaut cesser de se mentir face au miroir. Lui lançant notre coup de chapeau, on se souhaite la clairvoyance de cette grande artiste envolée, son courage aussi.

6 commentaires
  • Serge Lamarche - Abonné 15 février 2020 04 h 31

    Que d'éloges

    C'est beaucoup en dire, ma foi. J'irais moins fort mais une chose est certaine. Si les femmes éyaient plus comme elle, elles ne chialeraient pas autant en jouant les victimes. La vie serait plus saine pour tout le monde. Oh, attendez, la vie serait plus Claire pour tout le monde!

  • Pierre Jasmin - Abonné 15 février 2020 09 h 10

    Un portrait documenté et visionnaire par la grande Odile Tremblay

    Rien à ajouter d'autre que merci pour ce superbe portrait qui nous fait revivre quarante ans à lire le Nouvel Observateur en allant immédiatement nous régaler des bandes dessinées de Bretécher et aujourd'hui des cahiers d'Esther...

  • Tessa Goulet - Abonnée 15 février 2020 13 h 56

    Merci Odile Tremblay

    Quel beau papier vous nous avez livré aujourd'hui sur Bretécher. Magnifique. D'une part, vous avez traduit toute mon admiration pour cette artiste qui a su garder le cap sur une trajectoire difficile. En quelques paragraphes, vous avez brosser son portrait et celui d'une génération de lectrices dont je suis avec toutes ses contradictions. D'autre part, vous êtes au sommet de votre art quand à la beauté de votre texte. Un immense merci pour cette chronique.

  • Dominique Raby - Abonnée 15 février 2020 15 h 20

    Merci!

    Partagé en douce entre copains au sortir de l'enfance, Les Frustrés a été une révélation! Et formateur: l'art de mettre le doigt et le pinceau sur les comportements que nous ne voulions à aucun prix reproduire. Une grande dame.

  • Joane Hurens - Abonné 16 février 2020 11 h 40

    Une perle de plus

    « ... le champagne de la gloire ne saurait griser les esprits libres. »

    Quand je vous lis madame Tremblay, je me sens comme un pêcheur de perles. Je ne suis jamais déçue.