L’Université Benetton

On apprenait le mois dernier que la prestigieuse Université Yale allait supprimer l’un de ses cours les plus renommés. Intitulé « Introduction à l’histoire de l’art, de la Renaissance à aujourd’hui », ce cours a longtemps été l’un des titres de gloire de ce haut lieu de savoir qui forme chaque année une partie de l’élite américaine. Cette introduction à l’art occidental a d’ailleurs été donnée par celui que l’on considérait il n’y a pas si longtemps comme le plus influent professeur d’histoire de l’art et d’architecture des États-Unis, Vincent Scully. Qu’il suffise de dire qu’il eut pour élèves les architectes Norman Foster et Richard Rogers.

Même si les étudiants venaient de partout pour le suivre, ce cours a soudainement été jugé trop « européocentré ». Autrement dit, on y trouvait trop de « vieux hommes blancs », comme l’écrit sans détour le Yale Daily News. Sa disparition a beau avoir suscité un tollé dans le monde des arts et de la critique, les cours qui le remplaceront, annonce la Faculté, seront passés à la moulinette « des questions de genre, de classe et de race ». L’Université pousse le ridicule jusqu’à affirmer que les liens entre l’art et le réchauffement climatique y tiendront une place de choix. Comme si les émissions de gaz à effet de serre aidaient à comprendre les paysages de Monet et de Turner !

Cochant toutes les cases de la rectitude politique, exactement comme l’aurait fait un chargé de communication de la compagnie Benetton, le directeur de la Faculté d’histoire de l’art, Tim Barringer, expliquait doctement que son département était profondément engagé à représenter la « diversité » de ses étudiants. La nouvelle n’a guère surpris ceux qui se rappelaient qu’en 2017, la Faculté des lettres de la même université avait entrepris de « décoloniser » son programme en rendant facultative la lecture des plus grands poètes de langue anglaise.

L’exemple pouvait-il venir de plus haut afin d’illustrer cette véritable entreprise de destruction des savoirs et de la culture que dénonçaient dans nos pages les auteurs du « Manifeste contre le dogmatisme universitaire » ? Quoi qu’en dise le professeur Francis Dupuis-Déri — qui professe depuis des années son admiration pour les Black Blocs et prêche l’abstention aux élections —, les exemples de ce type ne cessent de se multiplier.

Certes, nos temples du savoir n’ont jamais été à l’abri des idéologies. Certains se souviendront de cette époque où, dans les années 1970, les marxistes-léninistes faisaient la loi dans quelques facultés. Mais l’ampleur du phénomène est aujourd’hui sans commune mesure.

 

En France, aux États-Unis, en Allemagne et au Québec, on ne compte plus les conférences et les pièces de théâtre censurées. À Sheffield, dans le nord de l’Angleterre, une « police » composée d’une vingtaine d’étudiants a même été créée afin, dit-on, de « sanctionner sur le campus le langage pouvant être perçu comme raciste ».

Dans un livre-choc d’ailleurs traduit et publié au Québec, Le sexe polémique. Quand la paranoïa s’empare des campus américains (Liber), la professeure Laura Kipnis raconte comment ce climat de rectitude politique est en train de virer à l’inquisition chez nos voisins du sud.

Pour avoir simplement contesté l’infantilisation des étudiants qu’implique l’interdiction formelle de toute relation amoureuse entre professeurs et étudiants, Kipnis sera prise à partie par une poignée de militants. À une autre époque, ceux-ci lui auraient adressé une réponse rédigée avec une plume trempée dans l’acide. Mais les nouveaux barbares préfèrent se dissimuler derrière des pétitions et autres « safe spaces ». La professeure dut subir une véritable enquête administrative pour le motif saugrenu d’avoir créé… un « environnement hostile » ! Sans jamais nier la réalité des agressions sexuelles, son livre décrit un monde ubuesque d’« enquêtes truquées », d’« audiences à huis clos » et de jugements à l’emporte-pièce. Bref, une véritable chasse aux sorcières.

