Homophobie et blasphème

La controverse autour de ce qu’on nomme « l’affaire Mila » en France illustre le défi de lutter contre les propos haineux et celui de départager ce qui relève du discours haineux et ce qui constitue un propos critique à l’égard d’une religion. L’affaire Mila émane d’un échange sur Instagram. Un chassé-croisé de propos vulgaires comme il s’en trouve souvent sur les réseaux sociaux. Mila, une adolescente homosexuelle de 16 ans, a été menacée et traitée de « sale pute » et de « sale gouine » par un jeune homme de confession musulmane. Elle lui a répondu : « Je déteste la religion, le Coran est une religion de haine […] Votre religion, c’est de la merde, votre Dieu, je lui mets un doigt dans le trou du cul, merci, au revoir. »

À la suite de la diffusion de ses propos, la jeune fille a fait l’objet d’insultes et de menaces de mort, à tel point qu’elle a dû cesser de fréquenter son école ; son nom, son adresse et son établissement scolaire avaient été divulgués en ligne. Les propos homophobes sont assurément illicites au regard des lois de plusieurs pays. Mais c’est la réponse vitriolique de Mila à l’égard des croyances religieuses affichées par ses agresseurs qui a soulevé l’indignation. Les déclarations de la ministre française de la Justice, qui a erronément prétendu que le propos critique de Mila à l’encontre de la religion portait atteinte à la liberté de conscience, ont contribué à élargir la portée de l’incident. Plusieurs ont rappelé qu’en droit français, le propos qui vilipende une religion n’est pas un crime. L’enquête au sujet des auteurs des propos homophobes et des menaces envers Mila est toujours en cours.

Propos critiques et propos haineux

La controverse présente des analogies avec celle qui a été déclenchée à la suite de l’attentat meurtrier commis en 2015 contre les journalistes de Charlie Hebdo. Ceux-ci ont été tués parce qu’ils exerçaient leur liberté de critiquer les dogmes associés à une religion. Certains ont tenté de justifier ces attentats par le caractère « inutilement » provocateur des propos publiés par le journal satirique.

Dans plusieurs pays, dont le Canada, les lois interdisent les propos qui incitent à la haine contre des personnes en raison de leur religion, de leur sexe, de leur handicap, de leurs origines raciales, de la couleur de leur peau ou de leur orientation sexuelle. L’interdiction porte sur les propos qui visent les personnes, non les croyances en tant que telles.

Mais à l’égard des propos traitant des croyances religieuses, plusieurs éprouvent des difficultés à distinguer le discours qui relève de la critique des croyances religieuses et les propos qui visent à semer la haine à l’égard de ceux qui adhèrent à une religion. La distinction est certes difficile à faire, mais il faut faire l’effort de départager ce qui relève de la critique des croyances de ce qui relève du propos incitant à haïr des personnes qui adhèrent à des croyances religieuses. Ce n’est pas parce qu’une personne qui adhère à une religion se sent outrée de propos exprimés à l’égard du dogme ou des croyances associées à cette religion qu’il y a discours haineux. Le propos haineux est celui qui incite à détester des personnes. Pour être punissable, il doit être exprimé en relation avec des individus par opposition à des propos exprimés à l’égard d’une religion ou de croyances religieuses.

Punir le blasphème ?

Au Canada, l’article 296 du Code criminel interdisant le blasphème a été abrogé en 2016. Il est heureux que le Canada ait supprimé cette interdiction, car il est difficile de concilier liberté d’expression et interdiction de critiquer ce qui relève des croyances. Le caractère blasphématoire et la gravité d’un blasphème ne peuvent être évalués que par rapport à ce que prétend une religion, et dans le contexte particulier et suivant la façon dont il est interprété. Il est difficile d’imaginer que les lois étatiques puissent venir s’interposer dans ce qui relève fondamentalement des jugements sur la valeur de dogmes et autres croyances.

