L’affaire Nelligan

La relance des vieilles controverses littéraires a cela de bon qu’elle nous offre l’occasion de replonger dans des œuvres délaissées. Depuis deux semaines, j’ai donc lu en abondance des textes de Nelligan et des critiques de l’œuvre. Ce fut un plaisir. Même si je ne le lis plus souvent parce que je le trouve trop triste, j’adore ce poète et ses vers pleins d’une musique à fendre l’âme.

Le 2 février dernier, donc, dans La Presse, sous le titre fracassant de « Ni fou ni génie, Nelligan était un demi-poète », le journaliste scientifique Mathieu-Robert Sauvé ranimait l’affaire Nelligan. Il reprenait la thèse, déjà formulée par l’antinelliganien Claude-Henri Grignon en 1938, selon laquelle le véritable auteur des poèmes du jeune homme était plutôt Louis Dantin, pseudonyme d’Eugène Seers, prêtre défroqué, écrivain raffiné, éditeur du seul livre de Nelligan en 1904 et « mythomane ». La source des révélations de Sauvé était évidemment la professeure de littérature Yvette Francoli, autrice, en 2013, du Naufragé du vaisseau d’or, une biographie de Dantin parue chez Del Busso.

Francoli et après

 

En novembre 2014, dans L’Actualité, Sauvé avait interviewé Francoli pour lui permettre d’exposer ses arguments, « au terme de 15 années de recherches ». Nelligan, selon la professeure, n’avait pas de culture littéraire et était un mauvais élève, en plus d’être très malade. Il ne peut donc pas être l’auteur des poèmes presque parfaits qu’on lui attribue et qui, argument supplémentaire, explorent les mêmes thèmes que ceux qu’on retrouve dans l’œuvre de Dantin. « Je ne dis pas que Nelligan n’a rien écrit, résume Francoli, mais qu’il n’a laissé que des ébauches. Quelqu’un est passé derrière lui et a tout réécrit : Eugène Seers. »

Gagnant du Prix Victor-Barbeau de l’essai en 2014, l’ouvrage de Francoli a récolté plusieurs éloges, notamment dans Le Devoir. Dans 24 images (août 2014), Robert Lévesque, tout en dénigrant l’œuvre du poète, parlait d’un travail d’enquête « extraordinairement documenté » et ajoutait que, « s’agissant de Nelligan, il y aura eu un avant-Francoli, il y a maintenant un après-Francoli ».

Lui aussi admiratif du travail de la biographe, Pascal Chevrette, dans un solide compte rendu publié dans Les cahiers de lecture de L’Action nationale (été 2014), retenait que « la grande force de Francoli, c’est de s’en tenir scrupuleusement aux faits ». J’ai moi-même, à ce moment, été ébranlé par l’œuvre de la biographe iconoclaste. J’avais beau me dire que ce qui comptait, c’étaient les textes, peu importe leur auteur réel, l’idée que mon Nelligan n’était peut-être pas celui que je croyais ne m’enchantait pas.

En 2016, nouveau coup de théâtre ! Dans un long article publié dans la revue @nalyses, de l’Université d’Ottawa, les professeurs de littérature Annette Hayward et Christian Vandendorpe éreintent avec maestria les hypothèses de leur collègue Francoli. Après avoir reconnu le « style vivant » et la « connaissance étendue de l’époque et des sources d’archives » de la biographe, Hayward et Vandendorpe qualifient son livre de « véritable cauchemar pour tout historien de la littérature ». Leur conclusion est sans appel. « Nous sommes ici, écrivent-ils, en face d’un tissu d’insinuations, appuyées sur des rapprochements gratuits, de fausses attributions, des citations erronées, des erreurs de lecture, des coïncidences lexicales ou onomastiques et des interprétations qui ne résistent pas à l’analyse. »

Des différences fondamentales

 

Une fine lecture comparative des textes de Nelligan et de Dantin leur permet de faire ressortir les différences fondamentales entre les deux et d’en tirer la conclusion que si Dantin fut bien le mentor de Nelligan, il n’en fut pas le ventriloque. « Je n’ai pas refait ces poèmes, parce que j’étais incapable de les avoir faits », écrivait Dantin à un ami, en 1938, pour se défendre des accusations de Grignon. Hayward, Vandendorpe, le critique André Brochu et les professeurs Vincent Lambert et Karim Larose (La Presse, 7 février 2020) lui donnent raison.

Pour obtenir des lumières plus artistes sur l’affaire, j’ai fait appel à quelques poètes contemporains. Refusé deux fois en lettres au cégep du Vieux Montréal pour cause, comme Nelligan, de lacunes en français, le poète primé Jean-Marc Desgent me répond que « la technique n’est pas la poésie ou la littérature » et que « corriger un sonnet se fait bien, mais la correction n’est pas l’humanité douloureuse qui suinte partout chez Nelligan ».

Claude Beausoleil, connaisseur des deux poètes, affirme sans hésiter que « Nelligan, c’est du Nelligan et Dantin, du Dantin », tout en soulignant « la grande distance esthétique » entre les deux, même si le second a sûrement guidé le premier. « Et la neige a neigé et la poésie aura le dernier mot », conclut-il judicieusement. Je le lui laisse.

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