Réduire le savoir, l’art et la littérature à des truismes de race et de sexe, d’identités de « genre » et d’orientations sexuelles relève d’une véritable entreprise d’autodestruction. Certains se demanderont pourquoi il importe de se préoccuper ainsi d’un banal cours d’histoire de l’art. C’est tout simplement parce que l’histoire de l’art est l’histoire de notre civilisation. Apprendre à contempler les cathédrales, les toiles de Giotto ou de Chagall, c’est comprendre ce qui nous a fabriqués. Étudier cette histoire, ce n’est pas rejeter l’autre. C’est même le contraire. C’est se donner le seul instrument qui puisse nous permettre de comprendre les différences, de faire des comparaisons et, à terme, de créer une véritable fraternité.

À l’annonce de la suppression du cours de Yale, 400 étudiants se sont aussitôt précipités au bureau des inscriptions pour avoir le privilège d’en être les derniers élèves. On se félicite presque que Vincent Scully soit décédé avant d’avoir pu assister au carnage. C’est lui qui, évoquant la démolition de Penn Station à New York, affirmait : « On entrait avant dans la ville comme un dieu, on en détale maintenant comme un rat. » À cette époque aussi, il fallait être absolument moderne…

30 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 14 février 2020 00 h 58

    Le dogmatisme moralisatrice va détruire la gauche.

    La rectitude politique a perdu la tête. Même la revue de gauche «Counterpunch» a produit un article dernièrement, dénonçant l'arrogance moralisatrice qui va détruire la Gauche qui refuse maintenant tout dialogue et discussion.
    «En supposant que votre interlocuteur ne devrait pas être autorisé à s'exprimer parce que vous n'êtes pas d'accord avec sa position, c'est le début et la fin du dogme totalitaire selon lequel seuls ceux qui perroquent chacune de vos pensées sont invités à participer à la réflexion critique. Ces tactiques sont devenues une «chose» de la gauche ces dernières années.
    Des environnementalistes aux féministes en passant par les activistes antiracistes - et ils nous rappellent à chaque seconde de la journée que quelqu'un, quelque part a tort et doit être arrêté, renvoyé, expulsé d'un groupe et pire. C'est presque comme si les bienpensants étaient une nouvelle bande d'intolérants de droite recyclés de l'époque de «la majorité morale».
    La nouvelle génération des éveillés moralement est là pour signaler chaque faux mouvement et énoncé que les voix d'opposition offrent.
    La politique du privilege opère à travers la tentative constante de saper tout type de dialogue politique significatif en délégitimant l'autre, en raison de son sexe, de sa couleur de peau, de sa classe, etc., faisant de sa personne une partie du problème». (Traduction Google en français)
    https://www.counterpunch.org/2020/02/11/how-privilege-and-woke-politics-are-destroying-the-left/

    • Jacques-André Lambert - Abonné 14 février 2020 14 h 24

      Opprimer la parole sous prétexte de la libérer.
      Ça sent la tour d’ivoire "académique" et médiatique…

      Dans cet extrait de Pierre Bourdieu, « Les règles de l'art », j’ai remplacé les termes "littéraire", "écrivain" et "culturel", etc..

      « Un des enjeux centraux des rivalités [idéologiques] est le monopole de la légitimité [idéologique], c'est-à-dire, entre autres choses, le monopole du pouvoir de dire avec autorité qui est autorisé à se dire [bien-pensant] ou même à dire qui est [bien-pensant] et qui a autorité pour dire qui est [bien-pensant]; ou, si l'on préfère, le monopole du pouvoir de consécration des producteurs [de valeurs] ou des [valeurs en soi]. Plus précisément, la lutte entre les occupants des deux pôles opposés du champ de production [idéologique] a pour enjeu le monopole de l'imposition de la définition légitime de la [bien-pensance] […]. Il s'ensuit que, s'il est vrai universellement que le champ [idéologique] est le lieu d'une lutte pour la définition de la [bien-pensance], il reste qu'il n'est pas de définition universelle de la [bien-pensance], et que l'analyse ne rencontre jamais que des définitions correspondant à un état de la lutte pour l'imposition de la définition légitime de la [bien-pensance]. »