Les lois de plusieurs pays continuent de criminaliser le « blasphème », c’est-à-dire les propos qui insultent la divinité. En Europe, comme l’expliquait dans Le Monde du 4 février dernier la professeure Gwénaële Calvès, la Cour européenne des droits de l’homme admet qu’un État réprime les attaques injurieuses contre la religion — ses dogmes, ses objets de vénération, ses saints et ses prophètes. Les croyants doivent accepter les critiques et les moqueries, car ils évoluent dans une société démocratique. Mais les États peuvent estimer que les croyants ne sont pas tenus de subir les attaques gratuitement offensantes et profanatrices dirigées contre leur religion. En 2018, la Cour a validé des lois réprimant le discours critique à l’encontre de croyances religieuses. Les États européens ont la faculté d’apprécier les effets qu’un discours peut engendrer chez certains. Cela fait en sorte que le seul fait qu’il puisse exister des adeptes ayant une forte allergie aux critiques de leurs croyances ou un contexte susceptible d’engendrer des troubles à la paix publique suffit pour justifier des lois condamnant les propos critiques à l’égard des religions. Cela revient à conférer aux croyants un droit de faire taire ceux qui critiquent leurs croyances.

Les lois qui interdisent la critique des religions ont pour effet de rendre extrêmement risquée l’expression de points de vue à l’égard de croyances religieuses. C’est pourquoi elles sont difficiles à concilier avec la liberté d’expression. Il faut toutefois renforcer l’application des lois qui existent déjà pour punir le propos clairement haineux à l’encontre de personnes appartenant à un groupe identifiable. Cela inclut aussi bien les personnes qui adhèrent à une religion que celles qui font partie de minorités sexuelles, raciales ou autres.


 
22 commentaires
  • Serge Lamarche - Abonné 11 février 2020 05 h 07

    On récolte ce que l'on sème

    Si des croyants du Coran insulte la fille à cause de ses croyances homosexuelles, il faut s'attendre à ce qu'elle insulte les croyants, surtout si les insultes viennent de la croyance du Coran, alors là la croyance di Coran se fait insulter. Que dit la loi quand la battaille pogne entre deux ivrognes qui s'injurient et en viennent aux poings? C'est semblable.

    • Jean Lacoursière - Abonné 11 février 2020 08 h 23

      « Deux ivrognes » ?

      Vous dites que les deux insultes ici proférées sont équivalentes ?

      L'homosexualité n'est pas une « croyance », comme vous dites.

      Pas fort, votre raisonnement.

    • Nadia Alexan - Abonnée 11 février 2020 10 h 25

      Malheureusement, la gauche bienpensante n'arrive pas à faire la distinction entre la critique légitime d'une religion et l'incitation à la haine interdite par la loi. La gauche fait l'amalgame entre la critique ou les balises contraignantes à l'affichage ostentatoire de sa religion, avec la déshumanisation d'une minorité croyante. C'est faut. L'on a le droit de critiquer une religion sans se faire accuser de tous les malheurs de la terre. Il faut faire la distinction entre la critique légitime des religions et de leurs pratiques barbares et les croyants. Heureusement qu'au Canada l'on a abrogé la loi contre le blasphème.

    • Françoise Labelle - Abonnée 11 février 2020 12 h 50

      Mme Alexan,
      M.Trudel souligne que «En 2018, la Cour [européenne des droits de l'homme] a validé des lois réprimant le discours critique à l’encontre de croyances religieuses.»

      En même temps, la Cour a validé le ban du hijab à l'école par la France.
      Elle semble donc laisser la gestion de ces questions aux états. On peut difficilement la soupçonner d'imposer aux états les diktats européens.

    • Marc Therrien - Abonné 11 février 2020 17 h 03

      M. Lacoursière,

      Et si, sans trop s'en rendre compte, M. Lamarche venait de se révéler un peu en exposant que l'homosexualité est pour lui une croyance?

      Marc Therrien

    • Christian Montmarquette - Abonné 11 février 2020 19 h 47

      @Nadia Alexan,

      "La gauche bienpensante n'arrive pas à faire la distinction entre la critique légitime d'une religion et l'incitation à la haine interdite par la loi." - Nadia Alexan

      La gauche bienpensante... - Pourquoi sous sentez-vous constamment obligée d'insulter ceux et celles qui ne pensent pas comme vous? Croyez-vous détenir la vérité? Ou manquez-vous à ce point d'arguments?

      La gauche de Québec solidaire a toujours été critique face aux religions en tous cas.

      C'est contre la discrimination et l'ostracisation des personnes sur la base de leurs croyances qu'elle s'oppose et rien d'autre.

      Alors qu'il me semble que c'est plutôt vous, qui n'arrivez-pas à faire la distinction entre la séparation du pouvoir politique du pouvoir religieux et la discrimination sur la base de la liberté de conscience.

  • Maître Alain Rioux - Inscrit 11 février 2020 06 h 12

    La cohérence du suffrage universel...

