Une histoire de pouvoirs

Le 29 mai 1968, alors que la France est paralysée par la grève générale et les occupations d’usines, que l’essence se fait rare, que les voitures ont presque disparu des rues de Paris jonchées de tessons de cocktails Molotov et de décombres de barricades, et qu’une grande manifestation communiste — disposant, dit une rumeur, d’un stock d’armes venues de Tchécoslovaquie — s’apprête à déferler sur l’Élysée, le général de Gaulle, tel un vulgaire despote chassé par un soulèvement, s’enfuit du palais présidentiel, entassé avec sa famille et sa garde rapprochée dans trois hélicoptères.

On a souvent tendance à réduire Mai 68 à son côté « grande fête de la rue » et « folie de jeunesse », à voir dans cet événement une incarnation bien française et petite-bourgeoise de la libération sexuelle et de l’esprit de rébellion hippie. Rien d’autre qu’une grève étudiante qui aurait fâcheusement dérapé…

C’est faire bon marché du contexte historique de l’époque, et oublier que dans les derniers jours de ce mémorable mois de l’amour, un coup d’État communiste était devenu une hypothèse vraisemblable, soupesée en haut lieu, et que, dans les réseaux des gaullistes de la première heure recyclés en paramilitaires de droite, on confectionnait déjà les listes d’opposants de futures purges. « L’imagination au pouvoir » était un beau slogan. Dans les officines, pendant ce temps, on préparait la guerre civile.

Si Mai 68 fut bel et bien une révolution, ultimement avortée, la fameuse « fuite à Baden-Baden » fait aujourd’hui partie de la légende du général de Gaulle. Se sentant physiquement menacé à Paris, il aurait alors choisi de mettre sa famille, petits-enfants inclus, à l’abri. Pourquoi là, plutôt que le domaine familial de Colombey-les-Deux-Églises ? L’explication la plus souvent avancée est que le général voulait s’y assurer de la loyauté de l’armée, et en particulier des troupes stationnées en Allemagne sous le commandement de son fidèle Massu.

Georges-Marc Benamou, dans Le général a disparu (Grasset, 2019), propose une autre explication. En choisissant de se réfugier dans cette zone extraterritoriale, le président de la Cinquième République aurait carrément opté pour la démission surprise, préférant cet ultime pied de nez, cette exfiltration à bord d’hélicos volant bas pour éviter les radars, à la lourdeur procédurière et aux emmerdantes tractations d’une passation légale des pouvoirs. C’est son cadeau de Grec à la France, une vacance du pouvoir de facto qui va provoquer l’affolement des prétendants, des Pompidou, des Mitterrand et de tout ce qui grouille et grenouille.

Benamou nous montre un vieillard défait, un chef affaissé dont la « chienlit » est venue à bout et qui ne parle plus que de retraite paisible en Irlande, à la stupeur des officiers de son haut commandement qui tentent de le convaincre de reprendre les choses en mains, par la force des armes s’il le faut, quitte à faire de Strasbourg, dont il peut apercevoir la flèche de la cathédrale à l’horizon, sa capitale d’où lancer la reconquête du territoire national.

De cet épisode historique occulté, Benamou a fait un grand drame shakespearien des coulisses du pouvoir. Et bien entendu, c’est passionnant. Car le pouvoir, Benamou connaît ça. Ce journaliste, auteur et producteur né à Alger a été, dit-on, un intime de Mitterrand, dont il aurait, en tant que jeune rédacteur et confident, accompagné les Mémoires interrompus. Il a ensuite fait paraître Le dernier Mitterrand, dont le cinéaste Robert Guédiguian a tiré Le promeneur du Champ-de-Mars.

Le passage de Benamou auprès de Nicolas Sarkozy semble avoir été beaucoup plus controversé. Il faut dire que ce parcours politique en forme de pas de danse gauche-droite ressemble fort à celui d’un courtisan. Et l’ivresse des sommets ne réussit pas à tout le monde. De toute manière, son de Gaulle est assez convaincant, même si quelques indications bibliographiques dans un « mot de l’auteur » ajouté à la fin du livre auraient été appréciées. L’étiquette « roman » apposée sur un livre qui évolue au confluent de la littérature et de l’histoire avec un grand H possède, en effet, le don de nous intriguer. On peut bien sûr mener ses propres recherches et, avec un peu de chance, aboutir dans Paris Match où l’on apprendra enfin que l’auteur a puisé à des sources de première main, tels que les mémoires de Georges Pompidou et ceux du général Massu. C’est juste que nous sommes des gens passablement occupés et qu’il aurait pu nous faciliter un peu la tâche.

Le vieux chef reviendra aux commandes et sa réapparition digne d’un spectre shakespearien apaisera la rue. Son ami Daniel Johnson est emporté par un infarctus l’automne suivant dans un chalet de la Manic. Vue du Québec, la mort de De Gaulle, survenue deux ans plus tard en pleine crise d’Octobre, ressemble presque à une diversion. Nous avions d’autres chats à fouetter.