  • Éric Fruhinsholz - Abonné 14 février 2020 06 h 10

    L université Benetton

    Un jour vous aussi serez censuré monsieur Rioux.Nous foncons au grand galop vers l obscurantisme et le dogmatisme (les religions)
    JE pense à ce tableau de Colville d un cheval qui fonce au galop vers un train.
    Merci pour vos chroniques, je me sens moins seul.

    • Jacques-André Lambert - Abonné 14 février 2020 15 h 13

      On pourrait donc associer votre propos au tableau de Colville: "Vers l’Île-du-Prince-Édouard" (les longues-vues).

  • Yvon Montoya - Inscrit 14 février 2020 06 h 24

    La confusion entre préjugés devenus culture et LA CULTURE ne provient pas nécessairement d’une pensée de Gauche si on analyse ce nihilisme destructeur avec les outils que la culture occidentale nous offre depuis longtemps. C’est une catastrophe grave que vous analysez bien si on retire l’aspect ideologique. En Suède une compagnie aérienne fut sujet à des menaces de mort, à des alertes à la bombe, pour cause d’une publicite expliquant que nos héritages culturels proviennent à juste titre de l’apport d’autres cultures et civilisations. La blogosphère de Droite, les nationalistes identitaires, les Extrémistes de Droite ont tous réagit violemment, comme pour les pseudo gauchistes dont vous parlez a juste titre, pour empêcher sa diffusion. Il a fallu a peine 24 heures pour retirer une pub ouverte au monde pour cause de crise identitaire de la faschosphere nationaliste...Il n’ y a pas que les Gauchistes car tout le monde est embarque dans cette chienlit non culturelle. Merci pour votr texte qui alarme sans toutefois tout éclairer quant a la civilisation qui part a vau l’eau. Le hile ne nourrit plus la graine, c’est notre époque nihiliste qui elle n’est ni de Gauche ni de Droite.

    • Cyril Dionne - Abonné 14 février 2020 08 h 43

      « Ben » oui, M. Montoya. « Ben » oui. Les gauchistes sont pures.

      « L’européocentralisation » et tous ces beaux termes qui ne veulent rien dire découlent de sociétés riches et occidentales. Lorsqu’on a des loisirs et du temps à gaspiller, on se créé toutes sortes de « bobos existentiels ». Bien oui, l’Université de Yale représente la « diversité » de ses étudiants et personne. Curieux tout de même, Vladimir Poutine annonçait cette semaine qu’un mariage ne peut-être qu’entre un homme et une femme et veut l’enchâsser dans la constitution russe. Dans les pays du tiers monde, ils n’ont rien à cirer de cette rectitude politique qui semble être un fléau sociétale chez nous.

      Cette déconstruction sociétale n’est pas remplacée par une autre structure qui est viable et reproductive. En fait, elle annonce la fin de l’empire américain par une décadence voulue et instrumentalisée par des gens qui n’ont jamais créé quoi que ce soit. Curieux tout de même, certaines femmes ont élevé le terme « autrice » comme si c’était la nouvelle saveur du mois. Ce bel exemple de variation linguistique politisée fait contraste avec le fait que les actrices américaines ne veulent plus employer le terme féminin de leur profession, « actress » qu’elles trouvent dénigrant et préfèrent se faire appeler « actors » tout comme leurs coreligionnaires masculins.

      Nous sommes devenues une société de délation permanente avec les médias sociaux. Et ceux qui sont les premiers à accuser les autres en les taxant de tous les noms au nom de la liberté et de la rectitude politique, les extrémistes de gauche, ne veulent pas que ces droits soient réciproques parce qu’eux ont trempé dans la très sainte onction qui a engendré la Vérité et donc, impossible de les critiquer. On ne peut plus débattre leurs délires même dans les antres universitaires. Ces gardiens des mœurs se font un plaisir de peinturer les autres de termes qui sont dénigrants et purement racistes tout en criant au blasphème le cas échéant.

