De la pure hypocrisie

Depuis son avènement, le gouvernement Legault a souvent été accusé d’agir dans la précipitation, sans prendre le temps d’écouter ceux qui seront affectés par ses réformes. Qu’il s’agisse de la laïcité ou encore de l’immigration, il a cependant agi à visière levée, y compris dans l’erreur. Les projets de loi que Simon Jolin-Barrette a fait adopter sous bâillon ont déplu à plusieurs, mais on savait au moins à quoi s’en tenir.

Même si l’abolition des commissions scolaires était dans l’air depuis plusieurs années, il était certain que le projet de loi 40 rencontrerait une opposition d’autant plus forte que la solution de rechange présentait aussi des inconvénients. Le gouvernement pouvait légitimement faire valoir qu’il appliquait le programme sur lequel la CAQ a été élue le 1er octobre 2018, mais cela ne le dispensait pas de jouer franc-jeu.

Limiter à 70 heures l’étude d’un projet de loi d’une telle complexité était déjà indécent, mais y inclure à la dernière minute et sans le moindre débat un amendement forçant les municipalités à céder gratuitement au gouvernement les terrains nécessaires à la construction de nouvelles écoles était carrément de la tricherie. On peut toujours excuser une erreur commise de bonne foi, mais on ne pardonne pas une tromperie délibérée.

Il y a manifestement eu préméditation. La ministre des Affaires municipales, Andrée Laforest, a reconnu que les intentions du gouvernement étaient déjà bien arrêtées. « C’est certain. Je ne savais pas à quel moment, mais je savais que possiblement, si la commission parlementaire allait plus rondement, on allait présenter l’amendement des terrains », a-t-elle déclaré.


Tout le monde reconnaît qu’il y a une grave pénurie d’écoles, due en partie à la difficulté de trouver des terrains adéquats, surtout dans les grandes villes, même si le ministère de l’Éducation a aussi ses torts dans les délais qui forcent les élèves à s’entasser dans des locaux mal adaptés à leurs besoins ou à migrer vers des écoles éloignées de leur domicile. C’est cependant dans le cadre du débat sur son projet de loi que Jean-François Roberge aurait dû plaider la nécessité de forcer la main des municipalités. L’opinion publique lui aurait sans doute donné raison, même si cela risquait de se traduire par une augmentation de la taxe municipale.

Le gouvernement prétend simplement officialiser une pratique déjà établie, mais les municipalités avaient cédé un terrain gratuitement pour moins de la moitié des projets (26 sur 58) de construction d’écoles examinés par la vérificatrice générale du Québec dans son rapport de novembre 2019. Il est vrai que seulement 7 de ces 26 terrains étaient facilement utilisables. Les autres présentaient des problèmes de contamination ou encore une trop forte inclinaison. Certains nécessitaient le déplacement d’importants équipements municipaux. Tout cela entraînait des coûts importants.

Le premier ministre Legault a posé le problème dans les termes suivants : soit le gouvernement, donc l’ensemble des contribuables, paie pour le terrain, soit il est offert gratuitement par la municipalité, qui pourra bénéficier des taxes payées par les nouveaux résidents qu’attirera la construction d’une nouvelle école.

L’argument du gouvernement est parfaitement défendable, c’est la façon hypocrite dont il a procédé qui est choquante. Les municipalités ont beau être les créatures du gouvernement, cela n’autorise pas un tel manque de respect envers des gens qui sont aussi des élus.

Le ministre de l’Éducation a prétexté un manque de temps, mais il est très difficile de croire à sa sincérité. Il aurait très bien pu scinder son projet de loi pour faire adopter dès maintenant les articles annulant les élections scolaires et laisser le débat sur les autres dispositions se poursuivre pendant quelque temps sans faire de cachotteries. Bien sûr, les municipalités seraient venues grossir les rangs des opposants, mais elles ont maintenant doublement raison d’en vouloir au gouvernement. Le respect envers le processus démocratique repose sur la confiance dans son équité. Une décision déplaisante est encore plus difficile à accepter quand on a l’impression d’avoir été floué.

