L’Asie aux Oscar

Je voudrais revenir sur cette 92e cérémonie des Oscar de dimanche, à cause de son caractère historique et de ce qu’elle révèle entre les lignes. Quand Joaquin Phoenix a récolté sa statuette du meilleur acteur pour son rôle du Joker, en faisant un discours à la fois senti et confus sur les causes qu’il défend, l’audience a tendu l’oreille : « On parle du combat contre la croyance qu’une nation, un peuple, un genre ou une espèce a le droit d’en dominer, contrôler, utiliser et exploiter un autre en toute impunité », déclarait-il, entre autres envolées véganes, environnementalistes et prodiversité. Mais on a salué le courage de ses opinions quand tant d’autres lauréats gardaient les leurs pour eux.

Il est certes paradoxal de voir des stars en tenue de soirée soutenir des enjeux humanitaires. Quand même… Si elles n’utilisent pas leur tribune pour afficher des convictions, qui le fera ? Marlon Brando s’était mouillé en son temps. Phoenix ignorait alors à quel point un film sud-coréen sous-titré allait remporter les plus grands honneurs : meilleur film, meilleure réalisation, meilleur scénario original et meilleur film en langue étrangère pour Parasite, immense vainqueur de la soirée. Pour la première fois, une oeuvre qui n’était pas de langue anglaise se voyait ainsi consacrée au temple d’Hollywood.

D’autres voix de l’altérité avaient déjà participé à la course au meilleur film, dont Roma d’Alfonso Cuarón l’an dernier, Amour de Michael Haneke et La vita è bella de Roberto Benigni, sans grand espoir de l’emporter toutefois, sauf pour Roma, favori évincé. C’est une brèche dans la domination « d’une nation et d’un peuple » dont parlait Phoenix, que ce couronnement inédit.

Tant mieux si un cinéaste asiatique tournant chez lui, dans sa langue, à propos des fractures sociales sud-coréennes, a pu s’imposer parmi des concurrents de haute valeur en lice à ses côtés. Il n’en fallait pas plus pour que des voix hargneuses s’élèvent.

L’animateur télé John Miller, furieux d’entendre Bong Joon-ho s’exprimer en coréen au micro après avoir évincé des rivaux nationaux, s’est entre autres fendu d’un tweet répugnant : « Ces gens-là sont la destruction de l’Amérique. » Cette consécration s’offre une portée symbolique qui dépasse la liesse explosant en Corée du Sud. C’est une vraie bouffée d’oxygène pour toutes les cinématographies de l’ailleurs, si peu reconnues en ces enceintes fortifiées.

On se remémorait le discours de Bong Joon-ho aux Golden Globes invitant les Américains à sauter le fossé : « Une fois que vous franchissez la mince barrière des sous-titres, tellement de films merveilleux s’offrent à vous. » Même au Québec, nos télédiffuseurs refusent de présenter des oeuvres sous-titrées. Non, cette bataille n’est pas gagnée.

Écran de fumée

Tout autant qu’à travers son thriller Parasite si brillamment mené, Bong Joon-ho aura séduit par sa simplicité. Déjà, au Festival de Cannes, en récoltant sa Palme d’or, il s’était étonné de dominer le palmarès avec un film de genre si ancré dans la culture coréenne. J’avais interviewé à l’automne, au Festival de Toronto, ce cinéaste allumé, curieux des autres, modeste, les pieds sur terre malgré le succès immense que récoltait son film partout : « Je dois continuer à travailler. Vous savez, chez moi, ma vie n’a pas vraiment changé », disait-il. Gageons qu’elle a un peu changé tout de même depuis les résultats des Oscar…

Ce triomphe d’un film étranger ne fera pas nécessairement école pour autant. Peut-être devra-t-on attendre encore longtemps avant de voir un autre « exotique » y récolter le pactole, mais le plafond de verre se fracasse. La victoire asiatique ne saurait faire oublier la faible représentation ethnique et féminine aux nominations aux Oscar. L’armada d’artistes et de présentateurs issus des minorités visibles et de sexe féminin semblait au gala un écran de fumée.

Après le procès en destitution où fut acquitté Donald Trump, on s’attendait à des protestations massives des lauréats, majoritairement démocrates. Seul Brad Pitt, à l’heure de récolter son Oscar du meilleur acteur de soutien pour son rôle de cascadeur dans le film de Tarantino, a fait une allusion aux ratés de la procédure : « Ils m’ont donné 45 secondes de plus que ce que le Sénat a octroyé à John Bolton cette semaine. »

Sinon, silence radio sur le président-roi comme sur le procès Weinstein qui bat son plein en éclaboussant le milieu. Même Jane Fonda, pourtant militante sur toutes les barricades, a éludé les sujets chauds. Que des remerciements polis et un peu plats, hormis dans la bouche de Joaquin Phoenix ! Peut-être ces vedettes étaient-elles encore sonnées par les railleries de l’animateur Ricky Gervais aux Golden Globes sur leurs déclarations politiques. Ou sonnées tout court par l’exultation trumpienne qui fait trembler tant d’enfants du pays.

2 commentaires
  • Clermont Domingue - Abonné 13 février 2020 10 h 04

    Lentement.

    Courage! Ça avance lentement,mais ça avance. Il faut d'abord ouvrir la fenêtre avant de respirer l'air du dehors...

  • Diane Éthier - Abonnée 13 février 2020 19 h 14

    Les commentaires politiques calculés des récipiendaires des Oscars

    La cérémonie des Oscars étant le lieu de médiatisation par excellence pour les acteurs américains, il n'est pas suprenant que plusieurs lauréats, lors du discours d'acceptation de leur trophée, en profitent pour défendre des causes à la mode au sein du milieu cinématographique américain qui est majoritairement pro-démocrate: féminisme, écologie, lutte contre le racisme, dénonciation de Trump, plaidoyer en faveur des immigrants illégaux, etc. Ces plaidoyers sont -ils sincères ? Permettez-moi d'en douter. Car la plupart du temps les acteurs en question n'ont jamais parlé auparavant des causes qui leur semblent désormais si importantes. Les Oscars, comme bien d'autres cérémonies du genre, sont un haut lieu d'hypocrisie. Personne n'est sincère. Tous ceux qui y participent calculent les gains et pertes de leurs discours et prises de position en regard de leur carrière.

    Diane Ethier