Un retour encore incomplet

Le premier ministre, Justin Trudeau, a choisi son moment pour aller en Afrique. La tenue en fin de semaine du Sommet de l’Union africaine en Éthiopie lui offrait une occasion rêvée de courtiser les dirigeants d’un continent que le Canada a pour ainsi dire négligé depuis près de 15 ans.

Personne n’ignorait le caractère intéressé de ce voyage. Le Canada convoite un des deux sièges au Conseil de sécurité des Nations unies (CSNU) que se disputent avec lui la Norvège et l’Irlande pour la période 2021-2022. Mais comparativement à ces deux pays, Ottawa a pris du retard dans cette course, en particulier en Afrique où 54 votes sont en jeu. La visite de M. Trudeau était devenue nécessaire pour que le Canada y soit pris un peu plus au sérieux.

Il faudra toutefois qu’il en fasse davantage pour regagner le terrain perdu en Afrique depuis l’ère Harper. Les missions diplomatiques fermées sous le règne de ce dernier n’ont toujours pas été rouvertes. La participation canadienne aux missions de paix reste timide. La réorientation de l’aide au développement a répondu à certaines attentes, mais les moyens financiers restent insuffisants ainsi que les efforts en matière d’ouverture des marchés.

L’élection de M. Trudeau en 2015 avait pourtant suscité bien des espoirs, lui qui clamait : « Le Canada est de retour ». Professeure de politique africaine à l’Université d’Ottawa, Rita Abrahamsen fut témoin de cet optimisme lors de ses voyages en Afrique au lendemain de l’arrivée au pouvoir des libéraux.

« On a le sentiment qu’il y a eu amélioration, mais le gouvernement n’a pas été à la hauteur des attentes, en particulier en matière de paix et de sécurité, une priorité pour l’Union africaine », dit-elle. Ce serait sur ce front que la déception serait la plus grande au sein de l’UA, entend-elle. Les pays africains fournissent le gros des troupes des missions en cours sur leur continent et ils encaissent les plus lourdes pertes en vie humaine. Ils ont maintes fois sollicité le Canada pour son expertise, mais ce dernier s’en est tenu à des appuis logistiques et à une mission risquée, mais courte, au Mali.

Et les pays africains veulent une relation ayant une cohérence à long terme. « Une visite d’État, ça paraît bien, mais c’est ponctuel », note la professeure. Ce n’est pas une relation soutenue, de celle que nourrit votre personnel diplomatique sur place. Durant les années Mulroney et Chrétien, le continent africain était pourtant une priorité en matière de politique étrangère et il aurait espéré le redevenir sous M. Trudeau, mais ce n’est pas le cas. Pour diverses raisons.

L’ancien ministre des Affaires étrangères, Stéphane Dion, espérait corriger le tir, mais les retombées de l’élection du président américain Donald Trump et la réouverture de l’Accord de libre-échange nord-américain ont aspiré presque tout l’oxygène du ministère à partir de l’automne 2016. Complètement accaparée par ces dossiers, la nouvelle ministre Chrystia Freeland a fait peu de cas de l’Afrique.

Le fait que le ministère ait perdu beaucoup de ses forces vives et de son expertise durant l’ère Harper et que cela n’ait toujours pas été rétabli pourrait expliquer cette vision plus étroite. Mais dans un tel contexte, l’Afrique a glissé vers le bas de la liste des priorités.

« Le fait qu’on ait négligé l’Afrique risque de nous péter au visage », pense le chercheur Jocelyn Coulon, ancien conseiller du ministre Stéphane Dion. Sévère, il rappelle que la Norvège et l’Irlande, elles, ont maintenu des relations stables et soutenues avec ce continent, peu importe le parti au pouvoir.

Envisager les relations avec les pays africains sous la lorgnette de la quête d’un siège au CSNU serait une magistrale erreur de calcul. Sans stratégie d’ensemble à long terme, le Canada se marginaliserait face à un continent actuellement en effervescence. 6 des 10 pays ayant connu la plus forte croissance économique en 2018 étaient en Afrique. La population y est jeune, de plus en plus éduquée, et la classe moyenne, en expansion.

En plus, l’Afrique est riche en ressources naturelles, y compris parmi les plus rares, ce qui suscite convoitise… et investissements. La Chine s’y active depuis des années et y a pris une bonne longueur d’avance. Elle est partout, mais d’autres pays, y compris européens, se démènent pour s’y faire une place. Les enjeux de développement demeurent réels, mais l’Afrique est plus que cela et elle veut qu’on le sache et qu’on en tienne compte. Son pouvoir économique croissant lui donne une influence plus grande qu’elle ne bradera pas pour quelques visites.

Selon Mme Abrahamsen, les dirigeants africains sont conscients qu’il faut du temps pour rebâtir une relation et que le contexte est peut-être plus propice depuis la conclusion des négociations commerciales avec les États-Unis et le Mexique.

Le gouvernement Trudeau doit toutefois se souvenir que, pour les pays africains, cette visite ne demeure qu’un premier pas dans la bonne direction. Le vrai test viendra plus tard, quand arrivera le temps de juger de la durée, de la diversité et de la profondeur des engagements du Canada envers leur continent. Quant au vote pour le Conseil de sécurité, au Canada de le mériter.

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