« Si on le fait pour une école, pourquoi on ne le fait pas pour un hôpital, pour une université, un cégep ? » a demandé le maire de Gatineau, Maxime Pedneaud-Jobin, qui préside le Caucus des grandes villes de l’Union des municipalités du Québec (UMQ). La réponse de M. Roberge n’a pas dû le rassurer beaucoup : « Là, je vous parle des écoles. Il faudrait voir dans ces cas-là. » Dorénavant, quand le gouvernement présentera un projet de loi qui nécessitera un bâillon, comme il semble vouloir en prendre l’habitude, faudra-t-il se demander s’il n’y aura pas une entourloupette de dernière minute ?

Précision

Dans ma chronique de mardi, j’ai écrit que Lucien Bouchard avait congédié son conseiller Jean-François Lisée quand celui-ci avait proposé de tenir un référendum sur le rapatriement de pouvoirs plutôt que sur la souveraineté. M. Lisée tient à préciser qu’il est plutôt parti de lui-même parce qu’il ne croyait pas que la stratégie de son patron pouvait mener à l’indépendance.


 
32 commentaires
  • Clermont Domingue - Abonné 13 février 2020 04 h 58

    Le fond et la forme!

    D'accord sur le fond, les électeurs accepteront-ils les entourloupettes d'un gouvernement pressé d'agir en vue du bien commun?Les sondages nous le diront bientôt.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 13 février 2020 10 h 38

      M. Domingue

      "Agir en vertu du bien commun": c'est ce que fait Donald Trump, selon les républicains.

      On verra dans un an, quand le PLQ et le PQ auront chacun un chef.Actuellement, Legault marche dans le sillage de Trump: bonnes chances de réélection malgré toutes les choses pas correctes.Et toutes les promesses carrément reniées ou bafouées.Legault, tout comme Trump, dit "agir en vue du bien commun".Legault administre le Québec commeun un directeur général:ça semble vous plaire. Moi, je trouve cela peu emballant: administration au jour le jour, sans vision!

      Alors, il renie sa promesse sur les élections à la proportionnelle; il renie sa promesse d'annuler les élections scolaires; il renie sa promesse d'un test de valeurs pour immigrants dont la réussite est conditionnelle à la délivrance du certificat de sélection du Québec.....remplacé par un ridicule test de valeurs pour immigrants économiques seulement ,pouvant être passé à distance.Il renie sa promesse sur la laïcité: cela doit vous faire plaisir, car il a exempté les écoles privées.A ce que je sache le prof du Collège St-Sacrement et tout aussi en autorité que le prof de l'école St-Exupéry. Et tous les reculs de son ministre Jolin-Barrette! Les trop perçus d'Hydro, récupérer un milliard$ des médecins spécialistes.....pis j'en oublie!

      Quant à la gestion d'une école publique comme une école privée, cela me surprend de quelqu'un qui dit avoir fait carrière en éducation.Oui, à une certaine décentralisatrion, mais ce ne peut qu'être limité en raison des nombreux dossiers interreliés: il y a une convention collective pour toutes les écoles, pas juste pour l'école X, à titre d'exemple.

      En tout respect!

    • Pierre Grandchamp - Abonné 13 février 2020 13 h 23

      @ M Domingue.

      Parlant de bien commun! C'est en vertu du * bien commun* que les autres provinces et territoires et le fédéral nous ont imposé l'illégime constitution de 1982.

      Je conclus là-dessus. L'erreur MAJEURE de la CAQ: ne pas avoir pris le temps d'au moins essayer d'expliquer son projet. Ça donne le syndrôme Jolin-Barrette: pcq tu vas trop vite, tu gaffes.