    • Marc Therrien - Abonné 14 février 2020 12 h 30

      M. Dionne,

      Je ne sais pas si on doit recevoir ce commentaire de votre part comme du «plaignage»: «Et ceux qui sont les premiers à accuser les autres en les taxant de tous les noms au nom de la liberté et de la rectitude politique, les extrémistes de gauche, ne veulent pas que ces droits soient réciproques parce qu’eux ont trempé dans la très sainte onction qui a engendré la Vérité et donc, impossible de les critiquer». C'est que vous avez cette façon de débattre en utilisant vous-même à profusion l'attaque ad personam qu’il devient difficile de déterminer «qui a commencé» dans l’échange d’insultes.

      Marc Therrien

    • Jean Duchesneau - Abonné 14 février 2020 14 h 02

      "La confusion entre..." Yvon Montoya, Inscrit 14 février 2020 06 h 24

      Tout est dit, pas besoin d'en rajouter !

  • André Joyal - Inscrit 14 février 2020 07 h 15

    «Certains se demanderont pourquoi il importe de se préoccuper ainsi d’un banal cours d’histoire de l’art.»

    J'ai hâte de lire les dénigreurs (appelés «haters» sur certains forums de sport) de notre chroniqueur préféré ont à dire, cette fois, contre lui.
    Seraient-ils es mêmes qui appuient les féministes radicales de l'UQAM qui incitent une fille - qui n'est plus amoureuse d'un ex -, à regretter d'avoir consenti pour ainsi éventuellement l'inviter à porter plainte contre lui? Où va notre monde!

  • Yves Corbeil - Inscrit 14 février 2020 07 h 17

    Faut être de son temps, non en faîtes faut se la fermer et accepter que c'est leur temps

    Mais où cela mènera-t-il (...) En attendant et en regardant aller tous ces nouveaux inquisiteurs grands défenseurs de la rectitude sociale. On peut se délecter de toutes ces émissions et film de violences, de meurtres, de sexes homos, lesbiens, hétéros puis autres et tous ces nouveaux modèle «féminins douchbag» qui jouent les super héros dans ces supers productions qui ont la cote auprès de certains qui y voient une grande libération de la femme dans ces copies du Malboro man d'un autre époque. Tout cela, on ne le dénonce pas et encore moins le censure, bien non ça egalise les deux sexes et tous le monde y trouve son compte. On atteint de nouveaux sommets à cette époque de l'humanité et ceux qui ne sont pas d'accord puis osent le dire, on leur fait fermer la «gueulle» de toutes les façons quitte à les salir au point que leur réputation et celle de leur entourage en sera entaché pour toujours. Tasse toé le passé date on est en 2020 et vos lubie passées on va les effacés une à une. Dans quelques décennies, les livres de sociologies et d'histoires commenceront par une fois ct'un gars, une fois ct'une fille, une fois ct'un homme, une fois ct'une femme, une fois ct'un couple, une fois ct'ait comme ça qui faisait des bébés, une fois ct'ait comme ça qui se tapait sur la gueulle, une fois ct'ait comme ça l'éducation, oui l'affaire qui te donnait la chance de t'élever dans société, bien oui malheureusement ou heureusement les humains étaient pas tous «égos», les études permettaient ça, bien oui... et puis (...) Ouin ça bien changer, c'est ça l'évolution de l'espèce. Bon ousse qu'on va aujourd'hui avec notre fusée hybride sur Mars ou Saturne. À moins qu'on aille ouère dans une autre galaxie, si est reste des cromagnons comme on avait chez nous avant qu'on se modernise.

    Bon weekend M.Rioux, moé chu due, ch'ta boutte.