    Les U.S.A sont, à cet égard, le seul État réellement démocratique dans le monde. Car, ils ont su assortir un principe de cohérence à l'exercice collectif-institutionnel-de la liberté, au moyen de leur premier et second amendements... En effet, comment pourrait-on affirmer les libertés d'expression et d'opinion, au moyen du suffrage universel, tout en les niant avec des lois ayant trait aux propos haineux, au blasphème et autres fariboles? A ce qu'on sache, ce ne sont pas des groupes qui votent mais des individus. De sorte que, seule la diffamation, qui discrédite et entache, par là, la capacité de voter d'un citoyen, doit être interdite. Le reste est dictature!

    • Charles-Étienne Gill - Abonné 11 février 2020 12 h 03

      Merci Maitre,

      Je m'inquiète aussi, qui donc décide ce qu'est le «hate speech», d'ailleurs, le manque de précision des néologismes anglais fait en sorte qu'avec le «traduit-du» on se ramasse à importer des concepts vaseux. À titre d'exemple, «privilège blanc», pendant longtemps (on peut lire L'Amérique fantôme ou Sur la piste du Canada errant), ne pouvait s'appliquer aux Canadiens français puisque ces derniers étaient eux-mêmes des ensauvagés, des «bâtards» aux yeux des autorités coloniales orangistes. N'étant pas une nation esclavagiste, mais une nation qui a accueilli une immigration noire, le terme est difficile à entendre. Si les «racisés» ne font pas partie de l'histoire du pays, sinon qu'à titre d'individus que l'on intègre, et non d'une communauté endogène, la catégorie «blanche» , opposée de noire, est simplement pas pertinente.

      Maintenant on croit bien sûr Boucar qui a failli se faire battre quand il est allé dans un bar à Rimouski et c'est une réalités que plein d'individus doivent vivre, mais ça ne transforme pas l'individu qui ressemble à ses voisins, À Saint-Rémi-d'Amherst ou à Charlevoix, en privilégé. On confond le privilège d'appartenir à une culture majoritaire avec le «désagrément» partout dans le monde, de faire partie d'un groupe «minoritaire», mais ça n'a rien de systémique.

      J'écris cela, mais cette critique du «white privilege», le «privilège blanc» peut être associé à « du discours haineux », on peut pourtant, pour des raisons démocratiques et justement parce que l'on est partisan de la paix sociale et de l'intégration, vouloir mettre fin «aux catégories» qui ne font que perpétuer des antagonismes.

    • Denis Drapeau - Abonné 11 février 2020 15 h 54

      Contentez-vous de remercier Alain Rioux car celui-ci n'est pas avocat bien qu'il tente de le laisser croire.. Le Barreau du Québec m'a confirmé qu'aucun Alain Rioux n'était inscrit au tableau de l'ordre.

  • Robert Mainville - Abonné 11 février 2020 06 h 48

    Qu'est-ce au juste que le blasphème ?

    C'est parler en mal de quelqu'un qui n'existe pas.

  • Mylène Nobert-Nadeau - Inscrite 11 février 2020 09 h 25

    Double standard dans le code criminel canadien

    "Dans plusieurs pays, dont le Canada, les lois interdisent les propos qui incitent à la haine contre des personnes en raison de leur religion, de leur sexe, de leur handicap, de leurs origines raciales, de la couleur de leur peau ou de leur orientation sexuelle. L’interdiction porte sur les propos qui visent les personnes, non les croyances en tant que telles."

    Justement, une exception religieuse a été ajoutée le 17 septembre en 2003 à l'article 319 du Code criminel canadien qui interdit le discours haineux envers un groupe identifiable, groupe défini dans l'article 318 comme "toute section du public qui se différencie des autres par la couleur, la race, la religion, l’origine ethnique ou l’orientation sexuelle" (on notera l'absence de mention du sexe).

    L'alinea b de l'article 319 stipule qu'un individu ne peut être déclaré coupable de discours haineux s’il a exprimé "une opinion fondée sur un texte religieux auquel il croit". Cela signifie donc que les imams et autres ministre du culte peuvent légalement propager la haine des non-croyants, des croyants des autres religion ou des homosexuels du moment qu'ils se basent sur des textes de leur religion!

    Ce double standard est tout simplement révoltant.

  • Pierre Bernier - Abonné 11 février 2020 10 h 48

    Et les "sectes" ?

    Et qu’en est-il à l’égard d’une secte, fût-elle à connotation religieuse ?