      L'effet de halo de la CAQ est dû à l'imparfaite loi 21, malgré la promesse bafouée.Environ 70% des Québécois, dont je suis, étaient d'accord., Les Québécois, à venir jusqu'à date, ont tendance à leur pardonner leurs impairs.

  • Jason CARON-MICHAUD - Abonné 13 février 2020 05 h 43

    Les fleurs du tapis...

    Priorisation de l'éducation implique priorisation de l'éducation.

    Depuis quand est-il hypocrite d'être cohérent?
    Depuis quand un sophisme par ad hominem portant sur les «bonnes manières» suffit-il discréditer la cohérence logique?

    Qu'une raison ne puisse être souveraine sans éducation adéquate, peut-être est-ce cela que l'ensemble de cet article semble illustrer?

    • Gilles Théberge - Abonné 13 février 2020 14 h 21

      Je suis d'accord avec vous monsieur Caron-Michaud. Comme le dit monsieur David « L’argument du gouvernement est parfaitement défendable, c’est la façon hypocrite dont il a procédé qui est choquante.»...

      Mettons que sa façon est hypocrite, qu'est-ce que l'on pense que ça aurait été d'une façon plus franche? Comment peut-on espérer que les villes, notamment Montréal aurait été d'accord avec le fait de donner des terrains...?

      En effet, priorisation de l'Éducation, implique que l'on fasse des sacrifices.

      Bien là, les villes sont-elles d'accord avec l'Éducation ou non...?

  • Yvon Montoya - Inscrit 13 février 2020 05 h 59

    Pourquoi cet étonnement pour un Parti politique dont on savait, une marque caractéristique chez l’humain sur le plan historique et planétaire, l’autoritarisme intrinsèque? La CAQ n’est pas un cas inédit, c’est déjà bien visible chez beaucoup de pays à tendance nationaliste identitaire que de se croire majoritaire abstraitement avec seulement 37% de partisans occasionnels jusqu’au prochaines elections Provinciales. Democratie ou autoritarisme? Banalite que tout ceci. Merci.

  • Pierre Grandchamp - Abonné 13 février 2020 06 h 47

    Un gouvernement arrogant

    Arrogant sur cette question relative aux municipalités. Arrogant sur la façon de virer les commissaires élus. Ce devait ce faire le 29 février; à la dernière minute, il a mis fin à 3h00 du matin, samedi dernier; parce qu'il avait peur que les commissaires usent de leurs pouvoirs pour contester. C'est le même ministre qui avait payé les frais pour faire venir des gens hors Québec qui viendraient témoigner pour dire ce qu'il voulait entendre, lors d'une commission parlementaire.

    En ce qui me concerne, arrogant aussi en enlevant le suffrage universel aux francophones mais pas aux anglophones. Autre promesse bafouée! Il préfère que ce soit des figurants chez les francophones, des bénis oui,oui:disparition d'un contre-pouvoir essentiel dans notre démocratie. "No taxation without representation!"

    • Claude Millaire - Abonné 13 février 2020 09 h 34

      Et,il ose demander aux commissaires de collaborer pour mettre les Centres de service en place...Quel culot!J'espère que les commissaires refuseront!

    • Clermont Domingue - Abonné 13 février 2020 14 h 20

      Monsieur Millaire, nuire aux enfants, est-ce vraiment pertinent?

  • Rose Marquis - Abonnée 13 février 2020 07 h 05

    De la triche

    Que j'ai aimé cet article, il ne touche pas au fond du projet de loi 40, qui deviendra la loi # ''je ne sais pas'' mais aborde un de ses aspects perturbants.... À suivre, car d'autres perturbations sont sûrement à venir.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 13 février 2020 17 h 28

      Point de vue d'une députée que j'aime beaucoup:https://www.laction.com/article/2020/02/13/%E2%80%89le-gouvernement-se-croit-roi-et-maitre%E2%80%89-estime-veronique-hivon